SCENE II
RiGOBKRT, puis FLORA.
RlfiOnuu r, M'iil, cniruiil par In droite. Elle n'est pas venue... elle n'a pas pu sans doute tromper la vigilance paternelle ; j'en suis quitte pouravoireu froid; je vais me chauffer... je parie que mon nez est cramoisi.
Il ouvre la porte île In nuisoiincl le.
FLORA, so> lanl du taillis au fond, a jaucbe. Rigobert!
ni(;oBEHT, «« rcmuninni.
Flora!... ce n'est pas ici que lu m'as donné rendez-vous.
FLOUA.
Je lésais bien!... il m'a été impossible d'aller à la grotte... Je traversais le carrefour de la Croix- Rouge, lorsque tout-à-coup trois chasseurs sont sortis au galoj) de la grande route... C'est elle, a
crié l'un d'eux en s'avançant vers moi... J'ai eu peur, et je me suis jetée dans le taillis, afin d'éviter leur poursuite.
RIGOIÎERT.
C'est elle, a crié lun d eux... Il te connaît donc, celui-là?... le connais-tu, toi?
Est-ce que je l'ai regardé ? je ne songeais qu'a la fuite.
RIGOBERT
Comme tu es pâle!... tu trembles encore... Calme-toi, tu n'as plus rien à craindre maintenant que tu es près de moi... Je ne me flatte pas d'être César le grand, mais je ne suis pas manchot. Tu m'as écrit que tu avais quelque chose d important à me communiquer, qu'est-ce?
FLORA
Mon père m'a annoncé hier que je partirais aujourd'hui pour Genève; ma marraine minvile à passer l'hiver chez elle.
RIGOBERT
Nous allons être séparés?
FLORA
Un plus grand malheur nous menace peutêtre !
RIGOBERT
Lequel ?
FLORA
Ma marraine veut toujours me marier.
RIGOSKUT.
Et lu crois...?
FLORA
Oui.
Diable! diable!
FLORA
Il faut voir mon père tout de suite, et lui demander ma main.
RIGOBERT
Tout de suite!
FLORA
Vas-tu donc encore me dire ce que tu me dis chaque fois que je te conseille de parler a mon père: Plus tard, attendons?
RIGOBKRT.
Non, il n'y a plus moyen de reculer; [Heurtant j'attendrai toujours, si c'est possible.
FLOUA.
Mais pourquoi?... expliquez-vous à la lin !
RIGOBERT
Flora... jusqu'à présent j'ai refusé de te répondre à cet é;;ard, parce que je ne >oulais pas te faire partager l'anxiété (]ui me dévore, mais puis(iuc la curiosité est invincible, lu vas connaître mon secret.
FLORA
Je l'écoute.
Ric.onum .
Tu sais qu'il y a cinq années, peu de temps après la mort de mon père, le savant Rigobert mon oncle, physirien. astrologue des plus fameux, vint me chercher ici, et m'emmena à Paris? Il on \.
Je le sais.
MAGASIN THEATRAL
RIGOBERT
Oui, mais ce que tu ne sais pas, c'est qu'il désirait que je devinsse médecin... En conséquence, il me fit entrer à l'université, afin quej'apprissele ^rec, le latin et autres infirmités analogues, que jeme gardai bien de cultiver. Je préférais mener joyeuse vie avec les écoliers mes camarades, et j'aurais pu continuer mes études ' nis les cabarets jusqu'à un âge fort avancé, si mon brave homme de parent n'était pas tout-à-coup tombé malade. Un matin, j'étais assis à son chevet, et il m'adressa ces paroles, que je n'oublierai jamais: « C'est aujourd'hui jeudi, demain vendredi, à la troisième heure, je trépasserai 1 — Ah ! mon oncle, m'écriai-je... — Silence! interrompit-il; j'ai tiré mon horoscope, je connais mon sort! Je te lègue tout ce que je possède, mes babils tt quarante écus d'argent. Mes meubles, mes livres, et mes instrumens serviront à payer mes dettes, car j'ai des dettes. Je serais désolé de te laisser un si maigre héritage, si je n'avais pas lu dans les astres toute ta destinée ; elle sera brillante. Tu seras le plus heureux des Rigobert! Tu végéteras d'abord, mais un accident fatal t'arrivera et assurera ta fortune; a dater du jour où cet accident aura eu lieu, tu réussiras dans tout ce que tu entreprendras, tous tes désirs seront comblés... Va donc en paix, et laisse-moi seul. » Le lendemain, a la troisième heure, il mourut.
FLORA
Juste comme il l'avait prédit.
Ilnese trompaitjamais!... Jesuisrevenuaupays afin de te revoir, car mon cœur me disait déjà que je t'aimerais ; et puis aussi, afin d'attendre en paix mon accident fatal... je l'attends encore... voilà pourquoi je ne parle pas à ton père.
FLORA
Je ne comprends pas.
RIGOBERT
Comment! tu ne comprends pas que, si je vais, avant mon accident, dire à ton père : Papa Gontard, j'aime votre fille, il me répondra : Ma fille est riche, que possèdes-tu, toi? — Rien! pas une obole! — Alors, voici le chemin de la porte. — Bien obligé, monsieur... Tandis que, après mon accident, autre jeu .. Ton père me dit : Vous désirez épouser ma fille... vous êtes bien bon 1 commentdonc! donnez-vous la peine de vous asseoir... !1 m'offre un siège et il ne me tutoie plus ; note bien ceci, il ne me tutoie plus ;il nous unit. Alors je me mets à entreprendre n'importe quoi, et je deviens millionnaire... c'est clair comme le jour.
FLORA
Mais quand donc <lura-t-il lieu cet accident?
RIGOBERT
Est-ce que je sais, moi? je l'attends d'heure en heure, de minute en minute ; je l'implore, je le mendie. Chaque soir en me couchant, je prie le bon Dieu de m'envoyer quelque chose de fatal, de me faire tomber mon domicile sur le corps; je vais même au-devant de mon accident : je gravis
les montagnes les plus escarpées, dans l'espérance de me casser un bras ou une jarnbe... mais non, pas moyen ; j'appelle en vain la fatalité, elle me fuit, la cruelle. Dernièrement, en passant par Genève, des hommes armés jusqu'aux dents m'ont assailli; je croyais qu'ils désiraient me dép'^uiller, j'étais ravi, enchanté, je me laissais f ■ -. Voilà mon accident, me disais-je!... Eh bien, non! ces infâmes gueux se trompaient ; ce n'était pas à moi qu'ils en voulaient : ils me lâchèrent pour se précipiter sur un jeune homme qui sortait d'une rue sombre. Furieux de voir mon accident m'échapper, je tombai à grands coups de dague sur les assassins, afin de délivrer leur victime. J'espérais être blessé dans la lutte... erreur! je terrassai deux de ces bandits, les autres prirent la fuite. «Je vous dois la vie, médit le jeunehomme; votre nom? — Rigobert. — Moi, je suis le vicomte de Nanta, tout à vous! » Ainsi, lu le vois, au lieu t d'un malheur, j'avais trouvé un ami; on n'a pas plus de guignon.
FLORA
Si tu allais l'attendre... pendant quarante années ton accidenti
RIGOBERT
Malheureuse! c'est comme cela que tu rne coiisoles!... quarante années! je serais perdu! J';ii mangé hier mon dernier écu, si bien qu'aujourd'hui je cours grand risque de ne rien manger du tout, j'ai la fiiniine en perspective... je ne peux pas vivre quarante années avec la famine !... Oh ! mais c'est fatal, cela! mon accident est jieut-être arrivé! oui, je le crois, je le sens à la joie qui m'anime... je vais parler à ton père. Voyons, lustrons notre pourpoint afin d'avoir l'air honorable.
Il paise 1.1 paume île la main sur ses vêtenienî.