‹ ThéâtreChapitre 296 sur 971 · LE COMTE, FABIUS · texte numérisé non relu

LE COMTE, FABIUS

FABIUS, seul un moment.

Mon Dieu ! mon Dieu ' ne m'exaucez pas, gardez-moi ma raison, car je la sens qui s'en va. Ahl c'est lui !

LK COMTE, allant à lui et hii tendant la main.

Mon fils, votre frère m'a tout dit, et ce sont ses excuses et mes remerciemens que je vous apporte.

FABIUS, se détournant avec désespoir.

Ah! pourquoi est-il venu, monsieur?...

LE COMTE

Après ce que je viens de vous dire, je ne comprends pas ce regret.

FABIUS

C'est que je partais, monsieur, c'est que, s'il ne se fût pas trouvé la pour m'arrôtcr, je n'aurais pas revu ma mère, qui m'a repoussé de ses bras avec horreur... c'est...

LE COMTE

C'est que vous n'auriez pas revu votre père, qui vous a vainement tendu les siens...

FABIUS

Ah! pardonnez-moi, monsieur... mais...

LB COMTE, avec agitation.

Ah! c'est que vous ne savez pas ce que c'est que le délire des révolutions, vous n'avez pas vécu dans ces momen.»; funestes, où toutes les règles du bien sont .Tnéaiities, on l'ivresse du sang vous égare et vous rend insensés.

LE C0.MTE.

Vous n'avez pas eu à souffrir de l'insolenrc de

cette implacable noblesse, qui ne vous tuait plus du haut de ses tours féodales, c'est vrai, mais qui vous écrasait de ses mépris.

FABIUS

Mais je ne vous accuse pas, monsieur.

LE CCMTE.

Votre voix ne m'accuse pas, mais votre cœur me condamne sans savoir par quels mépris, par quelles insultes, par quelles tortures j'ai pu être poussé. Ah! tous les hommes sont ainsi faits, ils ne tiennent compte ni des misères ni des douleurs que d'autres ont eues a souffrir. Ainsi vous, vous n'avez eu jusqu'à cejour qu'une injure à venger, et vous êtes venu en demander raison , le front haut, dans une famille où vous étiez presque un serviteur, et on ne vous a pas chassé comme un laquais, comme on m'a chassé, moi!

FABIUS

Grand Dieu!

LE COMTE

Ainsi vous, qui jusqu'à présent n'avez ni nom ni fortune, vous aimez Fanny, ma nièce?

FABIUS

Moit

LE COMTE

Vous l'aimez, elle me l'a dit, elle vous aime, je puis vous l'apprendre, et comme aucun préjugé ne vous sépare, vous l'épouserez, vous serez heureux, et vous serez sans pitié pour d'autres, parce que ce bonheur ne vous aura rien coûté... FABIUS, se rapprochant du Comte.

Qu'avez-vous dit, mon père? moi, épouser Fanny...

LE COMTE

Oui, vous... elle partage encore l'erreur d'Achille... elle vous croit le marquis d'Esgrigny. FABIUS, tristement.

Ah! je comprends...

LE COMTE

Eh bien ! il faut que cette erreur soit une vérité.

FABIUS

Une vérité...

LE COMTE

Vous êtes né en ".t S, le marquis est mort en 0:j. La loi ne vous en demande pas davantage. FABIUS, 01 ec indiijnaiion.

Oh! monsieur...

LK COMTK.

Ècoutez-moi. .

FABIUS

Assez... j'en ai assez entendu, monsieur...

LK COMTK.

Ecoutez-mdi. vous dis-je. érnutez-nioi. au nom de votre mère, puisque enlin entre nous deux c'est son parti que vous prenez.

FABIUS, airc force.

Oui, monsieur... le parti de la douleur, delà

MAGASIN THEATRAL

misère et de l'innocence, c'est mon parti, à moi, malheureux, pauvre et innocent comme elle.

LE COMTE

"Vous vous trompez... c'est celui delà haine... de la discorde, du scandale.

FABIUS, passant pour fuir son père*.

Jamais!... jamais!...

LE COMTE

Et où croyez-vous donc arriver par votre aveugle dévouement à des ressentimens implacables?

FABIUS

Je serai juste, du moins...

LE COUTE

Juste!... et cependant vous aurez aidé au déshonneur de votre père, à mon déshonneur.

FABIUS

Ah! monsieur...

LE COMTE

Ah! ce n'est rien sans doute ; il est coupable, qu'il porte la peine de son crime, c'est trop juste... mais vous aurez aidé au déshonneur de votre sœur...

FABIUS

Elle est innocente, monsieur.

LE COMTE

Maison la croitcoupable ..

FABIUS

Mais c'est une calomnie...

LE COMTE

Une calomnie flétrit comme une faute, et elle sera flétrie...

FABIUS

Ah! monsieur...

LE COMTE

Ce n'est rien encore... elle a été légère, qu'elle en Soit punie; soit... mais vous aurez aussi servi au déshonneur de votre mère...

FABIUS

De ma mère!

LE COMTE

Oui , de votre mère! car vous existez, Fabius, et lorsque la marquise redemandera aux tribunaux son nom et son titre, il faudra savoir qui vous êtes. .. etsi vous n'êtes pas le fils du marquis d'Esgrigny... vous êtes l'enfant d'un crime... ou d'une faute...

Ah! oui... l'enfant d'un crime.

LE COMTE

Que je n'accepterais pas... et qui ne peut être prouvé... Dans le premier transport de sa douleur votre mère a pu oublier tout cela; mais si vous l'aimez, voilà les dangers auxquels vous devez l'arracher, vous, et une innocente imposture suffît à les prévenir tous Ce n'est pas une fortune que vous dérobez : les biens delà famille d'Esgrigny sont disparus dans la tourmente révolution-

* FaLlus, le Comte.

naire : c'est un nom qui n'est pas le vôtre; mais onpeutramasser dans le sang un nomqui s'éteint, quand c'est pour le laverd'uneflétrlssure. Enfin, d'une part, haine et déshonneur pour tous; de l'autre, oubli, pardon, fortune, bonheur, considération : choisissez maintenant, choisissez...

Il sort.

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