FANNY, FABIUS
FABItJS entrant rapidement, Ahl pardon, mademoiselle Fanny, tout-àl'heure, en rentrant chez moi, j'ai rencontré ma sœur ; elle m'a appris que ma mère, en passant devant une des portes du parc, s'y était glissée furliYement. Célestine n'a pas osé l'y suivre; mais je suis venu pour la ramener, et je parcours vainement le parc pour la retrouver.
Fanny lui fait signe de se taire et se retourne pour lui montrer la Folle.
FANNT.
Mais elle était là tout-à-l'heure... elle vous a vu...
FABIUS
Et elle s'est encore enfuie, sans doute; pourvu que vos domestiques ne l'aperçoivent pas : ils se mettraient à sa poursuite comme ils ont déjà fait une fois, et si vous saviez dans quel effroyable délire la plongent les cris qu'on pousse contre elle.
Pendant ce temps Fanuy regirde à toutes les portes, elle arrive enfin à celle de gauche.
FANNT.
ÂJi! la voilà dans ce salon. Voyez comme elle regarde tout avec curiosité.
FABIUS, passant à gauche.
Pauvre mère 1 je vais m'en approcher doucement.
FANNY, Varrêtant.
Non... voyez, elle prend un livre, elle s'assied, l'aspect de ces lieui semble la rendre heureuse, laissez-la se calmer, se reposer ; elle paraît accablée de fatigue... {Après un silence.) Et nous pourrons causer un moment ensemble.
FABics , se détournant, à part.
Ah! il faut m'éloigner... (Haut.) Mademoiselle, permettez...
FANNT, étonnée, et qui a remarqué son trouble. Vous êtes donc bien pressé de quitter le château?
FABIUS
C'est pour ma mère.
FANNY
Pour votre mère? est-ce bien vrai? Votre eml)arras, les paroles qu'elle a laissé échapper...
Etait-ce aussi pour votre mère que vous êtes sorti tout-à-l'beure sans me parler?
FABIUS, embarrassé.
Mademoiselle...
FANNY, vivement.
Et vous voulez encore partir! M'auriez-vous donc trompée aussi, vous? et ce que me disait votre mère serait^il vrai?
FABIUS
Ma mère... vous oubliez que ses paroles...
FANNY
Sont celles d'une insensée, allez-vous dire. Oui ; mais tout me revienta l'esprit maintenant... votre querelle d'hier soir, quelques mots échappés à cet homme, l'emportement avec lequel vous l'avez fait taire, votre soin à m'éviter... lorsque je me suis confiée à vous comme a un ami... oui, c'est vrai, je suis trahie, trompée, et trompée par tout le monde.
FABIUS
Par tout le monde.
Oui, par vous comme par les autres ; car tous ne pouviez ignorer qu'Achille allait tous les jours chez votre sœur, qu'il lui avait promis de l'épouser... vous le saviez, et quand je vous ai interrogé hier...
FABIUS
Oh ! je ne le savais pas alors, je vous le jure.
FANNT.
Mais c'est donc la vérité?
FABIUS, tristement.
Oui, mademoiselle, et quoiqu'elle me fasse rougir devant vous, je ne veux pas que vous me croyiez le complice d'une si lâche trahison. FANNT, pleurant et d'un ton piqué.
Mais ce n'est pas une trahison, et il n'y a pas de quoi rougir; mon cousin préfère votre sœur, il a promis de l'épouser.. . c'est tout simple.
FABIUS
Oh! ne raillez pas, vous savez bien que cela n'est^pas possible.
FANNT, pleurant.
Pourquoi?... pourquoi donc?...
FABIUS
Pourquoi? (Après un silence. ) Parce que vous pleurez. Ah! tenez, quand j'ai appris cette séduction, je n'ai senti que colère et indignation. Quand je suis venu ici ce matin, c'était pour demander à votre cousin une réparation prompte ou une satisfaction sanglante... Quand votre oncle a voulu m'acheter mon départ et celui de ma sœur, j'ai rejeté ses offres avec horreur; mais maintenant, maintenant que je vous ai vue pleurer, maintenant...
Que comptez-vous faire?
FABIUS
ai ce que vous voudrez.
FANNT.
Moi?
LE FILS DE LA FOLLE
FABIUS
Oui, VOUS... Voulez-vous que je parteT je partirai... Je partirai avec ma sœur... je l'emmènerai... nous nous en irons tous, puisque enfin c'est nous qui sommes cause du malheur qui vous arrive.
FANMY.
Hélas ! vous ne pouviez l'empêcher.
FABIUS
Oh ! je l'aurais pu : plus d'une fois j'ai remarqué que l'absence de votre cousin vous faisait de la peine. J'aurais dû minformer, apprendre. ( // contemple Fanny. ) Pouvoir rester près de vous et vous quitter, il fallait donc qu'il en aimât une autre.
FANNV, tristement.
Eh bien ! s'il en aime une autre, que puis-je espérer?
Oh! il ne l'aime pas, il ne peut pas l'aimer: c'est une pauvre fille, sans esprit, sans éducation, sans fortune ; et vous, vous êtes riche; vous, vous êtes bonne, vous êtes belle; vous, on vous aime rien qu'à vous regarder, rien qu'à vous entendre; vous, on se mettrait à genoux pour vous prier comme une sainte. Oh ! c'est vous qu'il aime, c'est vous qu'il doit aimer, je le sens bien, moi.
FANNY
Fabius, vous êtes noble et boni C'est vous qui le défendez !
FABIUS
Ah ! oui.. . il vous aimera, vous lui pardonnerez, vous serez heureuse.
FANNY, triste et émue.
Heureuse!... non, Fabius, non... car jamais il ne m'aimera comme j'aimerais, moi... {avec tm soupir) comme vous m'eussiez peut-être aimée, vous.
FABIUS, avec exaltation.
Oh 1 si j'avais pu vous aimer, moi ; mais c'eût été un amour sacré, un amour du ciel, un amour qui eût tenu de la religion. Si j'avais pu vous aimer, moi, pauvre abandonné, que vous n'avez pas repoussé et méprisé comme tout le monde.... Si j'avais pu vous aimer, vous pure et sainte comme les anges de Dieu. Ah! tenez, c'est vrai, j'aicruque je vous aimais... mais, je Icsens bien... ce n'est pas encore comme vous le méritez...
FANNY
Monsieur Fabius.
Oh ! ayez pitié de moi, pardonnez-moi, pardonnez-moi... ce n'est pa» ma faute, j'avais pourtant juré de ne jamais vous le dire.
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FA>"NV, lui tendant la main.
Ah! Fabius, je ne vous en veux pas.
FABIUS, se relevant.
Vous ne m'en voulez pas! merci de vo'.-^ .ndulgence. J'en ai besoin; car c'est maintenant que je vais être malheureux.
FANNT.
Malheureux...
FABIUS
Ah ! oui; car tant que j'avais gardé mon secret, j'osais rester près de vous. Ce bonheur qui faisait ma vie, ce bonheur de vous voir, de vous parler, vous me l'accordiez, parce que vous ne saviez pas... que là... dans mon cœur.
FANNY, avec une douce pitié.
Mais je le savais...
FABIUS
Vous le saviez, et vous ne m'avez pas chassé?
FANNY
Vous me l'avez dit, et vous êtes encore là.
FABIUS
Ah! mon Dieu, est-ce vrai? ne me rendez pas fou... Fanny.
FANNY
FABIUS
Est-ce vrai?
Oa entend un Lruit lointain.
FANNY
On vient ; c'est peut-être mon oncle.
FABIUS
Ah 1 maintenant, que lui dire, que faire?
FANNY, vivement.
Restez ou partez ; mais maintenant, ce que je puis vous dire, c'est que je ne serai jamais la femme de U. Achille de Matta.
FABIUS
Ah ! maintenant je resterai.
On entend de grands cris.