SCENE IX
Les Mêmes, LE DUC, LE MARQUIS, LE COMTE, Seigneurs, Pages, Piqueurs, en-
trant par le fond.
LE COMTE
Pourquoi ce tumulte?
LE DUC, d'un ton soucieux.
Qu'ya-t-il?
RIGOBERT, au comble de la joie.
Il y a, monseigneur, qu'on veut me faire danser une sarabande à six pieds du sol.
Il danso.
On veut te pendre!
RIGOBERT, se frottant les mains.
Parfaitement! parfaitement!
LE DUC, étonné.
11 rit, Dieu me pardonne... Tu es donc content?
RIGOBERT
Content n'est pas le mot, c'est enchanté qu'il faut dire... oh! oui, je suis enchanté... d'abord.
parce que cela m'arrange , et puis, parce que je pourrai me flatter d'avoir contribué à la béatitude terrestre et céleste de monseigneur...
LE DUC
Comment ?
RIGOBERT
Je fournis à votre altesse l'occasion de faire une bonne action, et une bonne action rend le cœur joyeux sur cette terre de misère, et nous est comptée dans le ciel!
LE DUC
Quelle est cette bonne action ?
RIGOBERT
C'est ma grâce, que monseigneur est libre de m' accorder.
LE DUC, riant.
Et tu crois que je te l'accorderai?
Je n'en doute pas.
LE DUC , criant.
Tu t'abuses.
SATURNUS, à part.
Je respire !
RIGOBERT
J'en suis désolé pour votre altesse seulement; car pour moi... je suis sur démon affaire mourrai pas ; si je ne vous dois pas mon je le devrai à la Providence... la corde cassciu.
LE DUC
C'est ta conviction...
RIGOBERT
Intime.
LE DUC
Je suis curieux de voir ce prodige, essaie.
RIGOBERT, aux soldats , enchantant.
Marchons, braves guerriers, marchons !
LE DUC
Quelle audacel... comment, tu oserais...?
RIGOBERT
Parbleu !
S LE DUC
Il faut que tu te croies bien fort de ton innocence.
Je m'en crois fort... comme un turc.
LE DUC, riant.
De quel délit t'accuse-t-on ?
RIGOBERT
J'ai vendu du plâtre aux soldats de votre altesse.
LE DUC
II était donc mauvais, ce plâtre ?
RIGOBERT
Excellent, au contraire... pour bâtir... ou plutôt pour avoir bâti ; mais je lui attribuais la vertu de rendre invulnérable.
LE DUC
Nous y voilà, maraud.
SATURNUS.
Et il parlait allemand, le scélérat !
RIGOBERT
Le langage ne signifie rien, j'eusse parlé chinois...
RIGOBERT
LE DCC
Tu as raison, le principal est la friponnerie.
Friponnerie I non ; supercherie, oui ; mais supercherie sublime.. . {avec emphase) si l'on ne m'a- Tait pas découvert, quel beau résultat j'eusse obtenu ! Convaincus qu'ils ne pouvaient pas être blessés, qu'ils étaient invincibles, vos soldats se précipitaient sur l'ennemi, avec une ardeur, une intrépidité homériques, rien ne leur résistait, ils conquéraient tous les pays connus... Les limites de la Savoie ne s'arrêtaient qu'aux confins du monde... je faisais votre altesse plus grande que César, plus grande que Charlemagne. Ma parole d'honneur, je trouve que c'était gentil... Je demande une couronne civique, un brevet d'invention.
LE DUC, au Comte, en riant.
Un homme capable de rire ainsi au pied de la potence est un homme bien gai. {A Rigobert.) Je t'accorde ta grâce.
RIGOBERT
J'en étais sûr.
SATCRNUS, à part.
Vertubeuf ! si je n'étais pas sensible des cheveux, je me les arracherais par poignées. LE DUC, à Rigobert.
Aiais je veux que tu cesses de débiter du plâtre et que tu embrasses une autre profession.
RIGOBERT
J'embrasserai tout ce que vous voudrez; je suis certain maintenant de réussir dans tout ce que j'entreprendrai. Monseigneur désire-t-il que je sois général?
LE DUC
Je ne puis te répondre qu'en te nommant mon fou; tu continueras de m'égayer par tes lazzi.
Alors, je serai mieux que général, je serai roi.... des fous.
LE COMTE, à part.
Ceci bouleverse mes projets... non...
Il parle Las au Duc.
RIGOBERT, à Saturnus.
Je suislancé à la cour; dame Fortune, je te tiens!
SATURNUS, à part.
Je suffoque !
LE DUC , répondant au Comte.
Pardieu, oui, l'idée est bonnet {A Rigobert.) Tes appointemens seront de cinq cents écus par an; tu seras logé dans mon palais, et tu auras un valet à tes ordres; mais retiens bien ces paroles: je te sauve de la corde parce que tu m'as fait rire, et pour que tu me fasses rire encore... si tu t'avises de devenir maussade un seul instant, je te renverrai...
RIGOBERT
A la potence !
LE DUC
Tu as deviné.
LE COMTE, à partf en regardant Rigobert. Maintenant, je suis maître de cet homme!
RIGOBERT, à part.
Forcé d'être drôle sous peine de mort... oh! cela m'est égal, j'ai mon accident!
LE DUC, détachant sa chaîne d'or, et la jetant à
Quand je suis content, je récompense bien... tâche que la source de ta gaieté ne s'épuise pas.
RIGOBERT
Avec de pareilles rosées, elle sera intarissable. (ASaturnus.) Cette chaîne vaut au moins six cents écus... j'ai la somme et l'état exigés, Flora est à moi... Qu'en dis-tu, Saturnus ?
SATURNUS, à part.
Vertubeuf! je regorgerais si j'osais; mais je suis trop bon, je n'ose pas... Oh ! une idée! {Haut, à Rigobert, avec une grande humilité. ) Tu avais raison, grand homme, il m'est impossible de lutter avec toi. Tu m'as proposé de m'attacher à ta personne... tu as le droit d'avoir un valet à tes ordres, je sollicite cette place>
RIGOBERT
Oh ! mon cher, tu ne peux pas être mon domestique.
SATURNUS.
Pourquoi pas? Tu refuses?
RIGOBERT
Non, si tu y tiens absolument.
SATURNUS.
J'y tiens. [A part.) C'est pour consommer ta ruine, brigand, que je m'attache à tes pas. LE CHEVALIER, entrant par la gauche, bas au Marquis.
A la nuit close, on enlèvera cette jeune fille.
LE MARtjUIS.
C'est bien î {A pan.) Je ne crains plus votre bouffon, monsieur le comte.
LE COMTE, rt part.
Pauvre marquis, il ne se doute pas du tour que je vais lui jouer.
LE CHEVALIER , à part.
Je vous tuerai l'un par l'autre, misérables, et je sauverai le prince.
LE DUC
Messieurs, le chapelain nous attend.
RIGOBERT, s'avanrant vers le Chevalier.
Mais, je ne me trompe pas...
LE CHEVALIER, bas à Rigobert.
Silence! je me nomme le chevalier de Saint- Pons, ici.
Le ruicau tomJie yciulanl que l'on entre Jaus la cliapcllc.
FIN DU PREMIER ACTE
MAGASIN THEATRAL
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