GEORGES, DUVAL , MICHEL
Mère!
M"* MONTBAILLY.
Hélas ! les rêves de bonheur que nous faisions ensemble devaient être brisés bien cruellement... Jl fallut bientôt me séparer de Montbailly... Louis XV venait de déclarer la guerre à Marie-Thérèse ; de toutes parts on recrutait des soldats ; mon mari fut arraché de mes bras , et je ne devais plus le revoir. Un mois après , au siège de Fribourg, il eut le triste honneur de monter un des premiers a l'assaut, et frappé d'une balle...
(Elle pleure.) GEORGES, à part.
Mon pauvre père !
DLVAL.
Allons, remettez-vous, ma cousine.
MICHEL, à part.
Elle a pourtant l'air d'une brave femme ; et j'ai presque du regret...
M"" MONTBAILLY.
Ce fut mon oncle , mon oncle lui-même , qui vint m'apporter celte terrible nouvelle : « J'avais » juré, dit-il, que désormais je serais un étranger » pour toi, et je reviens cependant , je reviens, y> parcequ'il est mort, lui, et mort sans enfant; car M jamais je n'aurais voulu donner ma tendresse et » ma fortune au fils de Gérard ]\Iontbailly, de 1) mon ennemi le plus mortel.» Je n'eus pas la force de répondre, je m'évanouis, et quand je revins à moi , partout, dans ma demeure, l'aisance , le luxe même , avaient remplacé l'indigence la plus affreuse; partout, je voyais la preuve que mon oncle avait pardonné; mais je me rappelai ses dernières paroles, et d'abord je voulus repousser avec horreur et son pardon et ses bienfaits; puis, en songeant à cet enfantdont bientôt j'allais être mère, et qui pouvait être si malheureiLX un jour par la colère du vieillard , je parvins à me contraindre... je cachai avec soin la naissance de mon fils.
DUVAL
Son flls?
Plaît-il? qu'est-ce qu'elle dit donc?
M'"'^ MONTBAILLY, regardant Georges.
Oui, mon fils... je m'exilai pour le nourrir... car je crois que, même au prix de son bonheur à venir , je n'eusse pas voulu confier à une étrangère le soin de nourrir mon enfant.
GEORGES
Ma mère ! ma bonne mère !
DUVAL
Sa mère!., esl-il possible?
MICHEL
En voici bien d'une autre... le beau charpentier, c'était son fil». '©»
» GEORGES
Comme tu dis, serrurier.
M"' MONTBAILLY.
Il était en âge de me. comprendre, et je lui avais tout confié, lorsque je revins avec lui dans mon pays, dans cette maison... Mon oncle demeurait comme autrefois à quelques lieues de Saint-Omer. J'allai le voir seule d'abord, espérant que je pourrais enfin lui nommer, lui présenter mon fils... Impossible! sa haine avait survécu, pendant de longues années, même à la mort de son ennemi ; il prononçait encore avec colère le nom de ce pauvre Gérard... et moi, qui ne vivais toujours que par ses bienfaits, qui lui devais la prospérité de ma maison, de la tienne, Georges... et qui d'un mot pouvais la perdre , je sentis expirer sur mes lèvres l'aveu que j'allaislui faire, et, jusqu'à ce jour, j'ai gardé mon secret.
Et jusqu'à ce jour vous avez exigé de moi la même réserve, le même silence , et, malgré moi, je vous ai obéi, ma mère; mais sans cesse, vous le savez, je vous demandais en grâce de me laisser perdre toutes mes espérances de fortune, et d'avouer tout haut la vérité. Dès que j'ai su me connaître, j'ai voulu apprendre un métier pour vivre, pour vous rendre à mon tom*, s'il le fallait, tous les soins que vous m'avez donnés, et j'ai refusé constamment de llatter ce vieillard impitoyable qui était venu jeter des inj ures et des malédictions sur le cercueil de mon pauvre père,' grâce au ciel, vous voilà de mon avis, n'est-ce pas?... vous préférez la pauvreté à cette horrible contrainte , et vous êtes résolue, quoiqu'il arrive, à m'appeler votre fils devant tout le monde... Merci, merci, ma mère! je respire enfin, je suis heureux! Touche-là, serrurier, je te pardonne... et vous, mon cousin, mon cher cousin, embrassez-moi !
DUVAL
Tout le respect que vous m'inspirez. Madame et chère parente , suffirait pour m'empêcher de douter un seul instant...
M"' MONTBAILLY.
De la vérité de ce que je viens de vous dire.,, je suis flattée de cette confiance, mon cousin, et je veux la justifier en vous montrant ces papiers.
DUVAL
Ces papiers !
M"* MONTBAILLY.
L'acte de naissance de Georges, et cette lettre que j'ai reçue ce matin.
La lettre au cachet noir.
DUVAL , parcourant les papiers.
L'oncle est mort, et sa succession... une rente de 15 mille livres... à vous, ma chère cousine.
M"" MONTBAILLY.
Ou plutôt à mon fils, car ce n'était que pour lui, et avec lui que je voulais être riche.
GEORGES
Et moi, moi, je n'y tenais pas... mais puisque ça vient, ma foi, tant pis, j'accepte... cane peut pas faire do mal. Venez, venez, ma mère, nous allons annoncer à tous nos ouvriers que je suis votre fils.
MICHEL
Et moi, je veis réparer le mal que j'ai con-