SCENE YI
LE DUC, RIGOBERT, LE COMTE caché dans la première pièce à droite.
LE DUC
Tu as tort de te fâcher contre ce pauvre diable... sans lui, je n'eusse pas remarqué ta physionomie; elle est très-amusante... mais tu n'as plus que cela pour toi. Tu as vidé ton sac, la source de ton esprit est complètement tarie... tu deviens maussade.
RIGOBERT
Maussade! oh! nonl Que votre altesse me permette de me recueillir un moment, et elle verra.
J'y consens; mais n'abuse pas de ma patience.
RIGOBERT, à part.
Voyons donc, Momus, inspire-moi... Oh! mon oncle! il faut pourtant que je dise quelque chose; je ne peux pas m'empêcher de songer au danger qui me menace... Damodès avait une épée suspendue par un cheveu sur sa tête... moi, j'ai une potence; c'est plus lourd qu'une épée.
LE DUC
Eh bien! es-tu prêt?
RIGOBERT
Oh! non, non!.-, le sage doit tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de prononcer une parole.
LE DUC
Je désire que ton recueillement ne dure pas plus long-temps.
RIGOBERT
Vous avez tort, plus il durera, mieux ça vaudra.
LE DUC
Est-ce une plaisanterie?
RIGOBERT
Dam ! si votre altesse était assez bonne pour le prendre comme cela, elle m'obligerait bien.
Je ne le prends pas... c'est mauvais.
RIGOBERT
Mais non; c'est naïf, c'est gentil... oui, c'est gentil... voici le développement de ma pensée... Moins on parle, moins on dit de sottises; je vous assure que ça ne manque par d'un certain sel.
LE DUC
Possible! possible! mais ça ne fait pas rire.
RIGOBERT
Ah! monseigneur tient à rire... veut-il que je lui chante quelque chose!
LE DUC
Non.
RIGOBERT
Monseigneur n'aime pas la musique... veut-il
que je lui danse quelque chose?
LE DUC
Non.
RIGOBERT
Monseigneur n'aime pas le ballet. . il préfère peut-être le calembourg ?
LE DUC
Je l'exècre! c'est l'esprit des gens qui n'en ont
pas.
RIGOBERT, avec impatience.
Alors, que voulez-vous donc?
LE DUC
Je veux que tu me fasses rire.
RIGOBERT, à part.
Rire ! rire! il ne sort pas de là... J'ai envie de le chatouiller. •
]1 se oirice tout de'conlenancc vers la première porte à (Uoîtc, et aperçoit le Comte qui vient de rentr'ouvrir. LE COMTE, bas à Rigobert.
Tu oublies le marquis.
RIGOBERT, à part.
L'autre maintenant!... tâchons de le contenter... au moins il me défendra; c'est ma seule chance de salut.
RIGOBERT
LEDUC
Il paraît que tu te recueilles encore!
RIGOBERT, reyardani le Comte, qui, jusqu'à la fin de cette scène laisse sa porte entr' ouverte. Mon Dieu, non !... je pensais à M. le marquis d'Ârcano; il est très-ridicule, ce gentilhomme-là. LE COMTE, à part.
Oh ! c'est trop brusque.
LE DUC
Ridicule! pourquoi?
RIGOBERT
Pourquoi... (^ part.) Est-ce que je le sais, moi? il faut pourtant justitier... [Haut, en regardant le Comte.) Il est ridicule... parce qu'il est ridicule.
LEDUC
Ce n'est pas une raison.
RIGOBERT
C'est vrai; je réponds de la sorte afin de vous faire rire.
LEDUC
Détestable !
LE COMTE, n part, en regardant Rigobert. Continue donc!
RIGOBERT, timidement.
Finalement, M. d'Arcano est bouffi d'orgueil; il se croit magnifique, imposant ; sa démarche est lourde, son costume, sans grâce; ses actions sont sans dignité, ses... ses...
LE COMTE, à part, en haussant les épaules. Absurde ! absurde !
RIGOBERT, lisant sur la figure du Comte tout son méconientement, à part.
Il a raison, je suis miraculeusement stupide... c'est sa faute, que le diable l'emporte !
LE DUC
Quand on raille, il faut toucher juste; autrement, on n'est qu'un sot.
RIGOBERT
Attrape!... oh! je ne l'ai pas volé.
LE DUC
M. d'Arcano est un gentilhomme distingué sous tous les rapports ; je le défends d'en dire le moindre mal... tes sarcasmes eussent été logiques s'ils s'étaient adressés à M. de Cardonelli.
RIGOBERT, avec effroi, en regardant le Comte.
Au comte!
LE DUC
Oui, tu l'as dépeint des pieds à la tête.