‹ ThéâtreChapitre 254 sur 971 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

RIGOBERT, LE DUC, entrant par le fond.

LE DUC

Je te le jure, tu ne rentreras jamais dans cette maudite chambre, où t;int de tribulations ont fondu sur toi. Je ferai condamner toutes les portes. Ce salon te plalt-il? Je le trouve un peu triste.

RIGOBERT

Mais non... je le trouve assez gai... il est drOlet...

Franchement! il te convient... tu ne désires aucun embellissement?

RIGOBERT

Aucun... Mais pouriiuoi tant de bontés?...

LE DUC '

Je tiens à ce que tu sois heureux.

RIC.OliERT.

J'y tiens également.

LE DUC

Tu ne te sens pas mal ?

UKJOBERT.

Pos précisément !

LE DUC, épouvanté.

Tu ne te sens pas bien ?

RIGOBERT

Pas précisément!... voyez-vous... cette seconde pendaison m'a porté sur les jambes... j'ai les jarrets un peu flageolans.

LE DUC

Cela ne durera pas; le bonheur constant dont je vais l'entourer détruira cette souffrance passagère?

Rir.OlîERE.

Votre altesse veut m'cntourer d'un bonheur constant?

Tu n'auras pas le temps de former un désir, je les préviendrai tous.

RIGOBERT

Je suis confus, en vérité... je... [A part.) Ah çà, mais mon oncle ne s'est donc pas trompé... il fallait sans doute que je fusse pendu deux fois... oui, c'est certain... j'ai mon accident, maintenant... Oh! pardon, mon oncle, je suis un ingrat, j'ai osé douter de ta science! grand magicien, va!

LE DUC

A quoi penses-tu? il me semble que tu es soucieux?

RIGOBERT

Moi, soucieux! votre altesse veut rire... je suis exubérant de béatitude... je suis d'une galté indicible.

LE DUC

Bravo! tant mieux ! de la gaîté dépend la santé, et, pour te parler franchement, de ta santé dépend la mienne.

RIGOBERT

Voilà qui est miraculeux !

LE DUC

Pas tant que tu le penses?

RIGOBERT

Comment! si j'avais une fluxion de poitrine... ce serait votre altesse...

Peut-ôtre, ménage-toi bien!... car à ton existence est liée mon existence.

RIGOBERT

Oh! voilà qu i...

LE DUC

Tu mourras vingt-quatre heures avant moi.

RIGOBERT , avec cjjroi.

Avant vous ! diable ! diable 1

LE DCC

Oui, mon bon Rigobcrt, Carlino, le savant astrologue, l'a déclaré.

RIGOBERT

Alors, ménagez-vous bien.

LE DUC

Ménageons-nous.

\h s'.ivcuiciiil iiiiiliii)lcnii'nl un r.uilcnil cl s'.isscy'""'-

Hir.OBEUT, (t part.

Hélas! je ne jouirai pas long-temps tic moi» bonhcurconslant... ce prince-là est bien nial.uic... Il n'a pa» quinze jours à vivre... consciiuornmcnt Je n'en oi pn» quatorze, moi.

MAGASIN THEATRAL

LE DUC, à part, en regardant Rigobert.

Mon Dieu! sa figure s'allonge... son front se rembrunit.

RIGOBERT, à pari, regardant le Due.

Ses joues sont creuses !.. . comme il est blôme !. .. quelle mauvaise raine.

LE DCC, ie levant avec effroi et s'élançant vers Rigobert.

Qu'as-tu ?

RIGOBERT, faisant le même mouvement.

Qu'avez-vous ?

LE DUC

Mol, rien.'... mais toi!

RIGOBERT, se tâtantle pouls.

Il me semble que vous soufirez.

LE DUC

Je ne crois pas.

BIGOBERT, à part, en tombant accablé sur son

fauteuil.

Pauvre prince!... il est... nous sommes bien bas... il est... nous sommes perdus!... quatorze jours, je me flatte, je n'en ai peut-être pas treize.

LE DUC, en regardant Rigobert.

( A part. ) Il pâlit encore ! ( Haut. ) Rigobert !

RIGOBERT

Votre altesse!...

LE DUC

Eh bien ! voyons, ne sois pas sombre... BIGOBERT, avec découragement.

Je m'ennuie !

LE DCC, à part.

Il s'ennuie! comme moi!... Oh! si l'ennui se met à le ronger aussi... il faut l'égayer.,, que pourrais-je lui dire?... Momus , prête-moi ta marotte un instant.

RIGOBERT, o pan.

Treize jours! Au fait! pourquoi pas douze?... rien ne me prouve, au contraire...

LE DUC, à part.

Je ne trouve pas un mot.

BIGOBERT, à part.

Douze jours !

LE DUC

Rigobert, tu vas rire... Il me vient une idée... As-tu jamais vu une cour plus sotte que la mienne?

RIGOBERT, d'un ton lugubre.

Heul heu! je suppose que les cours se ressemblent toutes.

LE DUC

La mienne a certainement la palme du ridicule.

RIGOBERT, avec accablement.

Heu! heu! cela m'est égal.

LE DUC

Tu ne ris pas ; ris donc !

RIGOBERT, à part, en regardant le Duc.

Il me semble que son altesse me fait l'honneur de me servir de bouffon... Ce que c'est que l'amour de la vie!... Ah! monseigneur... attends! attends! nous n'allons pas rire... [Haut.) L'euiiui e^t mortel \

LE DUC, épouvanté.

Non, non... je crois me souvenir que tu aimes la musique ; si je chantais ?

BIGOBERT.

La musique adoucit les mœurs ; mais je préférerais...

LE DUC

Quoi? parle.

RIGOBERT

Je ne le sais pas.

Il se promène, le Duc le suit.

LE DUC

Voyons ! il ne faut pas se laisser abattre.

RIGOBERT

Je m'ennuie !

LE DUC, avec colère.

Je veux que tu t'amuses... je le veux, entends-tu?

RIGOBERT, à part.

Je le veux»» je le veux... Nous le voulons.

LB DUC

Aimes-tu la chasse?

BIGOBERT.

Non.

LB DUC

Nous ne chasserons pas... Aimes-tu la pêche?

A la ligne?... je l'exècre !

LE DUC, avec colère.

Nous ne pécherons pas... Mais qu'aimes-tu donc enfin ?

RIGOBERT

Je ne sais pas-

LE DUC, avec désespoir.

Que faire , mon Dieu I que faire ?

RIGOBERT, à part.

Ah! mais!... ah! mais attention!... Il prend la chose trop à cœur... Sa figure est bouleversée... ménageons-nous... {Haut.) Mon prince, que votre altesse ne se laisse pas abattre I

LE DUC

Tu n'aimes rien!

RIGOBERT

Je n'aime rien?... 0 blasphème!... {A part.) Ingrat! je l'avais oubliée!... {Haut.) Mais j'adore Flora!

LE DUC

Flora!

RIGOBERT

Pour moi, le bonheur, c'est Flora... Je ne puis vivre sans elle.

LE DUC

Mais moi, je mourrai si...

RIGOBERT, effrayé.

Diable! diable!...

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