LOUISE, LÉON
LÉON, regardant .sortir le Marquis.
Un nom honorabif ! pensc-t-il donc que celui de Bernard ne l'était pas...
LOUISE, allant à lui.
Léon, ô mon frère!... n'ajoute pas à ma douleur... à mon désespoir...
LÉON
A ton désespoir... à ta douleur!. ..J'avais donc raison... Ils ont voulu ce mariage...
Louise, Lcoii, le Martfiiis.
" Louise, le Marquis, Ldon.
LOUISE
C'est vrai...
Et tu te sacrifies à leur volonté !
LOUISE, avec abandon.
Eh bien ! si tu veux que je te dise la vérité , je n'en sais rien moi-même...
LÉON, étonné.
Tu n'en sais rien...
LOUISE
Écoute, Léon... tu n'as pas connu Georges... tu ne connais pas encore Arthur... je vais te confier mon cœur, et peut-être y liras-tu mieux que je ne puis le faire...
LÉON, avec intérêt.
Je t'écoute, Louise, je t'écoute.
LOUISE
Lorsque Georges me fut présenté par mon père comme le mari qu'il me destinait, j'avais eu à peine le temps de le connaître. L'opposition de ma mère a ce mariage, l'idée qu'il serait une nouvelle cause de désunion dans notre famille , te le dirai-je! le caractère froid, l'esprit austère de Georges... tout cela me fit peur... et j'obéis avec effroi à la volonté inflexible de mon père... Mais bientôt, quand je pus mieux apprécier celui auquel on m'avait donnée, quand je trouvai sous celte apparence sévère le cœur le plus généreux et le plus indulgent... quand à travers ses sombres préoccupations politiques je pus comprendre tout ce qu'il y avait en lui de nobles sentimens et d'honneur, je l'aimai, et je fus heureuse et fière de lui appartenir... Alors arrivèrent les événcmens de 1815.... Tu sais la i)art qu'y prit mon mari... Tu sais comment condamné a mort il périt...
LÉON
Passons ces tristes détails.
Non, léon... car ils sont la première cause de ces terreurs qui m'assiègent aujourd'hui... Après les cent jours, lu le sais, Georges fut porté sur une des listes de proscription.
LÉON
Qui accompagnaient ce que le gouvernement appelait une amnislie...
LOUISE
Mon père avait succombé à AVaterloo, et si Georges m'était enlevé, je restais sans appui, sans protecteur . car je prévoyais bien (|uc ma mère ne me pardoiinerail pas ma résistance à ses ordres... Ce fut celte crainte de nie laisser seule au monde qui délermina Georges a chercher son salut d.ins la fuite, et quoiqu'il regardai tonimo une làchclé de ne pas se présenter devant ses juges, il céda à mes prières, a mes larmes... il punit... Mais déjà un jngciiuMil l'avait coiulanuié à mort lorsqu'il fut reconnu au moment où il s'embarquait avec quelques proscrits comme lui aux environs de Marseille; on les poursuivit, et ne pouvant les aileindro, ou peut-être ne le voulant pas , on lira sur les fugitifs, cl la barque.
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ainsi que ceux qu'elle portait, disparut dans les flots. Tu dois comprendre ma douleur : c'était pour moi qu'il avait fui, il mourait pour avoir cédé à des craintes peut-être frivoles.
LÉON
Plus d'un exemple te prouve que ses juges ne l'eussent pas épargné !
C'est ce que je suis réduite à me dire... et cependant c'est ce qui me laisse un affreux remords dans le cœur...
LÉOX.
Des remords pour avoir voulu sauver ton maril...
LOUISE
Pour l'avoir perdu... Ce fut là ma première pensée, et je le pleurais avec désespoir, lorsque ma mère et mon frère revinrent près de moi. On ne me fit aucun reproche sur le passé, mais sans avoir la cruauté de se féliciter de la mort de mon mari, on me montra que j'étais seule à le regretter, et je fus obligée de cacher des larmes pour lesquelles on navait pas de consolations.
LÉON
Et pourquoi donc ne m écrivais-tu pas alors?
LOUISE
La désunion était déjà assez grande dans la famille...
LÉON
Pauvre sœur !
LOUISE
Je vivais ainsi isolée dans ma douleur , lorsqu'arriva dans ce pays le Comte d'Avarenne...
LÉON
Qui avait été nommé président de la commission militaire chargée de juger les insurgés de l'Isère?...
Son fils était l'ami de Lucien, et fut bientôt admis dans notre intimité...
LÉON
Et il ne comprit pas l'horreur que devait t'inspirer la présence d'un homme dont le père prononçait chaque jour des sentences pareilles à celle qui avait frappé ion mari ?
LOUISE
C'est que sa présence, Léon, fut ma seule consolation... Il me comprit, lui!... 11 osa me plaindre... il me donna le droit de pleurer. Aussi exalté que Georges dans ses opinions politiques , mais comme lui , incapable dune injustice ou d'une lâcheté, Arlhur seul éleva la voix pour défendre ici la mémoire de Georges, comme celle d'un loyal ennemi : lui seul prononça son nom sans le maudire; je lui fus reconnaissante, Léon, et lorsque je le vis tous les jours m'écoutant avec patience, calmant mes terreurs, m'cntraînantdoucement hors de mon désespoir, me rattachant à la vie, au monde, par un soin délicat de moi-même, m'entourant de ces mille attentions qui remplissent si bien touies les heures qu'on n'a plus le temps de sentir ce qu'on souffre, je compris qu'il
m'aimait, et quand il osa me le dire, je n'éprouvai ni honte ni terreur à l'écouter, j'avais tout oublié devant cet amour si dévoué, si soumis, si tendre et si nouveau pour moi !
LÉON
Et déjà peut-être tu le partageais, Louise?
LOUISE
Ah! ce fut cette pensée qui m'épouvantai... Moi, la veuve de Bernard, aimer le fils du comte d'Avarenne... Il me sembla que ce serait un amour sacrilège, et quand Arthur me demanda ma main, je crus voir l'ombre de Georges qui m'ordonnait de refuser... Je le fis... je repoussai Arthur... Mais il en appela à un temps plus éloigné, et depuis ce moment, Léon, ce fut lui qui me défendit contre les ordres impérieux de ma mère, contre les obsessions persévérantes de Lucien... il se mettait entre eux et moi pour me faire échajiper à des reproches amers, à des scènes honteuses; et ce n'a été enfin qu'après de longs mois de cette existence torturée, que brisée de mes propres efforts, lasse de résister à la fois à des menaces si cruelles et à des prières si soumises, j ai donné ma main à Arthur, sans savoir si je cède à la violence qui m'accable ou à l'amour qui me protège.
LÉOX.
Tu cèdes à l'amour que tu éprouves, }
LOUISE, avec incertitude de l'opinion dt
Ah ! Léon !
LÉON , la rassurant.
Va ! tu ne dois avoir aucun remords d u..... si noble cœur que celui d'Arthur...
LOUISE, avec satisfaction.
Merci I mon frère , merci ! Ah ! je sens que cette approbation me rend le courage qui manquait a la veuve de Georges!...
LÉON
Sois donc forte, ma sœur, car on vient chercher la vicomtesse d'Avarenne.
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