SCENE VIII
CONTRAN, LE MARÉCHAL*.
CONTRAN , entrant. Avec inquiétude. Elle n'est pas là heureusement ! , , .
LE IMARÉCHAL , entrant et se découvrant. Salut, asile où mon bonheur repose. , salut!,.. [A Contran. ) Ainsi, Contran, tu allais à ma rencontre?.,,
CONTRAN. Après être resté trois mois à songer chaque jour qu'une balle pouvait vous ranger dans la légion des absents, quand j'ai su que sain et sauf vous deviez être à quelques lieues de nous, .. je n'ai pu rester tranquille !
LE MARÉCHAL, Embrasse-moi donc encore,,. Oh! oui, mon brave, les dangers étaient grands , les combais étaient beaux !... Si tu avais été des nôtres les jours de bataille , tu aurais retrouvé le bon temps : l'on se battait
* Contran, le Maréchal.
LES ENFANTS TROUVÉS
corps à corps, officiers et soldats pêle-mêle, et si lu avais été de la fête le jour de la victoire, tu aurais été bien fier de ton viel ami ; tu l'aurais vu embrassé par son roi, qu'il avait su garantir !... Proclamé vainqueur par le Cardinal ministre, qui, découragé, songeait à la retraite, quand mes cavaliers, suivant leur chef à pied, sont venus remplacer les fantassins qui faiblissaient, et chasser les assiégés jusque dans les maisons écartées de leur ville !. . ( Prenant un parchemin qu'il déplie. ) Tu m'aurais vu, Contran, recevoir de leurs mains ce blanc-seing signé de son ministre et du roi, sur lequel il m'est permis d'écrire, selon m.a volonté, telle ordonnance, tel arrêt qu'il me plaira, et tu aurais entendu les applaudissements de l'armée... quand le cardinal a déclaré que, pour le choix de sa récompense, le roi se fiait à sa justice, à l'honneur du maréchal Saint-André; puis tu m'aurais vu pensif au milieu du cortège, n'entendant plus ni les acclamations ni les fanfares et ne songeant qu'au village de Clichy, où vous m'attendiez, amis !... tu m'aurais vu inquiet, impatient, m'échapper mistérieusemcnt et peu soucieux des honneurs que nous prépare la grande ville; , prendre seul un autre chemin , que j'ai suivi le coeur plein d'aniour et de jeunes espérances. .. ( Mouvement de Gonfran. ) Et puis enfin tu m'aurais vu rêveur comme un jeune homme jusqu'au moment où tu m'as rencontré sur le chemin de ma demeure, où je suis heureux d'arriver incognito, sans bruit !... Oh ! je ne veux pas que Marie soit prévenue de mon retour!... Non, je veux écouler ses rêves, et dire en lui donnant ce parchemin à son premier réveil : Parle, enfant, que veux-lu ?.. celui qui donne est de relour; a eux- lu (|ue ta couronne de mariée soit celle d'une duchesse?...
GONTRAN', à part, ne ponçant plus se contenir. Par la mort Dieu !...
LE MARÉCHAL, remanjuant son geste. Tu t'étonnes, ami... l'ardoiinc-moi donc tout cela.. Mon amour pour Marie... vois-tu, c'est presque de la démence!... Oh! je le sais, pour être un jeune fou , il me manque la jeunesse... mais j'ai bien toute la folie de l'amour... etcetlefolie, Goniran... c'est lavio... c'est le bonheur...
GOMRAN, à part, (j'est le malh(!ur ..
LE MARÉCHAL. Ktjeveiixm'y abandonner
on insensé. .. .le veux annoncer noire mariage
à Utns nos seigneurs, 1 1 leur dire : .l'épouse
une feuune plus jeune et plusb(;lle ([ue tontes
les V(Mrcs... combler de mes généro>ités les
soldats infirmes, les enfants ti'ouvés, je veux. . .
(lONiRAN, l'inlrrr!,nij)anl. Mais, (juand
v()nle7.-^ol!s (pie ce mariage... s'accomplisse?
LE MAUÉciiAL. Demain sans relard.. . Oh !
je n'ai rien dii peiulanl que l'on se battait...
mais la paix est signée , et j'ai hâte de me vanter de l'amour de .Marie!...
Ici la nuit comnience et progresse jusqu'à la fin de l'acte.
GONTRAN, avec fermeté. Allons... l'heure est venue...
LE MARÉCHAL, l'ohservant. Mais qu'as-tu donc ?. ..
CONTRAN". En perdant la tête... vous me la ferez perdre aussi !...
LE MARÉCHAL. Mon «mour t'épouvanle...
GONTRAN. Oui, maréchal!...
LE MARÉCHAL,. sou n'a?i;. (^oDur de pierre... viens. . . je veux entrcvou' Marie ! .. .
CONTRAN. Un seul mot, maréchal.
LE MARÉCHAL. QuC VCUX-tU ?...
CONTRAN. Vous faire une question I...
LE MARÉCHAL. Laquelle?...
CONTRAN. In jour!...
LE MARÉCHAL. Ah ! oui , il était une fois un roi et une reine...
CONTRAN. Je ne serai pas long, maréchal. Un jour, un fermier avait la main, le bras pris par la roue d'un moulin... et tout .son corps allait être mutilé... quand son serviteur lui coupa le bras d'un coup de hache, ramassa son maître évanoui par la blessure, et le veilla jusqu'à ce qu'il fût rétablit... Que pensezvous de ce serviteur?...
LE MARÉCHAL. Qu'il avait le courage de l'héroïsme. . .
CONTRAN. Et cependant , revenant à lui , le fermier lui a dit qu'il aurait mieux fait de le laisser mourir.
LE MARÉCHAL. On dit loujours cela dans les angoisses de la douleur... Mais où veuxtu en venir ?
CONTRAN. .Maréchal, la roue du moulin va vous briser, et je liens la hache.
LE MARÉCHAL , (Oiirageuscmcnt. Frappe sans peur...
CONTRAN. Maréchal vous ne pouvez
épouser Marie.... car elle en aime un autre.
LE MARÉCHAL. MoU Dicu !...
Il chancelle et tombe sur une ciiaise à gauclie.
(;ONrRAN. Vous m'avez ordonné de la conduire aux réunions de la reine , je l'ai fait, et là son jeune cœur a trouvé un jeune cœur... elle aime avec passion.
LE MARÉCHAL. Contran !
CONTRAN, Peut-être par reconnaissance elle sera voire •' pou.se, mais mourante, résignée.. . Oh! Marie ne veut pas inenlir, une leltre qu'elle vous adressait au Louvre vous dit sans doule ses douleurs... mais je ne veux pas, moi, maréchal, (jue vous accopiiez un sacrifice cpii \ous donnerait N* ridicule ; je me souviens de ce qu'il y a vingt ans le ridicule vou« a coûté...
LE .MARÉCHAL. El jc uc suis pas mort au
MAGASIN THÉÂTRAL
combat!... [Se levant.) Tu savais cela, toi, Gontrau , et tu ne m'as pas tué quand tu m'as vu revenir!... quoi est celui qu'elle aime?
GOiNTRAN. On l'appelle Fabius.
LE MARÉCHAL. Le marin Fabius. . . enfant trouvé comme elle. Mais c'est donc pour le malheur des autres qu'on les prend en pitié!... Riche ou pauvre , je veux l'élever.... jusqu'à moi, je veux un adversaire.
Il marche avec agitation.
* CONTRAN. Vous ne pouvez vous battre avec lui... tout duel a ses hasards.
LE MARÉCHAL. Qu'importe ?
CONTRAN. Et s'il vous tuait ?
LE MARÉCHAL. Tant mieux!.. [Après avoir réfléchi) . Si je meurs.. . libres tous-deux. Mais il n'en serapasainsi. .Malheur ou destinée qui me condamne, « tu ne me courberas passons » la main de fer sans que j'aie la vengeance. » L'iiomme a pour répondre à tes malédictions, « sa fierté qui défie , et sa colère qui tue. » {Avec transport.) Non! si je dois mourir, Marie ne pourra vivre pour un autre, et cette femme que tu m'arraciies, destin !... je veux te la prendre aussi, moi... je la ferai morte en te défiant, et quand j'irai provoquer ce Fabius, je pourrai te braver dans ma rage.... Marie!... où est-elle ?.... Ma tête s'égare.... je deviens fou... fou.
CONTRAN , à part. Nous sommes au fort
de sa colère si je pouvais l'arracher d'ici
maintenant... [Au Maréchal.) Songez-bien, maréchal, que vous ne pourriez frapper Marie sans que la justice des hommes. ..
LE MARÉCHAL. La justicc des hommes, je la tiens sous mes pieds... (Prenant le blanc seing dans sa ceinture.) Et sais-tu ce que je veux écrire sur ce blanc seing que je destinais au caprice de 31arie? J'y veux écrire ces mots : « Nous faisons grâce au maréchal » Saint-André, meurtrier d'une femme qui » le trahissait. » Et sans retard...
Il va pour écrire sur la table à droite.
CONTRAN , l'arrêtant. Attendez ! Marie vous a adressé une lettre au Louvre. Demain
cette lettre vous reviendra Si je m'étais
trompe... moi.
LE MARÉCHAL. Cette lettre , Contran, je veux aller la chercher à l'instant.
CONTRAN. J'allais vous le conseiller, maréchal : dans une telle inquiétude, on ne peut attendre... et je veux vous suivre...
LE MARÉCHAL, réfléchissant. Oui.... je dois voir cette lettre.
" Le Maréclial, Contran.
VINCENT, sortant du pavillon et apercevant le Maréchal.) Du monde!.,, le maréchal de retour...
LE MARÉCHAL. Vieus, Contran, et si cette lettre me condamne sans espoir, j'en mourrai, Marie.. . mais je ne mourrai pas seul... Partons, Contran.
Ils sortent rapidement par la droite.
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