‹ ThéâtreChapitre 785 sur 971 · VINCENT, MARTHE · texte numérisé non relu

VINCENT, MARTHE

Pendant toute cette scène, Vincent est occupe à garnir sa besace.

MARTHE*. Oui, mon père... et pour la première fois depuis votre retour, je puis donc enfin vous voir et causer avec vous.

VINGLNT. Nous avons, ma tille, beaucoup de choses à nous dire et bien peu de temps pour cela. Tu le vois, je suis en train déjà de

* Vincent, occupé près de la table à droite; Marthe.

pré})arer mon bagage ; il faut que je reparte dès demain.

MARTHE. Aussi, mon père, faut-il profiter du peu de loisir que nous avons, et je suis prête à vous écoiUor.

viTSCENT. Maintenant?... mais c'est l'heure du premier repas des enfants... et lu le sais, la prière ne leur ôte pas l'appétit.

MARTHE. Oui, mon père... mais Marie, qui depuis hier ne les a pas quittés, et ([u'ils aiment déjà tous, s'est chargée de se joindre à sœur Ursule et de me suppléer à la distribution ; aussitôt après le repas elle doit venir me prendre ici pour que je l'accompagne à l'abbaye de Saint-Ouen, et jus(iue-là, mon père, je puis rester près de vous.

viNCEM'. Pauvre fille... enfin!... il en doit être ainsi... Et dis-moi, Marthe, nous n'avons plus d'argent?

MARTHE. Hélas! mon père, la somme que vous nous avez adressée a sufli tout juste pour payer le meunier de Clichy.

VINCENT. Les provisions sont épuisées?

MARTHE. Elles le seront entièrement demain. Depuis que vous avez fait assainir et recouvrir de chaume la maison d'asile, depuis que vous avez donné h nos enfants des habits de laine et que vous avez remplacé la paille sur la([U(,'IIe ils dormaient par de bons lits de fougère, il n'y a plus de malailcs, et depuis ce temp.s-là, mou père... ils ne mangent plus... iis dévorent.

VINCENT, Souriant. Ils dévorent.

MARTHt:. Tous les deux jours... surtout.

VINCENT. Oui, les jours d<' promenade.

Sais-tu bien, Marthe, que si nous devenons plus |iauvres encore, nous serons forcés de les priver d'exercice?

MARTHE. Ils .seraient bien puni.s.

VINCENT. Mais non, jeunes amis, puisque le protecteur sur lecpiel j'a\ais dit compter vous man([ue, je vais recommencer nu'S voyages, et pour attendre mes premières ressoiures, tu iras demain vendre à Paris le lapis de velours.

MAHTiiE. Il est vendu, mon père.

MNCENT. .\h!... alors tu vendras les ornements brodés que nous avoiis reçus de la

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duchesse de Chevreuse; tandis qu'ils serviront de parure à quelques femmes coquettes. . . nos enfants seront nourris, et leurs prières au pied de l'autel seront plus agréables au Seigneur... que les chamarrures et les dentelles. [Prenant sur la table des petites blouses (V enfant qu'il plie.) J'aurais tout aussi bien fait de ne pas déplier tout cela hier.

MARTHE. Voulez-vous quc je vous aide? Zl viNCEiM. jNon, ce n'est pas la peine... .Je crois qu'il n'y a pas de mère de famille plus habile que moi à préparer tout cela.

MARTHE. C'est vrai, mon père.

VINCENT. L'habitude. Mais tu ne me dis rien, Marthe, de notre toute jeune fille, que nous avons nommée du nom de la Vierge en la lui recommandant, car le froid l'avait bien maltraitée.

MARTHE. Elle est sauvée, mon père; c'est Ursule qui l'a soignée. Aussi maintenant sœur Ursule oublie quelquefois les autres pour elle. Oh! pendant votre absence nous nous sommes quelquefois querellées pour cela.

VINCENT. Vraiment ?

MARTHE. Et sœur Ursule mériterait bien... Je ne suis pas méchante.. . mais elle mériterait bien que vous lui fissiez des reproches.

VINCENT , avec intention. Je crois , moi , Marthe, que sœur Ursule n'est pas complètement bonne.

MARTHE. Je le crois aussi, mon père.

VINCENT, s asseyant. Hier après le salut elle m'a parlé de toi d'une façon peu généreuse.

MARTHE , frécipitamment. Et que vous a-t-elle dit, mon père?

VINCENT. Ursule me disait que tu avais une préférence marquée pour le petit Paul. . . lu sais, ton petit Paul?

MARTHE, interdite. Oui... mon père.

VINCENT. Moi, j'ai dû t'excuser, te défendre, et lui dire qu'on devait pardonner un bien petit égarement qui n'était que la conséquence d'un excès d'affection... Oh ! je l'ai défendue, Marthe, j'ai grondé sœur Ursule. Et maintenant que je suis sûr qu'elle ne i-e plaindra plus injustement de toi, je vais partir sans inquiétude. Mais la route sera longue. . . et mes jambes. . . me font bien souffrir. . . si elles voulaient me servir aussi bien que mon zèle... mais elles m'abandonnaient dans mon dernier voyage.

MARTHE. Peut-être , mon père, avez-vous été victime d'un accident que vous cachez.

VINCENT. INon, Marthe, non; mes jambes ont soixante ans d'un service actif.. . voilà leur accident. . .

MARTHE. Et pourquoi , mon père, quand vous entreprenez de si pénibles routes, ne les faites-vous pas tranquillement... à cheval?

VINCENT. A cheval ! d'abord il faudrait en avoir un.

MARTHE. Monsieur le duc de Chevreuse ne vous en refuserait pas un si vous le lui demandiez. . .

VINCENT. Il y aurait un autre inconvénient.

JiARTHE. Lequel , mon père?

VINCENT, se levant. Tu vas voir; j'arrive à cheval comme un prélat... je frappe à la porte d'un paysan... je lui dis : «Mon fds , vous voyez en moi un pauvre prêtre qui vient vous demander votre participation à une bonne œuvre... Je soutiens, avec l'aide des bonnes âmes, de pauvres enfants qui seraient morts de faim sans leurs secours... Ohl si vous les voyiez! ils sont si doux, si gentilsl... ils vous intéresseraient... et je viens à vous! — Vous avez là nubien beau cheval... — Oui... et je viens à vous, mon fils, car mes enfants. . . — Si vous le voulez, mon père. . . je pourrai vous indiciuer le fermier voisin, qui vous en donnerait bien quarante écus , de votre cheval, et avec cela vous pourriez faire bien du bien à vos enfants. Que lui répondrais-je ? ;>

MARTHE. C'est bien embarrassant, mais peut-être qu'en cherchant. . . en réfléchissant bien...

VINCENT, Eh bien, réfléchis, Marthe....

cherche, et quand tu auras trouvé une bonne raison... tu me la diras... mais jusque-là, ma fille, je ferai comme j'ai toujours fait... Quand je serai en route, tu m'écriras en m 'adressant tes lettres de village en vdlage ; je te laisserai mon itinéraire, et tu me parleras toujours de Marie, que je quitte avec bien du regret...

MARTHE. Hélas! mon père, n'était-elle pas bien plus à plaindre avant votre arrivée?...

VINCENT. Oh ! oui ; mais le prêtre ne doit pas se gloriher du passé... l'avenir seul doit l'occuper, et l'avenir n'est pas heureux pour elle. [Marie entre par le fond.) Je voudrais j)ouvoir l'aider à supporter d'abord la soHtude du cloître, à laquelle elle ne pourra s'habituer que lentement... si elle le peut jamais; quelquefois trop de résignation accalmie.

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