‹ ThéâtreChapitre 8 sur 971 · SCENE YII · texte numérisé non relu

SCENE YII

BATHILDE, DEWORDE.

DEV\ORDE, le regardant s'éloigner.

Serait-ce là cet homme dont François m'a parlé?... 3Iarcel, je ne connais pas ce nom.

BATHILDE, émue.

Ah! vous voilà!... Eh bien! qu'avez -vous donc?...

DEWORDE.

Rien... Je regarde ce monsieur qui sort.

BATHILDE

Comment trouvez-vous les tapisseries?

DEWORDE.

Fort élégantes... Vous l'avez congédié bien brusquement, ce me semble?

BATHILDE

C'est un importun, et puis je désirais me retrouver seule avec vous... Et les fleurs?...

Très-fraîches... Comment est-ce un importun?... Et alors, si c'est un importun, pourquoi le recevez-vous ?

BATHILDE

Mon Dieu! je le reçois comme on reçoit tout

le monde... La vie est un composé de petits devoirs qui sont presque tous des ennuis!

DEWORDE.

Cependant, si vous aviez quelque affaire avec ce jeune homme?

BATHILDE

Aucune... Aurez-vous un joli costume pour mon bal ?

DEWORDE.

Je serai en frac, tout bonnement, chère amie... Vous ririez trop de me voir affublé de quelque costume, d'autant plus grotesque qu'il serait plus prétentieux... Kon, j'ai pour principe d'éviter toute occasion d'être ridicule aux yeux des personnes que j'aime... Un ridicule suffit pour blesser l'amitié et tuer l'amour!... Puis, ne devez-vous pas annoncer notre mariage à nos amis? Le moyen de leur présenter pour futur époux un astrologue ou un arlequin !...

BATHILDE

Oh ! cette démarche est bien éclatante et bien décisive!... Si nous attendions encore...

N'était-elle point convenue?

BATHILDE

Sans doute ; mais en y réfléchissant...

DEWORDE.

Vous vous repentez de vous être engagée envers moi, et vous ne voulez pas vous engager envers les autres.

BATHILDE

Qui vous dit cela, cher Lucien?... Mais à quoi bon mettre tant de gens indifférens dans la confidence de notre bonheur?... Il me semble que c'est le profaner que de le livrer ainsi à la merci de la foule.

DEWORDE.

Vous craignez l'éclat, madame... Il y a dans cette timidité quelque chose qui me charmerait sans doute, si depuis ce matin, je l'avoue, je ne voyais en vous un changement qui m'inquiète... Vos manières ne sont plus les mêmes ; vos yeux semblent toujours chercher ou fuir quelque chose. Écoutez, chère Balhilde, certes, vous ne doutez pas de mon affection pour vous... Femme de mon oncle, à qui je devais tout, puisque mon père et ma mère, à moi, étaient morts sans fortune... je vous vis chez lui ; je ne vous dirai pas quelle impression votre aspect d'abord, puis votre grâce, votre bonté, produisirent sur mon cœur... Je n'osai point m'arrèter à examiner le sentiment que j'éprouvais... M""^ d'IUières devait m'être sacrée... Je pouvais l'adorer comme divinité; mais non l'aimer comme femme... Je partis pour l'Angleterre, où les bienfaits de mon oncle me permettaient de fonder un grand établissement... Cet établissement était à sa plus haute prospérité, lorsque j'appris que mon oncle venait de mourir, en me recommandant, à moi, sa jeune femme qu'il laissait seule et isolée... Je vendis tout, Bathilde... je revins avec l'intention d'être pour vous un frère, un ami... je n'osais parler d'une préten-

BATHILDE

lion plus hardie, d'un titre plus doux... Vous m'avez encouragé peut-être... j'ai offert un appui plus réel, plus direct; vous l'avez accepté... Un mot de vous, Bathilde, m'a fait le plus heureux des hommes ; mais seulement parce que j'ai cru voir que ce mot m'avait été dit dans toute la liberté de votre cœur... Du moment où il n'en serait pas ainsi, rien n'est convenu, rien n'est fait... Un regret dans votre esprit aujourd'hui sera demain un remords dans votre cœur; cela ne se peut pas, cela ne doit pas être... Soyez franche, Bathilde , dût votre franchise me rendre malheureux... j'aime mieux souffrir que craindre... être certain de ma douleur que douter de votre amour.

BATHILDE

Mais VOUS ai-je rien dit qui ressemble à cela?... Et se peut-il que vous ne compreniez pas, Dew orde, qu'à l'approche d'un pareil instant l'on éprouve une émotion étrange et inconnue?... oui, inconnue, monsieur; car vous ne croyez pas que je l'aie ressentie, quand à l'âge de seize ans, on est venu me tirer du couvent où ma tante m'avait élevée, pour m'annoncer que j'allais épouser M. d'IUières... Puis, voyez-vous, Lucien, depuis ce temps j'ai vécu dans le monde; je l'ai vu plein d'êtres envieux et malfaisans qui guettent votre bonheur pour le mettre en pièces aussitôt que vous le laissez échapper... Que voulez-vous? c'est une folie peut-être... Je me sens mal a l'aise, je voudrais être loin d'ici... Il me semble que je vous aimerais mieux encore si nous avions chanjxé de pays et de ciel!...

A mcr\eiliel... je ne demande pas mieux que de voyager, pourvu que je vous emmène avec moi... Mais un voyage n'est possible que lorsque tout sera ternùné; vous ne pouvez suivre qu'un mari...

BATHILDE

Oui... Eh Lien! je voudrais pouvoir vous suivre à l'instant... Vous m'aimez, Lucien; mais que faut-il peut-être pour tuer cet amour? un soupçon, une calomnie!...

DEWOanE.

Et qui oserait vous calomnier, vous, si bonne et si pure?

BATUILDE.

Un ennemi.

DEWORnE

Mais qui pourrait donc être votre ennemi, à \ous?

BATUILDE.

Eh! mon Dieu! qui n'en a jtas?... Un homme a nn euneini, il le cherche, il le décou>re, il l'allend ou va le trouver, l'attaque ou se défend; mais une femme, que peut elle faire?... On lui souffle un mensonge au visage, et elle est ternie, cl souvent penluc

DEWORDE.

Vous êtes sinistre aujourd'hui... Colle \isilc de ce malin vous a forl contrariée, je le vois. Maudit soit ce .M. Marcel!...

Marcel!... D'où savez-vous comment il s'appelle?

DEWOBDE.

C'est vous-même qui l'avez nommé en prenant congé de lui.

BATHILDE

Non, ce n'est pas précisément ce jeune homme qui m'a tourmentée, je vous jure ; non, c'est le monde en général... Puis ma sœur tombée malade juste au moment où je vais donner ce bal...

DEWORDE.

Auriez-vous reçu des nouvelles plus récentes ?

BATHILDE

Oui.

DEWORDE.

Et elle serait plus dangereusement...

BATHILDE

Elle est plus souffrante, du moins.

DEWORDE.

Vous me cachez quelque chose.

BATHILDE

Xon, je ne vous cache rien.

DEWORDE.

Est-ce donc cette maladie seulement qui, de gaie que vous étiez hier, vous fait si triste aujourd'hui?

Oui, cela m'inquiète horriblement... Cette opposition de ma sœur malade au fond de la Normandie, tandis que je donne une fête à Paris!...

DEWORDE.

Eh bien î voulez-vous que je vous dise ce qu'il faut faire, chère Bathilde?...

B.VTÎIILDE.

Oh! dites-le-moi, Lucien, et je le ferai.

DEWORDE.

Après ce bal, partez pour Fleury.

BATHILDE

Oui, oui, vous avez raison ; partir, quitter Paris... Je partirai à minuit!...

DEWORDE.

Cela me paraît de bien bonne heure pour une maîtresse de maison... Savez-vous une chose. Bathilde?... c'est que vous avez l'air de vouloir m'échappcr!...

BATHILDE

Si vous êtes jaloux, que vousdirai-je?

DEWORDE.

Moi, jaloux?...

BATHILDE

Alors je resterai.

Mais non... d'ailleurs, dans deux ou trois jours ne puis-je pas aller vous rejoindre?

BATHILDE

Ohl c'est vrai... et notre mariage?... Eh bien ! notre mariage a-t-il impérieusement besoin d'être célébré à Paris? No peut-il se faire là-bas? dans le silence et dans le mystère ? Serons-nous moins heureux, parce que personne ne saura noire bonheur?...

MAGASIN THEATRAL

DEWOnDE,

Ah! vous voilà donc redcvcnuc charmante et bonne comme toujours. Est-ce que je vous demande Paris, moi? Qu'importe le coin du monde où vous me direz oui... où vous jurerez de ra'aimer toujours!... C'est dit; partez avec Germaine après le bal, et moi, dans trois jours, je vous rejoins.

BATIIILDE.

Vous chargez - vous de commander les chevaux ?

DEWORDE.

Certainement.

BATHILDE

De veiller à ce que la calèche soit dans ïa cour à deux heures ?

DEV>'ORDE

Sans doute.

BATHILDE

Eh bien ! allez... allez vous occuper de tous ces détails...

DEWOnOE.

Mais, bon Dieul nous avons le temps.

BATHILDE

Oh! si vous saviez comme je suis soulagée et joyeuse!...

DEWORDE.

Vous ne me le diriez pas, que je le vois bien.

BATHILDE

Je suis si contente de quitter ce Paris que je dé tes te!...

DEWORDE.

Hier vous ne pouviez pas vous en passer !...

BATHILDE

Un reproche ?...

DEWORDE,

Eh! non... est-ce que vous n'êtes pas adorable, même dans vos caprices?...

BATHILDE

Allons, si vous commencez à me gâter comme cela!...

Je ne vous gâte pas !... je suis heureux de votre bonheur présent et de mon bonheur futur, voilà tout !...

BATHILDE

Alors, faites tout ce que vous pourrez pour l'activer. Allez pour ces passeports, pour ces chevaux... Allez, et revenez vite m'aider!...

DEWORDE.

Votre main ! j'y vais, Bathilde.

FRANÇOIS, cnlrant.

Le parent de monsieur est là.

DEWORDE.

Quel parent?...

FRANÇOIS

Mais ce monsieur de Tours, que monsieur m'a dit d'amener.

BATHILDE, inquiète.

Quelqu'un de Tours?...

DEWORDE

Ah! c'est vrai!... Bathilde, permettez-vous?.,.

c'est ce parent qui m'arrive de province et qui veut voir le monde ])arisien. Il m'a prié de l'introduire chez mes amis, et je vais vous le présenter.

BATHILDE

Mais je suis dans un négligé par trop intime, et tout au ])lus bon pour vous!... un étranger... il est impossible que je le reçoive ainsi; deux secondes, et je suis à vous.

Je vous donne cinq minutes... allez. [Bathilde sort.) François, faites entrer.

FRANÇOIS, annonçant.

M. Guillaumin.

a\v\VWV-%.VVWVV\V.VVVV\WW\\WVVVWVWV'WVV\V\\\a'V\'VVVWt\VVVV

Page 1