SCENE II
GÏULÏO, seul.
II faut quejela décidée partir aujourd'hui pour Paris, avec Léona et Christine... Il faut qu elle parte dans une heure., .j'ai besoin de cette maison pour le reste du jour... J'ai donné secrètement mes ordres pour que le pavillon du jardin fût décoré avec luxe, avec élégance. {Allant à la fenêtre. ) Biei!... on a sablé la grande allée et disposé ces caisses d'orangers... Tâchons surtout de détourner les soupçons de Laure. .. Pauvre femme! Mais en l'attendant, voyons ces rapports. {/>ii(7««.) « Le régiment d'Auvergne vient de rentrer en » France après avoir fait les guerres de Catalogne; » le major de Mondurand est parti pour Paris, oîi » il est arrivé: je le fais surveiller avec soin, et » s'il lui prend fantaisie de sortir de la ville par » la route qui conduit auPecq, il sera arrêté sur- » le-champ. » Arrêté! qui vous a dit cela, monsieur? Ces gens pèchent toujours par excès de zèle... surveiller, c'est bien; mais arrêter! Du reste, je n'en doute point... Ce major du régiment d'Auvergne n'est autre que le comte de xMauléon qui a pris ce nom de Mondurand d'un fief de sa famille. ( Lisant d'autres papiers. ) Qu'estce ctci?... o Demandent à entrer dans ia police n secrète de votre seigneurie : 1^ Deux révérends » pères jésuites, très-vivement recommandés par » monseigneur le nonce de sa sainteté et sa ma- » jesté la reine Anne d'Autriche » {Vivement.) Accordé! accordé!... « 2« Un gentilhomme du n comtat d'Avignon, le chevalier Desgravaux, que )) des malheurs de famille obligent à prendre ce » parti désespéré. » { S' interrompant. ) Desgravaux!... mais je ne me trompe pas, c'est le cousin du château de Vaucluse, qui, il y a cinq ans... Diable! s'il allait me reconnaître un jour... voir Laure!... ceci mérite réflexion. { Continuant de lire.) «Et pour mettre sur-le-champ à l'épreuve le ') zèle et les dispositions de M. le chevalier Des- I) frravaux, l'un de vos fidèles serviteurs se trou- » vant subitement empêché par maladie grave, » j'ai confié au dit Desgravaux une mission se- » crête et d'urgence... je l'ai muni de toutes les j> instructions nécessaires, et j'ai tout lieu de ;- croire qu'il s'en tirera avec succès. » C'est aller Cil ;ieu trop vite, monsieur! et je vous blâmerai
11' ne pas attendre mes ordres mais, voici
l.aure!
LE CIUTEAU DE SAINT-GERIMAIN.
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SCEINE III.
GIULIO, LALRE.
LAURE, entrant, et apercevant Giulio.
Enfin, vous êtes venu ! oh î combien je vous ai attendu!
GIULIO, la baisant au front.
Comment avez-vous passé le temps depuis que je vous ai vue?
LA.CRE
Tristement; vous le savez, je n'ai de joie qu'en votre présence!
GIULIO
Je vous en remercie, bel ange.
LACRE.
Mais toutes mes joies sont courtes et rares comme vos visites.
GIULIO
Je viendrais plus souvent si j'avais plus de temps; mais si vous saviez, Laurc, comme les heures, les jours, les semaines s'envolent!... j'ai des obligations dont je suis esclave; ma vie s'écoule au milieu de mille soins qui m'ôtentà moimême; je ne m'appartiens pas.
LAURE, s' asseyant sur un coussin à ses pieds.
Ne vivrez-vous donc jamais pour vous et un peu pour moi? Ne renoncerez-vous donc pas à ces chaînes si lourdes que vous traînez toujours avec plus de fatigue et d'esclavage ?
GIDLIO.
Oh! il y en a pour long-temps encore, et peutêtre mourrai-je à la peine!
LAURE
Mais pourtant tu n'es pas heureux ainsi, Giulio t Tes jours se passent dans je ne sais quelles arides et pénibles occupations! Et quel est le but de tant d'efforts? que veux-tu de [ilus que ce que tu as? Vois comme ta vie serait bonne ici , avec moi et ta fille! N'est-ce pas, Giulio que lu voudras vivre enfin pour nous deux?
GIL'LIO, souriant.
Plus tard.
LACRK.
Plus tard... Y a-t-i! du nouveau à la cour?... Quitterons-nous bientôt SainlGcrmainî
GILLIO,
Pas avant le nouvel an. ;c crois; lec«rdtnal de Richelieu est fort ma! de «a louï ; il change à vue (l'oeil, le pauvre homrno! il y a des paris qu'il n'ira pas aux fêles de Noël.
LAIUK.
Ce sera un grand politique de moins en co monde-, et le roi aura grand'peine à démêler sans lui les- affaires de son royaume.
GICI.IO.
Surtout s'il s'y applique lui-même.
LAl'IlE.
Après Ircnlc-deux ans de règne, il en sérail à son apprentissage?
Girtio, étonne.
Vous êtes fort au courant des affaires politiques, à ce qu'il me paraît? (Souriant. ) Et voui avez déjà songé sans doute au successeur de Richelieu?
LAXJRE.
Mais ce pourrait bien être une autre éminenee
le cardinal de Mazarin.
GIULIO
Vous croyez? ( Passant ses mains dans les cheveux de Laure. ) Vous êtes merveilleusement belle aujourd'hui, madonna Laura!
LAURE
Mais dites-moi, Giulio, les changemens qui surviendront à la mort du cardinal ne feront-ils rien à votre position?
GIULIO
Qui peut prévoir les événemens? de plus habiles que moi ne peuvent dire ce qui doit arriver. Quelle belle place va laisser vide celui qui depuis vingt-deux ans est le véritable roi de France! Que de pouvoir, de richesses, de grandeurs il va échanger contre six pieds de terre l Voilà SCS vastes projets finis: il meurt avant son maître, sans avoir atteint le dernier terme de son ambition I Richelieu ne sera pas régent du royaume! Ah! ahl quelle pauvre figure il fera dans son linceul quand monsieur viendra lui jeter de l'eau bénite! l'astre d'Anne d'Autriche se lève, et déjà tous les courtisans tournent le dos au roi et au ministre moribond pour saluer de loin le nouveau pouvoir.
LAURE, timidement.
Vous êtes attaché à la maison de la reine? mais je ne sais pas au juste quel est votre emploi !
GIULIO, haussant les épaules.
Et quand vous le sauriez, cela le rendraii-jl plus brillant et plus sûr? A quoi bon vous tourmenter do toutes ces choses? L«i,<se7-m>n le souci. Vous êîps curieuse, Laure; c'est égal, jo vous aime ! vous êtes si belle!
LAl'RK.
Oh! si vous me parliez toujours ainsi!. . Ah ! Giulio, vous seriez plus heureux, si vous me douniez toujours votre confiance!
GIULIO, lui baisant les mains.
Que tes mains sont admirablement bellfx' je veux qu'un peintre [et nielle dans un de ses ta* bleaux.
LAVRE.
Mais alors il verrait mon visage.
GIULIO
Tu garderais ton masque.
LAURF.
Tu es donc jaloux, mon ("liulio?
GIULIO
Jaloux ! non I
LAURE
Alors pourquoi me tenir aiii»! cachée?
CIILIO.
Parce qu'il est inutile de t'eipo^er aux regarda
MAGASIN THEATRAL
aui fleurettes des raffinés de la cour; je suis homme de précaution : ce soir, par exemple, je t'élûigoe d'ici.
LAURE, toute émue.
Comment ! encore î Vous voulez que je parte ! que je retourne à Paris, dans cette rue étroite et sombre ofi il n'y a ni air ni soleil!... Ah! laislaissez-moi ici !
GICLIO.
Vous ne vous en irez que pour un jour! mais ce soir il ne doit y avoir personne dans cette maison.
LACRE.
Et pourquoi ?
GIDLIO.
Le roi, tout faible et tout malade qu'il est, veut se donner le plaisir d'une chasse aux flambeaux dans la forêt du Vésinet; toute la cour y sera, car la reine doit suivre la chasse. Il serait possible qu'en passant devant cette maison quelque seigneur, quelque dame eût la fantaisie d'y entrer...
LACRE.
Eh bien, restez, vous serez là pour en faire les honneurs ; ( scrutant Giutio ) on dirait que c'est à cette intention que vous avez fait décorer le petit pavillon et sabler l'allée du jardin!
GIULIO
Folle! y penses-tu?... ces apprêts, tu le sais, ne sont que pour toi.
LADRE , avec une résignation affectée'.
Je m'en irai donc, je retournerai à Paris.
GIDLIO.
Dans une heure un carrosse viendra te chercher, ainsi que Christine et Léona.
LACRE.
Des gens à vous ?
GIULIO
Non; ce sera comme la première fois... tune dois pas même leur dire mon nom.
LADRE, de même.
Alors, je n'aurai garde... et quand devrai-je revenir ?
GIDLIO.
Quand tu voudras... dès demain; n'es-tu pas la maîtresse ici?... Surtout garde bien ton masque, et ne parle à personne le long de la route... Adieu. Ah! j'oubliais... un point important {lui donnant un anrieau) tiens, prends cet anneau... Dans ces temps de trouble, et surtout un jour de chasse, la route de Saint-Germain est soigneusement observée... Si par hasard les gens de la police arrêtaient ton carrosse , montre-leur cet anneau; ce sera ton sauf-conduit!
LADRE, prenant Vanneau.
Merci... Quand vous reverrai-je?
GÏCLIO.
Dans quelques jours sans doute.
LADRE, tristement.
J'attendrai donc !... Giulio, vous partez sans embrasser votre fille?
* Laïue, Giulie.
GIDLIO.
Oh! non... je l'aperçois qui joue dans le jardin, je vais lui dire adieu... {Souriant.) Elle va me gronder encore, me dire que je vous fais pleurer... C'est vous qui lui apprenez cela, tète folle!
LADRE
Je t'accompagne jusqu'à la petite porte du jardin.
GIDLIO.
Non, non, reste ici, je le veux, je t'en prie. {Il lui baise la main.) Au revoir, Laure, au revoir... surtout, soit prête dans une heure, ne l'oublie pas! Adieu, ma belle Laure 1 adieu.
Il l'embrasse et sort.
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