SCENE II
LE COMTE, FABIUS j à qui tin domestique a montré le Comte.
Vous m'avez fait demander plusieurs fois, mon*
LE FILS DE LA FOLLE
sieur ie comte, veuillez m'excuser si je ne me suis pas rendu plus tôt à vos ordres.
LE COMTE, assis près de la table à gauche. Oui, je sais l'accident qui vous est arrivé. Vous soupçonnez Grand-Louis , m'a-t-on dit , d'être l'auteur de ce guet-apens.
FABIUS
Il n'en a peut-être été que l'instrument, monsieur le comte; mais ce n'est pas cela qui m'eût empêché de me présenter au château.
LE COMTE
Quelle crainte vous a donc arrêté?
FABICS.
Aucune crainte, monsieurlecomte;mais, comme je le redoutais hier, ma mère s'est irritée de mon absence... des circonstances que je ne pouvais prévoir ont porté cette exaltation jusqu'à un délire effrayant. Elle s'est échappée de la maison, et j'ai passé toute la nuit à sa recherche.
LE COMTE
Et vous avez fini par l'atteindre, sans doute?
Non, monsieur le comte; mais en la suivant pas à pas et quelquefois en faisant obstacle à sa fuite, je suis parvenu à la ramener à peu de disipcp du château. Ma sœur, qui a beaucoup plus 'empire que moi sur l'esprit de ma mère, est enue prendre ma place, et c'est alors qu'elle m'a it que depuis ce matin vous m'aviez envoyé hercher plusieurs fois.
LE COMTE, se levant.
Et vous vous êtes empressé d'obéir, j^'est bien.
FABIUS
Rien , monsieur le comte, ne me fera oublier le bon accueil que j'ai reçu de vous; et quoi qu'il arrive, la reconnaissance que je vous dois sera la règle de ma conduite.
LE COMTE
Ce que j'ai fait pour vous ne vaut pas la peine d'en parler. J'avais besoin d'un secrétaire, je vous ai trouvé; en vous payant quatre fois plus que ne vous rapportait votre place d'instituteur dans ce village, je n'ai pas estimé vos services plus qu'ils ne valaient. Donc, si j'accepte voire reconnaissance, ce n'est pas parce qu'elle m'est due, mais parce que je veux la mériter.
FABIUS
Je vous écoute, monsieur le comte.
LE COMTE
Par des raisons que je ne puis vous expliquer, vous ne pouvez continuer à remplir ici les fonctions que je vous y avais données.
FABIUS, avec dignitc.
Par des raisons que je désire que vous ne sachiez jamais, monsieur, j'ai dû renoncer moimême à ces fonctions.
LE COMTE, V examinant. Ah!
FABIUS
Ces raisons...
LE COMTE, l'interrompant.
Je ne vous les demande pas. {Aprcs m« moment I
de silence et avec un commencement de hauteur.) Mais puisque nous nous sommes si bien rencontrés dans nos résolutions pour le présent, je désire savoir s'il en est de même de celles qui concernent votre avenir.
FABIUS, digne, mais soumis.
Je n'en ai point encore d'arrêtées, monsieur le comte; j'en sais assez jiour comprendre que ma présence est impossible dans votre maison, mais j'ignore comment je dois la quitter.
LE COMTE, avec une intention menaçante.
Eh bien, je puis vous donner à ce sujet un conseil que je crois aussi bon pour vous que pour moi. Voici donc ce que j'ai arrêté; moi: je possède... vous entendez bien, il ne s'agit point des propriétés de ma pupille, qui doivent passer dans les mains démon fils... jepossèdeentre Grenoble et Gap une forêt dont la gestion a été confiée à un homme dont je ne soupçonnais encore que l'incapacité, et dont la friponnerie vient de m'être démontrée.
FABIUS
C'est un malheur qui ne suit que les grandes
fortunes.
LE COMTE
Eh bien, Fabius, c'est cette gestion que je désire vous donner. J'ai besoin d'un honnête homme et d'un homme intelligent, et je n'ai pu mieux choisir.
FABIUS
Je me sens fier de vos éloges, monsieur le comte, mais je dois vous faire observer... LE COMTE, en appuyant.
J'attacherai des appointemens convenables à cette gestion, à la condition que vous partirez immédiatement.
FABIUS
Monsieur le comte...
LE COMTE, insistant.
Vous aviez quinze cents francs ici, parlez, et je porterai ces appointemens à mille écus.
FABIUS
Monsieur...
LE C0.MTE, vivement.
Je les porterai..:
FABIUS, avec dignité.
Vous les porteriez à toute votre fortune, que je n'accepterais pas.
LE COMTE
Monsieur...
FABIUS
Ne jouons pas plus long-temps cette comédie, monsieur le comte; vous savez pourquoi je me retire, comme je sais maintenant pourquoi vous me renvoyez.
LE CO.MTE, avec hauteur.
Eh bien, puisque nous nous sonmies si bien compris, vous devez sentir que mes offres vont au-delà de ce que vous pouviez espérer.
FABIUS
Peut-être, si j'étais venu ici pour faire un marché...
IG
MAGASIN THEATRAL
LE COMTE
Il me semble que ce ij^est pas le premier qui a eu lieu entre nous.
FATill'S.
C'est vrai, monsieurle comte, le pauvre a vendu son travail au riche, et le riche a payé le travail du pauvre. Vous étiez le maître, et moi le serviteur; mais ici il n'y a plus ni serviteur ni maître, il y a un père qui s'est fait responsable de la conduiledesoniils puisqu'il l'a éloigné, il y a un frère qui vient protéger l'honneur de sa sœur, et sur ce terrain nous sommes égaux, monsieur le comte. LE COMTE, taec colère.
Égaux! vous vous trompez, monsieur, il y a encore entre nous toute la distance qui sépare l'honnête homme qui veut paternellement cacher une faute dont il n'est pas coupable, de l'insolent qui veut en faire un scandale pour en profiter. FABIUS, ai:ec un cri.
Et vous aussi!... ah! monsieur... {Âpres s cire remis.) Monsieur le comte, je vous ai trompé... quand je suis venu ici, c'était moins pour me rendre à vos ordres que pour y rencontrer quelqu'un qui n'eût pas osé me parier comme vous venez de le faire, ou à qui j eusse pu répondre comme je le dois, s'il avait eu celte imprudence. Permettez-moi donc de me retirer.
LE COMTE
Cet adieu est une menace, monsieur.
FABIUS
Pour vous, non, monsieur , et je désavoue mes paroles, si elles ont pu vous le faire croire. LE COMTE, à part, pevdunt que Fabius le salue pour s'éloigner.
L'intérêt ni la crainte ne le feront céder; il faut ni'adresser ailleurs. Doucement et à Fabius en le ramenant.) Voyons, Fabius, pas d'emportement, j ai eu tort.
FABIUS
Ahl monsieur...
LE COMTE
Oui, mais comprenez ma position, comprenez la vôtre: vous voulez chercher querelle a mon fils; il est homme de cœur et vous répondra... ce sera un duel... oui, Fabius, car vous l'avez dit: devant une question d honneur, tous les hommes sont égaux : qu'en résullera-t-il? que vous aurez fait une affaire grave de ce qui n'est peut-être qu'une imprudence des deux parts.
FABIUS
Le croyez-vous, monsieur le comte?
LE COMTE
.l'ai interrogé mon fils, et il m'a juré que votre sœur était restée digne de vous.
Je voudrais n'en pas douter.
LE COMTE
Mais que vous a-t-elle dit, enfin?.. .L'avez-vous interrogée?...
FABIUS
Oui... elle a essayé de se défendre.
LE COMTE
Vous voyez bien! Dans les brusques mouve-
mens de votre cœur , vous allez toujours au-delà du vrai... Je veux la voir, lui parler, et si elle est innocente, comme je n'eu doute pas, la consoler d'une espérance à laquelle elle n'a pas assez réfléchi.
FABIUS
Vous désirez voir ma sœur?
^ LE COMTE
Ne trouvez-vous pas cette démarche convenable de la part d'un père ?
FABIUS
D'un père?.. . Voyez ma sœur, voyez-la, et Dieu veuille qu'elle soit innocente, comme vous l'espérez. LE COMTE , à pan.
Elle le sera. [Haut.) Veuillez donc l'avertir que je désire lui parler. Je me rendrai chez vous ce soir, vers dix heures. Mais j'aperçois Fanny, je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle doit tout ignorer.
Monsieur...
LE COMTE
Je n'ai pas oublié votre noble conduite d'hier: en imposant silence à Grand-Louis...
FABIUS
J'ai fait ce que je devais ; si ce qui est arrivi n'est qu'un malheur... elle du moiiis n'eiTauro pas souffert... à ce soir, monsieur.
LE COMTE, à pan.
D'après ce que m'a dit Grand-Louis... je crois que je m'entendrai mieux avec sa sœur. FANNY, au fond.
Ah! c'est lui, enfin.
FABIUS, fl part.
Elle vient, sans doute, pour m'interroger, et je ne peux plus, je ne veux plus lui répondre. LE COMTE, à part.
J'ai précisément là les fonds que m'a remis Grand-Louis.
FANNV, entrant.
Bonjour, monsieur Fabius.
FABIUS, saluant et sortant.
Mademoiselle.
Il sort.
LE COMTE , « part, en se dirigeant vers son cabinet.
Allons prendre toutes nos mesures pour qu'ils partent ce soir.
FANNV, voulant arrêter le Comte, Dites-moi, mon oncle.
Pardon, mon enfant, j'ai à m'occuper d'une affaire importante.
Jl Suil par le tôle ilroil.