‹ ThéâtreChapitre 715 sur 971 · GEORGES, M. DE LA FAILLE, SÉRAPHINE · texte numérisé non relu

GEORGES, M. DE LA FAILLE, SÉRAPHINE

M. DE LA FAILLE

Je vous écoute, monsieur.

SÉRAPHINE, à part.

Que va-t-ii dire?

GEORGES

Monsieur, quand vous saurez la demande que j'ai à vous faire, vous trouverez peut-être que je porte mes vœux bien haut; aussi, cTvant de m'expliquer davantage, souffrez que je me fasse mieux connaître à vous. Je suis gentilhomme, monsieur, et fils d'un des plus intrépides soldats du roi Henri.

M. DE LA FAILLE

Le nom de monsieur de Garran ne m'est point inconnu; c'est un nom glorieux, et je me suis lôujoiirs étonné de ne pas voir son fils le porter à la cour.

GEORGES

A la cour, il faut oublier vite les morts... Lorsqu'il perdit le roi Henri, son auguste maître, mon père laissa trop voir sa douleur. Aussi, !e jour oii il se présenta devant le nouveau souverain, avec sa longue barbe a la Henri, sa lourde épée et son ceinturon de buffle, des rires moqueurs ne furent pas arrêtés par un regard du roi Louis XIII, qui reçut ft-oidement l'hommage de monsieur de Garran. Mou père, en se relevant, laissa échaîiper un de ses gants de buffle, qui effleura le soulier de satin du jeune roi. Aussitôt un des courtisans se précipita pour le ramasser, en disant a mon père : Vous avez failli écraser le pied de sa majesté, monsieur! lit un autre ajouta. Il n'y a donc que des buffles, dans votre Poitou?... Et toute la cour de rire aux dépens du vieux soldat. Mon père, se redressant alors, dit à haute voix: «Sire, yquand je venais parler au feu roi, votre père, de j^lOtieUsê mémoire, il commençait par faire sortir .ses bouffons et ses baladins ; je vois qu'a mon tour '.;je leur dois céder la place. » Monsieur de Garran ■'se retira dès lors dans un chétif domaine qu'il avait dans cette province. Résolu à ne plus paraître il la cour, il se consacra tout entier à son iih. Il a fait de moi un homme franc, honnête,

I fort, peu façonné aux belles manières; mais qui ! sait se servir d'un mousquet et d'une épée. J'ai j vingt-cinq ans, du courage; je puis parvenir et je parviendrai, monsieur, si vous daignez m'accorder la main de mademoiselle de la Faille. M. DE LA FAILLE, très-étonné.

La main de ma fille !

SÉRAPHINE, à part.

Mon cœur avait deviné le sien !

M. DE LA FAILLE

Monsieur de Garran, vous m'avez parlé avec franchise, je vais vous répondre de même : Votre père a agi en digne et loyal gentilhomme, mais il n'a pas vu, qu'en se retirant de la cour, il vous fermait loutes les carrières, il vous enlevait toute chance de fortune et d'avenir... Ma fille, un jour, sera immensément riche... [Mouvement de Georges) Oh ! je le crois, ce n'est pas sa fortune que vous ambitionnez, mais je suis vieux, ma santé est chancelante... Bientôt Séraphine aura besoin d'un appui, d'un époux qui, par sa position, puisse la protéger et la défendre, surtout dans le temps où nous vivons... Le comte de Montgeron m'a demandé sa main; je l'ai invité à venir passer quelques jours a la Faille, où je l'attends aujourd'hui .. Il est capitaine d'une compagnie des gardes delà reine-mère, et \ous,(atx'c hésitation,) vous n'avez que votre épée !

GEORGES, avec douleur.

C'est vrai, mon^ieur.

SÉRAPHINE, vivement.

Il y a toujours une fortune dans une boinieépée et un noble eœur!

GEORGES, à part, et ranimé.

Que dit-elle?

DOMINIQUE, rentrant'.

Un coureur arrive en ce moment au château , il dit précéder de deux heures seulement monsieur le comte de Montgeron.

Il vient se placer à la gauche de Séraphine. GEORGES, à part.

Le comte de Montgeron!

SÉRAPHINE, à part.

Grand Dieu !

M. DE LAFAILLE.

C'est bien, Dominique. (A Georges) Monsieur de Garran, je vous dois la vie de ma fille, j'aurais voulu pouvoir vous témoigner ma reconnaissance...

GEORGES, avec exaltation.

Eh bien, monsieur, accordez-moi la seule grâce que je vous demande... un délai!... On se bat à la Rochelle, j'y cours... Monsieur de Montgeron est capitaine des gardes, avez-vous dit; avant trois mois, je serai mort, ou capitaine des gardes!...

DOMINIQUE, à part.

Bravo! bien parlé!

M. DE LA FAILLE

Mais c'est une entreprise folle, impossible! * Georges, de la Faille, Dominique, Séraphine.

MADEMOISELLE DE LA FAILLE

GEORGES

Laissez-moi la tenter !

DOMINIQUE

Certainement, on ne peut pas lui refuser ça, à ce garçon...

M. DE LA FAILLE

Eh bien, ma fille, jirononce loi-même.

DOMINIQUE, à part.

Ah! elle va donc cnlin parler!

Il écoute avec curiosité.

SÉHAPHINE.

Mon père, nous devons beaucoup à monsieur de Garran... 1! y aurait de l'injustice, de l'ingratitude, a ne [«as saisir la seule occasion qu'il nous offre de nous acquitter envers lui.

DOMINIQUE, secouant la tête.

Elle a juré qu'elle n'en conviendrait pas!

M. DE LA FAILLE

Je te comprends... Parte/ donc, monsieur de Garran: je vous accorde ce que vous me demandez; |)artez avec ma parole, nos vœux et nos prières vous suivront.

GEORGES

Oh ! merci, rrionsicur... Merci, mademoiselle, de votre noble confiance... Je jure ici que j'en serai dijjne!

Silence.

DO.MiMOLK, à part.

Eh bien, est-ce (ju'il va le I;jisser partir comme ça ?... (.)/. de la Faille tfftd la iH(.in à Georges, qui la serre avec reconuuissanie; puis Georges s'avance vers Sérapliine et chcicheu lire dans ses yeux; mais après un court mome"t de silence, Séraphine lui fait uns profonde révérencetlsort à droite, au troisième plan, arec son père. Georges remonte et les suit tristement des yeux. Dominique traversant leaeuunt la scène pendant la sortie. ) -Ma foi, o'ii, il remmène et l'autre reste là... Mais ventri -saint-gris! ue mon temps, quand on se fiiinçait, ij» ne su séparait jias comme ça... Il faut un mot, un serrement de main... quelque chose. . - Tu m'aimt-ras? — Toujours! — Tu m'attendras? — Bien sur... I. à-dessus, on seinbrasse. . ça donne du courage a l'un, de la patience à l'auire... Mais tout le monde sait ça! tout le monde .vait ça 1

GEOKGEs, qui ;>' ndantce lemjis a regardé W^' de la Futile s'éloigner.

Pas un mol !... et ce rival, ce comte de Montgeron qui va arriver dans un niomeiit... {Apercevant le livre sur la table de jncrre.) Ah! je n'ai plus que ce moyen... (// p. end le livre que Séaphine a laissé , et écrit rapidement sur la première feuille.) Ce soir, iii!

DOMINIQUE, le regardant.

Pauvre jeune homme, il me fait de la peine... Adieu, monsieur Georges... Vous n'avez rien à me dire?

GEouGUS, avec hésitation.

Non, Dominique... Mais ce livre appartient à

Doiuini<iue, Georges.

mademoiselle de la Faille... elle l'a oublié, sans doute?

DOMINIQUE, vivement.

Et vous désirez que je le lui remette?

GEORGES

Oui, mon bon Dominique.

DOMINIQUE

Elle l'iî^ra!... elle l'aura, monsieur Georges ! A part ) .'. comprend-:... un rendez-vous... maïs

j'y serai... Oi, ! ces pèreS, ces vieux pères, ils ne

comprennent rien!

Il sort à droite, avec Uhe colère comique.

GEOHGEs. traverse la scène et vient tomber accablé sur une chaise de jardin près de la table rustique.

M'aime-t-elle, mon Dieu?... m'aime-t-elle?...

ou n'était-ce que pitié et reconnaissance?

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SCÈJNE VIII.

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