BATHILDE, GERMAINE
BATHILDE
Que se passc-t-il dans la maison , que personne ne vient quand j'appelle, ni vous, ni Joséphine •.'
GERMAINE
Joséphine est allée chez la marchande de modes, et moi, madame, moi j'étais occupée.
BAI UILDE.
C'est-à-dire que tu n'as pas voulu venir quand je sonnais, n'est-ce pas ?.. pour me faire souvenir •lUC tu n'es point femme de chambre, et (]ue jidois t'appeler autrement que les domesli(|ues. Sois tranquille, ma bonne Germaine, je ne l'oublie pas, non plus que ton dévouement éternel.
MAGASIN THEATRAI .
et dont je viens te demander une nouvelle preuve.
GERMAINE
Oh! tout ce que vous voudrez, vous le savez bien, mon Dieu!
BATiiU-DE, s'asseyant.
C'est que j'ai besoin de ton dévouement et même de tes conseils.
GERMAINE
De mes conseils à moi ?... vous voulez rire t
BATUILDE.
Non , non ; je suis dans une position cruelle !... j'ai besoin qu'on veille sur moi, qu'on prenne sur mon cœur une autorité que ma mère en mourant n'a transmise à personne... que mon mari a exercée en ami... en père; aussi tu sais si malgré la disproportion de nos âges j'ai eu une seule faute, une seule pensée mauvaise à me reprocher tout le temps qu'il a vécu; et puis il est mort, et je me suis retrouvée seule.
GERMAINE
Et M. Deworde, son neveu, qui vous aimait tant, et à qui il vous a recommandée, ou plutôt léguée, vous l'oubliez?...
BATUILDE.
Non, je ne l'oublie pas, et j'ai pour Deworde plus que de la reconnaissance ; mais Deworde était en Angleterre lorsque mon mari est mort, trop occupé de ses établissemens industriels pour revenir en France veiller sur une pauvre veuve. Je suis donc restée six mois abandonnée à moimême. Eh bien, pendant ces six mois, Germaine, il s'est passé pour moi une de ces choses fatales qui mettent en question le bonheur de toute la vie!
GERMAINE
Grand Dieu! ce que M. Marcel m'a laissé soupçonner serait-il vrai?
BATUILDE.
Marcel t'a laissé soupçonner quelque chose ! Ah!...
GERMAINE
Ma chère enfant, au nom du ciel, ayez donc confiance en moi !
BATUILDE.
Je n'ai rien à me reprocher, Germaine ; que cela vous suffise.
Et c'est tout ce que je veux savoir, mon Dieu! mais comment avez-vous peur de lui alors, si vous n'avez rien à vous reprocher?
BATUILDE.
Voilà où est le secret que je ne puis te dire, Germaine; mais j'ai des raisons de le craindre. Long-temps, je me trompai sur son compte; ce que j'avais pris en lui pour de l'amour, c'était de la passion ; ce que je croyais de la jalousie, c'était de l'égoisme. Marcel est capable de tout, non point par amour, mais par orgueil; il nie verrait à ses pieds qu'il n'aurait pas pitié de moi. Crois-lu que si je n'avais pas acquis la convielion de ce que je dis, j'eusse refusé de l'épouser...
11 n'est pas riche, je le sais bien; mais je l'étais, moi, et assez pour deux.
GERMAINE
Cependant il vous aimait de tout son cœur. Rappelez-vous le jour où il a exposé sa vie pour sauver la vôtre.
BATUILDE.
Ne me parle jamais de ce jour... de ce jour date mon malheur, Germaine... il eût mieux valu qu'il me laissât mourir que de me sauver à ce prix!... Germaine, jamais un mot qui me rappelle cette journée... jamais.
GERMAINE
Je vous obéirai, quoique je ne comprenne rien à votre défense; mais alors, si vous^lui avez ôté tout espoir, pourquoi vous suit-il ainsi partout ?
BATUILDE.
Voilà ce qui m'effraie justement: si Deworde s'apercevait qu'un homme est sans cesse sur mes pas, me suivant à l'église, à la promenade, que penserait-il d'une pareille assiduité? J'espérais avoir quelque relâche; depuis un mois je ne l'avais pas aperçu ; hier je l'ai retrouvé à l'Opéra, au fond d'une baignoire: tiens, veux-tu que je te 'dise, Germaine? j'ai un pressentiment que tout cela finira mal.
GERMAINE
Mon Dieu, mon Dieu! que faire?
BATUILDE.
Eh bien ! Germaine, il faut que tu ailles le trouver; tu sais où il demeurait?
GERMAINE
Certainement; mais que lui dirai-je, moi?
BATUILDE.
Fais-lui comprendre qu'en rentrant dans le monde j'ai besoin de toute cette considération sans laquelle une femme ne peut vivre, et qu'il me ferait perdre par un pareil acharnement; qu'il m'oublie, mon Dieu! il trouvera mille femmes plus jolies que moi. Qu'ai-je donc, pour qu'il s'attache ainsi à ma personne?
GERMAINE
J'ai bien peur de ne rien obtenir.
BATUILDE.
• Tu prieras, tu supplieras ; au fond il n'est pas méchant.
Ne devriez-vous pas le voir vous-même?
BATUILDE.
Oh! jamais! si Deworde savait cela, au point où nous en sommes maintenant, quand, ce soir même, j'ai promis d'annoncer à nos amis notre prochain mariage. Non, Germaine, non, lorsque j'ai rencontré pour la première fois Marcel, il n'était question de rien encore entre moi et Deworde. Je pouvais donc l'aimer sans crime, et je ne dois compte à Deworde de ma conduite que depuis le jour où j'ai accueilli ses prétentions. Mais de ce jour je veux demeurer pure, même de pensée, et pour cela, il ne faut pas que je revoie Marcel; d'ailleurs j'aime Bcworde, vois-tu, et revoir Marcel, cela me serait impossible.
BATHILDE
GERMAINE
Ah! mon Dieu!
BATHILDE
Eh bien! quoi, tu n'oses pas aller chez lui?
GERMAINE
Oh ! ce n'est pas cela.
BATHILDE
Qu'est-ce alors?
GERMAINE
C'est qu'il ne voudra pas quitter Paris.
BATHILDE
Il faut bien cependant qu'il le quitte, ou s'il ne le quitte pas, je partirai, moi.
GERMAINE
Vous?
BATHILDE
Sans doute : si le moindre bruit de ce mariage arrivait jusqu'à lui avant que tout ne fût terminé, je serais perdue, il ferait tout pour l'empêcher, et alors, vois-tu, il n'y a plus de bonheur pour moi !
GERMAINE
Mais ne serait-ce pas plus terrible encore pour vous, s'il l'apprenait après?
BATHILDE
Quand il n'aura plus d'espoir, peut-être se découragera-t-il? Ce qu'il ferait alors serait une vengeance sans excuse! Je le crois trop honnête homme pour me perdre sans autre but que de me perdre, et lorsqu'il saura que je ne puis plus revenir à lui... Va donc, ma bonne Germaine, va.
GERMAINE
Madame !
BATHILDE
Eh bien ?
GERMAINE
Oh ! vous allez me gi ouder ; mais je vous le jure, ce n'est pas ma faute!
BATHILDE
Quoi?
Il m'a tant priée!
BATHILDE
Tu l'as donc vu?
GERMAINE
Oui.
BATHILDE