‹ ThéâtreChapitre 447 sur 971 · VAUTRIN, RAOUL DE FRESCAS · texte numérisé non relu

VAUTRIN, RAOUL DE FRESCAS

Vautrin rtnlru vers la fin ilu niontilo^uf ; llacul, qui es l sur le devant de \-> scène , ue le Vuit |>as.

RAOUL

Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre, voilà mon histoire I je suis perdu : Vautrin, ce génie à la fois infernal et bienfiisant, cet homme, qui sait tout et qui semble tuut pouvoir, cet homme, si dur pour les autres et si bon pour moi , cet homme qui ne s'explique que par la féerie, cette providence, je jiuis dire maternelle, n'est pas, après tout, la pro\idence. ( \'uuiriu paraît avec vne perruque noire, simple, un habit hlcu, panta-^ Ion de couleur grisâtre, gilet ordinaire, noir, la tenue d'un agent- de-change) Oh! je connaissais l'amour; mais je ne savais pas encore ce que c'était que la vengeance, et je ne voudrais pas mourir sans in'tHre vengé de ces deux Montsorel I

VAUTRIN

Il souffre. Raoul, qu'as-tu, mon enfant?

Eh! je n'ai rien, laissez- moi.

VAUTRIN

Tu me rebutes encore? tu abuses du droit que tu as de maltraiter ton ami... A quoi pensais-tu là?

RAOUL

A rien.

VAUTRIN

A rien? Ah çà, monsieur, croyez-vous que celui qui vous a enseigné ce flegme anglais, sous lequel un homme de quelque valeur doit couvrir ses émotions, ne connaisse pas le défaut de cette cuirasse d'orgueil? Dissimulez avec les autres; mais avec moi, c'est plus qu'une faute; en amitié, les fautes sont des crimes.

RAOUL

Ne plus jouer, ne plus rentrer ivre, quitter la ménagerie de l'Opéra, devenir un homme sérieux, étudier, vouloir une position, tu appelles cela dissimuler.

VAUTRIN

Tu n'es encore qu'un pauvre diplomate, tu seras grand quand tu m'auras trompé. Raoul, tuas commis la faute contre laquelle je t'avais mis le plus en garde. Mon enfant, qui devait prendre les femmes pour ce qu'elles sont, des êtres sans conséquence, enfin s'en servir et non les servir, est devenu un berger de M. de Florian; mon Lovelace se heurte contre une Clarisse. Ah ! les jeunes gens doivent frapper long-temps sur ces idoles, avant d'en reconnaître le creux.

Un sermon ?

VAUTRIN

Comment! moi qui t'ai formé la main au pistolet, qui t'ai montré à tirer l'épée, qui l'ai appris à ne pas redouter l'ouvrier le plus fort du faubourg, moi qui ai fait pour ta cervelle comme pour le corps, moi qui t'ai voulu mettre au-dessus de tous les hommes, enfin moi qui t'ai sacré roi, tu méprends pour une ganache? Allons, un peu plus de franchise.

RAOUL

Voulez-vous savoir ce que je pensais?... Mais non, ce serait accuser mon bienfaiteur.

VAUTRIN

Ton bienfaiteur! tu m'insnltes. T'ai-je offert mon sang, ma vie? suis-jc prêt à tuer, à assassiner ton ennemi, pour recevoir do toi cet intérêt exorbitant appelé reconnaissance? Pour l'exploiter^ suis-jc un usurier? Il y a des hommes qui vous attachent un bienfait au cœur, comme on attache un boulet au pied des... suffit ! ces hommes-là, je les écraserais comme des chenilles sans croire commettre un homicide ! Je t'ai prié de m'adopter pour ton père, mon cœur doit être pour loi ce que le ciel est pour les anges, un espace où tout est bonheur et confiance ; lu peux me dire

MAGASIN THEATRAL

toutes tes pensées, même les mauvaises. Parle, je eomprends tout, même une lâcheté.

Dieu et Satan se sont entendus pour fondre ce bronze-là !

VAUTRIN

C'est possible.

RAOCL.

Je vais tout te dire.

VAUTRIN

Eh bien, mon enfant, asseyons-nous.

RAOUL

Tu as été cause de mon opprobre et de mon désespoir.

VAUTRIN

OÙ? Quand? Sang d'un homme! qui t'a blessé? qui t'a manqué? Dis le lieu, nomme les gens.. .la colère de Vautrin passera par là '.

RAOUL

Tu ne peux rien.

A'AUTRIN.

Enfant, il y a deux espèces d'hommes qui peuvent tout.

RAOUL

Et qui sont?

VAUTRIN

Les rois, ils sont ou doivent être au-dessus des lois; et... tu vas te fâcher... les criminels, qui sont au-dessous.

Et comme tu n'es pas roi...

VAUTRIN

Eh bien! je règne en dessous.

RAOUL

Quelle afifreuse plaisanterie me fais-tu là, Vautrin ?

VAUTRIN

N'as-tu pas dit que le diable et le Dieu s'étaient cotisés pour me fondre?

RAOUL

Ah ! monsieur, vous me glacez.

VAUTRIN

Rassieds-toi ? Du calme, mon enfant. Tu ne dois t'étonner de rien, sous peine d'être un homme ordinaire.

RAOUL

Suis-je entre les mains d'un démon ou d'un ange? Tu m'instruis sans déflorer les nobles instincts que je sens en moi ; tu m'éclaires sans m'éblouir; lu me donnes l'expérience des vieillards, et tu ne m'ôtes aucune des grâces de la jeunesse ; mais tu n'as pas impunément aiguisé mon esprit, étendu ma vue, éveillé ma perspicacité! Dis-moi d'où vient ta fortune? a-t-elle des sources honorables? pourquoi me défends-tu d'avouer les malheurs de mon enfance? pourquoi m'avoir imposé le nom du village où tu m'as trouvé? pourquoi m'empêcher de chercher mon père ou ma mère ? EnQn, pourquoi me courber sous des mensonges? On s'intéresse à l'orphelin, mais on repousse l'imposteur! Je mène un train qui me fait l'égal d'un fils de duc et pair, tu me donnes une grande édu-

cation et pas d'état, tu me lances dans l'empyrée du monde, et l'on m'y crache au visage qu'il n'y a plus de Frescas. On m'y demande une famille, et tu me défends toute réponse. Je suis à la fois un grand seigneur et un paria, je dois dévorer des affronts qui me poussent a déchirer vivans des marquis et des ducs : j'ai la rage dans l'âme, je veux avoir vingt duels, et je périrai! Veux-tu qu'on m'insulte encore ? Plus de secrets pour moi : Prométhée infernal, achève ton œuvre, ou brise-la.

VAUTRIN

Eh ! qui resterait froid devant la générosité de cette bellejeunesse?Commeson courage s'allume? Allez, tous les sentimens, au grand galop I Oh! tu es l'enfant d'une noble race. Eh bien! Raoul, voilà ce que j'appelle des raisons.

RAOUL

Ah!

VAUTRIN

Tu me demandes des comptes de tutelle? les voici.

RAOUL

Mais en ai-je le droit? sans toi vivrai-jeî

VAUTRIN

Tais-toi. Tu n'avais rien, je t'ai fait riche. Tu ne savais rien, je l'ai donné une belle éducation. Oh ! je ne suis pas encore quitte envers toi. Un père... tous les pères donnent la vie à leurs enfans, moi, je te dois le bonheur... Maisest-cebien là le motif de ta mélancolie? n'y a-t-i! pas là... dans ce coffret... [il montre jiu coffrei) certain portrait et certaines lettres cachées, et que nous lisons avec des... Ah 1...

RAOUL

Vous avez

VAUTRIN

Oui, j'ai... Tu es donc touché à fond 7

RAOUL

A fond.

VAUTRIN

Imbécile! L'amour vit de tromperie, et l'amitié vit de confiance. — Enfln, sois heureux à ta manière.

RAOUL

Eh! le puis-je? Je me ferai soldat, et partout où grondera le canon, je saurai conquérir un nom glorieux, ou mourir.

VAUTRIN

Hein!... de quoi? qu'est-ce que cet enfantillage?

RAOUL

Tu t'es fait trop vieux pour pouvoir comprendre, et ce n'est pas la peine de te le dire.

VAUTRIN

Je te le dirai donc. Tu aimes Inès de Christoval, de son chef princesse dArjos, fille d'un duc banni par le roi Ferdinand, une Andalouse qui taime et qui me plaît, non comme femme, mais comme un adorable coffre-fort qui a les plus beaux yeux du monde, une dot bien tournée, la plus délicieuse caisse, svelle, élégante comme une corvette noire à voiles blanches, apportant les

VAUTRIN

galions d'Amérique si impatiemment attendus et versant toutes les joies de la vie, absolument comme la Fortune peinte au-dessus des bureaux de loterie : je t'approuve, tu as tort de l'aimer, l'amour te fera faire mille sottises... mais, je suis là.

BAOCL.

Ne me la flétris pas de tes horribles sarcasmes.

VAUTRIIf.

Allons, on mettra une sourdine à son esprit, et un crêpe à son chapeau.

RAOUL

Oui. Car il est impossible à l'enfant jeté dans le ménage d'un pêcheur d'Alghero de devenir prince d'Arjos, et perdre Inès , c'est mourir de douleur.

VAUTRIX.

Cinq cent mille livres de rentes, le titre de prince, des grandesses et des économies, mon vieux, il ne faut pas voir cela trop en noir.

RAOUL

Si tu m'aimes, pourquoi des plaisanteries quand je suis au désespoir?

VACTRIX.

Et d'oii vient donc ton désespoir?

RAOUL

Le duc et le marquis m'ont tout-à-l'heure insulté chez eus, dcTant elle, et j'ai vu s'éteindre toutes mes espérances... On m'a fermé la porte de l'hôtel de Chrisloval. J'ignore encore pourquoi la duchesse de Montsorel m'a fait venir. Depuis deux jours elle me témoigne un intérêt que je ne puis m'expliqucr.

VAUTRIN

Et qu'allais-tu donc faire chez ton rirai?

RAOUL

Mais tu sais donc tout?

VAUTRIN

Et bien d'autres choses ! Enfin, tu veux Inès de Christoval î lu peux te passer cette fantaisie.

RAOUL

Si tu le jouais de moi ?

VAUTRIN

Raoul, on t'a fermé la porte de l'hôtel de Christoval... tu seras demain le [irélendu de la princesse d'Arjos, et les Slontsorel seront renvoyés, tout Montsord qu'ils sont.

RAOUL

Ma douleur vous rend fou.

VAUTRIN

Qui t'a jamais autori.sé à douter de ma parole ? qui l'a donné un cheval arabe, pour faire enrager tous les dandys exotiques ou iiidij-ènes du bois de Boulogne? qui paie tes dettes de jeu? qui veille a tes plaisirs ? qui l'a donné des bottes, à toi qui n'avais pas de souliers?

RAOUL

Toi, mon ami, mon père, ma famille!

VAUTRIN

Bien, bien, merci ! Oh! tu me récompense» de tous mes sacrifices. Mais, hélas! une fois riche, une fois grand d'Espagne, une fois que tu feras

partie de ce monde, tu m'oublieras : en changeant d'air, on change d'idées; tu me mépriseras, et... tu auras raison.

RAOUL

Est-ce un génie sorti des Mille et une Nuits? Je me demande si j'existe. Mais, mon ami, mon protecteur, il me faut une famille.

VAUTRIN

Eh ! on te la fabrique en ce moment, ta famille ! Le Louvre ne contiendrait pas les portraits de tes aïeux, ils encombrent les quais.

RAOUL

Tu rallumes toutes mes espérances.

VAUTRIN

Tu veux Incsî

RAOtJt.

Par tous les moyens possibles.

Tu ne recules devant rien? la magie et l'enfer ne t'effraient pas?

RAOUL

Va pour l'enfer, sil me donne le paradis.

VAUTRIX.

L'enfer! c'est le monde des bagnes et des forçats décorés par la justice et par la gendarmerie de marques et de menotte?, conduits où ils vont par la misère, et qui ne peuvent jamais en sortir. Le paradis, c'est un bel hôtel, de riches voilures, des femmes délicieuses, des honneurs. Dans ce monde, il y a deux mondes; je te jette dans le plus beau, je reste dans le plus laid; et si tu ne m'oublies pas, je te tiens quitte.

RAOUL

Vous me donnez le frisson, et vous venez de faire passer devant moi le délire.

VAUTRIN, lui frappant sur l'épaule.

Tu es un enfant! [A part.) >'e lui en al-je pas trop dit?

Il sonnf .

RAOUL, à part.

Par momens ma nature se révolte contre tous ses bienfaits! Quand il met la main sur mon épaule, j'ai la sensation d'un fer ehaud; et cependant il ne m'a jamais fait que du bien! Il me cache les moyens, et les résultats sont tous pour moi.

VAUTRIN

Que dis-tu là?

Je dis que je n'accepte rien, si mon honneur. .

VAUTRIN

On en aura soin, de ton honneur! N'est-ce pas moi qui l'ai développé? A-t-il jamais été compromis ?

RAOUL

Tu m'expliqueras...

VAUTRIN

Rien.

RAOUL

Rien?

VAUTRIN

N'as-lu pas dit, par tous les moyens possibles?

MAGASIN THEATRAL

Inès une fois à toi, qu'importe ce que j'aurai fait ou ce que je suis? Tu emmèneras Inès, tu voyageras. La famille de Christoval protégera le prince d'Arjos. {A Lafouraille.) Frappez des bouteilles de vin de Champagne, votre maître se marie, il Ta dire adieu à la vie de garçon, ses amis sont invités, allez chercher ses maîtresses, s'il lui en reste 1 II y a noce pour tout le monde. Branle-bas général, et la grande tenue.

Son intrépidité m'épouvante; mais il a toujours raison.

VAUTRIN

A table!

TOUS

A table !

VAUTRIN

N'aie pas le bonheur triste, viens rire une dernière fois dans toute la liberté; je ne te ferai servir que des vins d'Espagne, c'est gentil.

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