MAZARIN, CHRISTINE, SOEUR DE LA MI- SERICORDE
CHRISTINE, entrant et reconnaissant sa mère avec un cri de joie.
Ma mère... vous ici!
SOEUR DE LA MISÉRICORDE , la pressant dans ses bras.
Mon enfant, ma Christine!... je te retrouve!... Que s'est-il passé, ô mon Dieu!
MAZARIN, à part, regardant Christine, C'est elle! {Haut.) Parlez» mou euiàuil
LE CHATEAU DE SAINT-GER^MAIN
canisTiNB.
Je venais de vous quitter, et je sortais du couvent... j'aila-: retrouver Léona qui m'attendait dans l'église... Tout-à-coup des hommes masqués se jettent sur moi, m'entraînent malgré mes cris, et me placent dans une voiture qui s'éloigne au grand trot... L'orage grondait au ciel... épouvantée, je pleurais, j'appelais ma mère!... bientôt, à la lueur des éclairs, je m'aperçois que nous traversons une forêt!... ma frayeur redouble; enQn le carrosse s'arrête devant uhe petite maison dans laquelle on me fait entrer... On me conduit dans une salie où un grand feu était allumé... tout y était riche, élégant: on me laisse seule... encore toute saisie, et tremblante, je m'approche du feu pour sécher mes vêtemens mouillés... le frôlement léger d'une porte me rend toute ma crainte; sans oser tourner la tête, je regarde dans un miroir placé en face de la porte... je pousse un cri,., ce jeune homme, ma mère, qui m'avait protégée à Saint-Étienne-du-Mont! et qui depuis m'avait suivie partout... je le reconnais!... c'était lui! SOEDR DB LA MisÉRicoRUE , Ics yeux fixés sur le cardinal.
Oui, c'était Philippe de Mancini. '
cnniSTiNE.
Où suis-je, monsieur? lui demandai-je... où m'avez-voiis fait conduire? Demain, me réponditil, vous serez chez ma sœur, la comfpsse de Soissons... aujourd'hui il est trop tard, vous resterez ici cette nuit... Je voulais fuir, il me retint, il s'agenouilla près de moi, il me dit qu'il m'aimait, qu'il ne vivait que par moi et pour moi !... Ces paroles f;ue je n'avais jamais entendues me troublèrent d'émotions inconnues... Je levai la tête, JR promenai sur tout ce qui m'environnait un rapide coup d'œil!... Puis, mes yeux s'arrêtèrent avec étoanement sur une madone suspendue en face de la cheminée... Mon Dieu, m'écriai-je, c'est étrange!... Il me semble qu'autrefois, quand j'étais toute petite, je voyais tous les jours ce tableau.
SOEUR DE LA UISÉRICORDE , à part, regardant le cardinal.
Qu'enlends-jc?
HAZARIN, à part.
G supplice!
CHRISTINE
C'était une vierge du Corrège!... Vous souvenez-vous, ma mère? il me sembla alors que déjà j'étais venue dans cette salle... Je me mis à examiner les meubles... je les reconnaissais tout-àcoup... Cette femme... celte madone, m'étriai-je, c'était ma mère!... C'est dans celtf^ maison que nous demeurions avec Léona Mon père venait ici, il s'asseyait sur ce fauteuil, il était grand, tout habillé de noir, je le vois encore... la, ma tncrc me prenait sur ses genoux en pleurant, quand il était parti. ( Pendant ce rCcii, h: cardinal essaie en vain de maiiriser son ('moiion ; Sœur de la Miséricorde tombe sur un fauteuil eu fuiidant en /arme*.) Qu'avez-vous, ma mère? .. vous pleurcsl
SOEUR DE LA MISEalCORDE.
Ce n'est rien, mon enfant.
CHRISTINE
M. Philippe me dit que cette maison lui avait été donnée par son oncle, un seigneur puissant! Il me dit que je pourrais être à lui, devenir sa femme!... Il voi:lL;t me prendre dans ses bras; je le repoussai... Je voulus fuir, il me poursuivait... mes cris furent entendus sans doute; car une fenêtre qui donnait sur le jardin s'ouvrit tout-àcoup violemment! un homme parut, un inconnu, couvert d'un manteau de voyage, il le jeta, tira son épée... les fers se croisèrent... je ne vis, je n'entendis plus rien. ..car j'étais tombée évanouie, et quand je revins à moi, j'étais dans ce château, et i'ûn me conduisait devant vous... et je suis heureuse maintenant, oht oui, bien heureuse... car vous me ferez justice, monseigneur, et j'ai retrouvé ma mère!...
Elle se jette de nouveau dans ses tras. SOEUR DE LA HISÉRICOBDB.
Oui, tu as retrouvé ta mère !... mais quelle justice peux-tu espérer? quelle réparation peux-tu attendre...? Pauvre enfant, va, si tu savais!... Crois-moi, Christine... il ne te reste qu'un refuge... car tu es morte comme moi pour le monde ! viens partager l'asile où ta mère a trouvé l'oubli passager de ses maux... viens avec moi, viens.
Elle veut entraîner Cliristiae.
tfAZARin.
Arrêtez, madame: vous ne pouvez vous éloigner ainsi, et à cette heure! après un pareil événement... laissez-moi me recueillir quelques instans. {Leur indiquant une porte à droite.) Entrez dans cet appartement, vous saurez bientôt ce que j'ai résolu.
cnRisriNE.
Ah! monseigneur, vous pouvez tout!... si mon père fut un bon et brave gentilhomme comme jo l'ai toujours entendu dire, vous sauverez une pauvre jeunefille déshonorée!... Je ne vousdemandc rien pour moi... mais, au nom du ciel, monsei» gneur, pensez, pensez à ma mère!