ACTE II, SCÈNE ni
THÉRÈSE
Pouvez-vous le supposer, mon ami? mon frère ?
GEORGES
Je ne vous en veux pas... je sais que vous avez ensemble de grands secrets... et je ne suis pas curieux.
THÉRÈSE
Des secrets pour vous ! mon Dieu non , et je VOUS révélerai, si bon vous semble, et dès que vous le voudrez , tout le mystère de nos entretiens.
GEORGES
Non, non, je ne te le demande pas, Thérèse... je te dis que je ne suis pas curieux.
(Il va s'asseoir d'un air chagrin. ) THÉRÈSE , bas à sa sœur.
Vous souffrez tous les deux... et pourquoi donc ? c'est la première fois que je le remarque.
SUZAXIVE.
Laisse-nous, Thérèse.
THÉRÈSE
Je m'en vais , mais je te reverrai , ma sœur... et il faudra bien que tu aies en moi plus de confiance... Adieu, Suzanne; adieu, mon frère. GEORGES , se levant à moitié et lui tendant la main.
Au revoir, Thérèse.
THÉRÈSE , s'adressant tout à la fois à lui et à sa
sœur, et les regardant toujours avec inquiétude.
Au revoir !
SCtNE III.
GEORGES, SUZANNE
(Georges est retombé dans sa rêverie; Suzanne s'approche de lui, et lui touche légèrement l'épaule.)
SUZANNE
Eh bien, Georges?
GEORGES
Eh bien!., toujours la même chose! encore une querelle ! une querelle avec ma mère !
SUZANNE
Et pourquoi donc?
GEORGES
Pourquoi ? le sais-je ? je ne la reconnais plus. . . elle qui nous aimait tant l'un et l'autre , elle, si joyeuse le jour de noire mariage, et si ])ien d'accord avec nous pendant les premiers mois , aujourd'hui que le sixième est à peine écoulé , on dirait que ce n'est pas la même femme... qu'elle ne nous voit chez elle, et auprès d'elle, qu'avec chagrin... on dirait qu'elle ne nous aime plus... Oui , moi, moi-même, son lils... elle me traite parfois en étranger, en ennemi... Si bien (|ue parfois, aussi, moi, j'en reviens à mon ancien caractère... je me fâche, je crie...
SUZANNE
El tu t'emportes.... contre elle, contre ta mère...
GEORGES
Oui, contre ma mère; c'est vrai, j'ai tort, je le sais bien... mais mordiou!.. c'est plus fort que moi , je ne peux pas me refaire... je dis tout ce (|ue j'ai sur le cœur... Un ouvrier cliar-
«®^ quand il est en colère... il faut lui pardonner... eh bien, non... elle, si indulgente autrefois, elle ne me pardonne rien ! rien ! et grâce aux caquctages de nos voisins, amis ou ennemis... c'est à peu près la même chose , tout ce que je dis, tout ce que je fais est dénaturé , et de tout on me fait un crime, et j'ai la réputation, dans la ville, de haïr et de maltraiter ma mère !.. ah! ne voilà-t-il pas une belle existence?..
SUZANNE
Georges, apaise-toi...
GEORGES
Non, vois-tu, Suzanne... je n'y tiens plus... je meurs à la peine... Tu sais que je ne manque pas d'énergie... je suis un homme , et il y a là un peu de force pour souffrir... mais ces misères , ces tourmens de toutes les heures , de tous les instans, ces tracasseries qui vous poursuivent sans relâche dans votre maison, dans votre ménage... ça détruit le bonheur , la confiance, le repos... c'est pire que les angoisses les plus horribles, et pour supporter tout cela, je n'ai plus de comage...
SUZANNE
J'en conserve encore , moi , moi qui suis plus accablée que toi de cette aversion étrange , de ces préventions de M"*=.Montbaiily; car tu n'en peux douter, ami, c'est à moi surtout qu'elles sont adressées.
GEORGES
Oui, à toi; mais elles ne peuvent l'atteindre qu'après m'avoir frappé moi-même.
SUZANNE
Eh bien, suis mon exemple, et sache te vaincre comme j'y suis parvenue. M'entends-tu jamais élever la voix dans une de ces querelles ? m'entends-tu,lorsque nous sommes seuls.proférer une plainte sur notre destinée?..
GEORGES
Non, tu ne te plains pas; souvent même, tu veux me prouver que tu es heureuse , et je le désire tant que je finis par y croire... puis, une heure après , je te surprends les yeux pleins de larmes... et je vois bien que tu souffres plus que moi... et tout cela nous vient de ma mère !.. de ma mère pour qui j'aurais tant de plaisir encore à donner mon sang, mu vie... Oh! c'est affreux, elle ne m'aime plus , non , elle ne m'aime plus!
SUZANNE
Elle t'aime toujours et plus que jamais, Georges; elle' t'aime avec toiiK,' la tendresse... ni;iis aussi, avec toute la jalousie d'uncî mère... Oh! ce qui se piisse dans son cœur, je le comprends, je le devine : rappelle-toi (|ue la veille de notre mariage elle était veiuie me supplier de rompre pour jamais avec toi : rappelle-toi surtout qu'au moment même oii elle a consenti, où elle m'a tendu les bras en m'appelant sa fille, elle nous a (lit ces paroles : C'est la pensée de n'avoir plus ([ue la moitié de la tendresse de mon fils qui m'avait rendue injuste , cruelle... Eh bien, (ieorges, cette pensée , dont elle a triomjjhé pendant les premiers mois, lui est revenue mairuenani plus forte, plus douloureuse... pendant si long-temps tu n'avais vécu que pour elle ! elle avait été le guide . l'arbitre de tes ac-
pcnticr ne sait pas trouver de belles phrases e®» tioDs , de ta vie tout entière, i. et une autre
MONTBAILLY.
femme est venue prendre cet empire quilui avait <^ appartenu depuis ton enfance.... voilà, voilà d'abord ce qui a causé notre désunion... et puis elle est faible, souîi'rante... ce que tu prends, ce que je prends moi-même quelquefois pour un transport de colère , ce n'est qu'un accès de fièvre peut-être.,, et puis , et puis... veux-tu que je te dise , Georges ? rien ne m'ôtera de l'idée qu'elle ne pense pas , qu'elle ne voit pas , qu'elle n'agit pas par elle-même, depuis que nous sommes tous trois si malheureux... oui, je ne sais quel ennemi , quel génie infernal a du venir se placer entre nous et M"* Montbailly, mais on a changé , on a perverti son caractère ; car c'est ta mère, enfin, ta mère, si bonne, si dévouée à son fils, et qui, malgré elle , j'en suis sûre , a toujours un peu de tendresse au fond de l'àme pour celle qu'elle a nommée sa fille.
GEORGES
Un ennemi?., à qui donc ai-je fait du mal?., et qui peut m'en vouloir au point de chercher h me rendre si malheureux?
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