SCENE I
GEORGES, DLVAL, Soldats.
(Au lever du rideau, Georges, entouré de soldats, entre en scène par la gauche. Du même côté, entre après lui, Duval, en costume de greffier, et qui fait signe aux gardes de se retirer au fond du théâtre.)
GEORGES
Pourquoi m'a-t-on fait sortir du tribunal?
duval.
L'audience est suspendue pendant quelques instans.
GEORGES
Et Suzanne?.. Je ne la verrai pas encore?..
DUVAL
D'après les usages , on doit vous interroger d'abord séparément.
GEORGES
Combien s"est-il passé d'heures , Monsieur, depuis la mort de ma mère et depuis notre arrestation ?
Six heures, à peu près.
GEORGES
Six heures , seulement ! mais six heures loin de Suzanne... et dans ces circonstances affreuses ! c'est tout un siècle !
DUVAL
Avant peu, sans doute , vous serez réunis.
GEORGES
Je vous comprends; avant peu, les juges auront prononcé notre sentence... C'est là ce que vous voulez dire , Monsieur?
DUVAL
Toute cette foule soulevée contre vous, à la pensée du crime inouï dont on vous accuse, a demandé à grands cris (|iie vous fussiez jugés aujourd'hui même, pour que volrc malheureuse mère... ce sont les expressions du peuple, ne fiit condiute à sa dernière demeure , qu'après avoir été vengée.
GEORGES
Et les magistrats ont tremblé devant la colère de ce peuple, je le sais; en lui accordant contre moi tout ce qu'il demandait , ils oiU espéré apaiser ce tumulte que mes ennemis étaient parvenus à exciter dans la ville : oui , c'est pour obéir aux cris d'une popidacc furieuse, qu'on a «^
c^ trompée et qui demande ma tète; c'est pour lui obéir que déjà je suis mis en jugement; qu'aujourd'hui, peut-être, aujom-d'hui même , je serai condamné... en quelques heures et presque sans être entendu!., et ils appellent cela de la justice !
11 ne reste plus qu'à interroger votre femme ! puis vous serez confrontés ensemble.
GEORGES
Ensemble ou séparés , Monsieur, nous répéterons , nous crierons toujours à nos juges que nous sommes innocens , que des traîu-es, qui se cachent dans l'ombre pour nous frapper, ont pu seuls inventer le forfait horrible dont ils nous disent coupables ; quels qu'ils soient, nous parviendrons à les découvrir , et nous prouverons leur perfidie.
DUVAL
Dieu le veuille ! c'est le vœu le plus ardent de mon âme !
GEORGES
Et cependant , comme greffier du tribunal , vous prenez acte au nom de la loi de tous les mensonges qui nous accablent.
DUVAL
Croyez que j'aurais bien plus de joie à prendre acte des dépositions qui vous seraient favorables... par malheur, jusqu'à présent...
GEORGES
11 est vrai ; personne , personne pour nous défendre , pour dire une paiole , une seule qui ne soit une imprécation contre nous... Tous, quand ils se trouvent en ma présence, n'ont que ce mot à me jeter à la face : Parricide ! parricide !.. Mais vous , Monsicm-, vous rjui nous avez vus souvcnl, tous les jours, vous (jui parfoisavez élevé la voix pour nous juslitier auprès de ma mère, vous ne pouvez nous croire coupables, et vous parlerez pour nous , n'cst-il pas vrai ?
DIVVL.
Impossible , M. Georges!
GEonci-s.
Impossible !
UUVAL.
Je ne suis pas cité comme témoin dans cette affaire... je suis greffier cl pas autre chose.
GEORGES
Mais si, devaul mes juges, je réclame votre té-
MONTBÂILLY.
iiioignagc, si je demande qu'on vous interroge ? «®» la soutenir, l'encourager du moins par ma pré-
nUVAL.
Ne ie faites pas, je vous en supplie, ne le faites pas !
GEORGES
Comment!., etpoiuxjuoi?
DUVAL
Je n'oublie pas que nous avons été élevés ensemble, que je suis votre parent, et je souflVe de cette honte qu'un procès criminel jette sur r.]a famille... Mais que me demanderaient les juges? ce que je sais? quels faits j'ai à rapporter au tribunal, et que voulez-vous que je dise alors?.. Les faits que je rapporterais sont les mêmes qui sont connus de toute la ville; ce que je sais , c'est que la déclaration unanime de tous les médecins de Saint-Omer attestent que la veuve Montbailly est morte par la violence , et que par une fatalité étrange , et que je cherche vainement à m'expliqucr, toutes les circonstances semblent se réunir pour prouver qu'en effet vous avez commis un parricide.
GEORGES
Qu'entends-je ? et toi aussi, tu oserais me soutenir en face... Misérable!
DUVAL
Prenez garde ! il y a là des soldats qui vous obobservent, et cette violence pourrait être nuisible à votre cause. Pour moi , je ne vous accuse pas, le ciel m'en garde ! seul, parmi les habitans de cette ville, je ne vous accuse pas ; mais il m'est impossible de vousaideràprouvervotreinnocence; témoin, je dirais ce que je sais, ce que j'ai vu, entendu, et malgré moi, je vous nuirais comme tous les autres; grellier, j'écris votre défense aussi fidèlement que les paroles de vos accusateurs , et je m'applaudis , du moins , de n'exercer aucune influence sur votre destinée. (Bruit d'une cloche à l'extérieur, à gauche; Duval reprend.) Le tribunal rentre en séance, et votre femme est devant ses juges. Je vais remplir les tristes devoirs de mon ministère.
(Il rentre à gauche ; Georges va le suivre ; la porte du tribunal se referme.)