SCENE VI
BATHILDE, puis MARCEL.
Ohl je suis à moitié morte!...
MARCEL
A l'effet que vous produit ma présence, je comprends, madame, que vous l'avez évitée aussi long-temps que la chose vous a été possible.
BATHILDE
C'est que l'insistance avec laquelle vous avez cherché cette entrevue m'indique une résolution prise d'être sans pitié pour moi.
MARCEL
Vous auriez pu tout aussi bien, madame, y reconnaître l'impossibilité où je suis de vivre sans vous voir. Vous vous seriez alors rapprochée davantage de la vérité, tout en me faisant une injure moins grande.
BATHILDE
Votre premier soin , monsieur, et peut-être aurais-je dû dire votre premier devoir, était de prendre en pitié la femme qui vous doit toutes ses douleurs passées, et qui vous devra probablement tous ses chagrins à venir. Vous n'avez pas cru devoir le faire... c'est bien... vous m'avez forcée à vous voir... vous avez quelque chose à me dire... parlez... j'écoute !...
MARCEL
Bathilde! ai-je l'air d'un ennemi, je vous le demande, pour que vous me receviez ainsi?...
BATHILDE
Aussi je suis calme. Pourquoi me voudriezvous du mal, à moi, qui ne vous en ai jamais fait?...
Ne dites pas cela, Bathilde ; car je pourrais vous rendre bien malheureuse avant de vous faire souffrir la millième partie de ce que j'ai souffert! C'est au point, Bathilde, que mon amour pour vous... et Dieu sait si je vous aime, était tout près de se changer en haine.
BATHILDE
En haine î... le mot est étrange de votre part! Il me semble que si l'un de nous deux a le droit de haïr... c'est moi... et cependant je ne vou hais pas, monsieur !
MARCEL
Pardon!... mais je suis aigri par la soui&ance...
BATHILDE
malheureux... bien malheureux... croyez-moi... tout cela par vous. Depuis que vous ne m'aimez plus il y a quelque chose de brisé en moi qui désorganise toute ma vie ; quoi ? je l'ignore ; seulement je sais que si vous me disiez encore une fois : Marcel, je l'aime!... je redeviendrais doux et tranquille comme un enfant... un mot, ce n'est rien... un mot est si facile à prononcer ! Vous me l'avez dit autrefois, ce mot :... Eh bien! dites-le encore... et je n'ai plus de loi que la vôtre, de volonté que la vôtre, d'existence que la vôtre. Mon Dieu! vous vous êtes trompée sur mon compte , ce que vous avez pris pour de la menace, c'était de la prière.. .Vous vous plaignez que je vous ai suivie, persécutée, gardée; un avare en fait autant de son trésor : vous êtes ma seule richesse, ma seule félicité ; aussi, lorsque je pense que je puis vous perdre... que je vous ai perdue... car je n'ai plus que bien peu d'espérance, Bathilde, tenez, je deviens fou! mais il n'en sera pas ainsi que vous le croyez... j'ignore ce que me cachent ces inquiétudes... toutefois sachez bien une chose : c'est qu'on peut m'éloigner, mais non me faire céder la place... Si vous n'êtes point à moi, Bathilde, écoutez bien ce que je vous dis... jamais vous ne serez à un autre... j'ai des droits, je les maintiendrai 1
BATHILDE
Des droits, monsieur !... Vous osez parler de vos droits!... Faut-il que je vous rappelle comment vous les avez acquis, ces droits?... Je perdis mon mari, que j'avais vingt ans ii peine... Il avait été pour moi un père plutôt qu'un époux... Je n'avais chez ma mère jamais eu l'occasion d'aller dans le monde... A peine si une parole d'amour était parvenue à mon oreille... Je vous vis dans mon château de la Touraine, où j'étais allée chercher la solitude d'une veuve... Là, pour la première fois, j'entendis parler une langue inconnue, nouvelle, enivrante... Je vous crus... je vous aimai... je pensai un instant que je pourrais vous remettre le bonheur de toute ma vie ; je me coniiai en vous comme en un frère, comme en un ami, comme en un homme loyal enfin : celte sécurité nie perdit... Sans défiance, dans nos longues promenades sur l'eau, je passais des heures entières à vous écouter, et, à défaut de ma bouche, mon cœur vous répondait... Un soir, perdu dans cette rêverie que je partageais, vous oubliâtes le soin du bateau; il faisait nuit, il alla heurter à un rocher, et chavira... Je jetai un cri... c'était un adieu au monde; car je me croyais perdue... Je m'évanouis... pensant mourir, mourir heureuse, mourir pure... Je re^ins à moi... vous m"a\iez sauvé la vie et volé l'honneur... Vous ne vous étiez pas fié à mon amour; vous vouliez me lier à vous parla honte... Je vous pardonnai... c'est loul ce que je pouvais faire... je ne vous aimais plus... Maintenant, osez parler de vos droits... monsieur, les voilai... Sont-ils de ceux qu'un honnête homme peut faire valoir, je vous le demande?... Maintcnaut, que me voulez-vous ? pourquoi me
poursuivez-vous ainsi depuis six mois que j'ai quitté Tours?... Que venez-vous fau-e chez moi?... Vous me compromettez... voub rae perdez l,..
MARCEL
Moi, vous perdre... moi, vous compromettre en vous parlant!... je ne vous comprends pas.
BATHILDE
Mais songez-y donc, je suis entourée de ma famille ; j'ai à Paris même une tante, supérieure du couvent de la Visitation, femme de mœurs sévères, qui, sur un seul soupçon, cesserait de me recevoir... j'ai tout autour de moi mes domestiques, mes gens, ces ennemis naturels qu'on est forcé de ménager sans cesse... qui n'ont besoin que d'un mot pour deviner toujours au-delà de la vérité... Mais votre présence ici peut m'être funeste, monsieur... tuer ma réputation, voilà tout... Et vous vous étonnez que je craigne?... Voyons, faut-il que je vous supplie ?
MAHCEL.
Vous avez raison... mais je n'exige pas d'être reçu chez vous, moi. A Tours... je n'allais pas au château... Nous nous rencontrions ; mais alors vous m'aimiez ; et quand on aime, on ne craint ni famille, ni parens, ni domestiques; on ne craint qu'une chose, c'est de ne plus être aimé. Eh bien ! Bathilde, ne pouvons-nous pas nous rencontrer à Paris comme nous le faisions à Tours?... Personne n'épie vos démarches... Si vous n'osez rien dire à Germaine, j'ai un ami auquel je puis me confier, moi!
BATHILDE
Marcel, vous ne serez content que lorsque je serai perdue... un ami! un confident!... Mais voyez donc où vous m'entraînez!...
Un confident qui na jamais vu, qui ne verra jamais votre visage, qui n'a jamais su, qui ne saura jamais voire nom, n'est pas un indiscret fort à craindre... Promettez-moi que vous me reverrez, Bathilde, que vous ne me forcerez pas à employer le moyen dont je me suis servi aujourd'hui, et qui me répugne encore plus qu'il ne vous effraie... Promeltez-moi...
GERMAINE, entrant, n iorcille de Bathilde.
Monsieur Dcworde !...
B.VTIin-DE.
Grand Dieu!
M.iKCEL.
Qu'avez-vous?
BATHILDE
Une visite... un parent de M. d'IUièrcs... un des hommes, ^ousle comprenez, par conséquent... desquels je désire le plu.s vivement éloigner les soupçons.
MARCEL
Eh bien ! une promesse, et je me relire.
B.VTnir.nE.
Que vous abusez impitoyablement de ma po-
sitionl...
M.vncEi-, avec violence.
Oh! voilà ce inii rend la mienne affreuse, c'est que je sois forcé d'exiger...
BAiniLDE.
Silence!... silence!... ne parlez pas si haut... On ne parle pas ainsi à une femme, à moins qu'on ait le droit de le faire... Et ce droit, aux yeus des moins clainoyans, comment l'acquierton?...
MARCEL
Un mot, et je me retire... Sinon...
BATHILDE, avec hauteur.
Eh bien!...
MARCEL
Eh bien! je reste... Vous me présenterez à votre parent...
BATHILDE
J'irai, monsieur...
MARCEL
Vous me dites cela d'une manière étrange.
BATHILDE
Je vous le dis comme une femme que l'on force. N'en demandez pas davantage... Voyez, on vient.
MARCEL
Et quand aurai-je l'honneur de vous voir?
BATHILDE
Demain.
Comment saurai-je l'heure?
BATHILDE
Germaine VOUS préviendra. {Dev:oïde paraît.) Adieu, monsieur Marcel.
MARCEL, s'inclinant.
Madame, j'ai l'honneur...
Les deux hommes se rencontrent a la porte et se saluent ; Murcel sort.
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