‹ ThéâtreChapitre 79 sur 971 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

MARTHA, LA VICOMTESSE, venant de la gauche.

MARTHA, donnant le bras à la vicomtesse. Calmez-vous, madame; après un mois d'un cruel malaise, qui vous a retenue dans votre appartement, lorsque vous sortez aujourd'hui pour la première fois, pourquoi ne pas jouir avec bonheur de ces beaux jours du printemps ? pourquoi vous affliger toujours ainsi, madame?

LA vicomtesse.

Oui, tu as raison, Martha : l'habitude de souffrir aurait dû me rendre insensible à la douleur; mais il faudrait me guérir de mon amour, pour me guérir de la jalousie qui me dévore, et je l'aime toujours, plus que jamais... c'est une fatalité.

Vous l'aimez encore après tant d'outrages?

LA VICOMTESSE

Oui, Martha, depuis douze ans que je suis sa femme, un seul jour n'est point passé sans qu'il

LE MANOIR DE MONTLOUVIER

apportât son aliment à ma jalousie. Mon beau manoir de Montlouvier que j'aimais tant, il m'en a éloignée, il m'en a interdit le séjour, parce que, là, tu le sais, il introduit mes indignes rivales. Eh bien! Martha, cet homme lâche et cruel qui depuis douze ans me torture ainsi à plaisir; cet homme-là, tant je suis lâche aussi, cet homme-là, je l'aime ! Il me foulerait sous ses pieds, je l'aimerais encore! Je te l'ai dit , c'est une fatalité!

MARTHA

Ah ! madame, votre première jalousie, qui fut injuste, vous a été bien funeste.

LA VICOMTESSE

Conçois-tu, Martha, tout ce qu'il y eut de cruel pour mon cœur dans le choix qu'il fit de toi, il y a quelques années, de toi dont il ignorait le secret dévoûment à ma personne, pour le seconder de concert avec son serviteur d'Orbendas, dans se^ ïéductions ou dans ses violences?

MARTUA, soupirant.

Et il fallut obéir, il fallut rester pour ne pas être séparée de vous, pour vous consoler. Mais pourquoi, madame, ne pas vous soustraire à toutes ces tortures ? pourquoi ne pas vous éloigner? je vous suivrai partout où vous irez.

11 y a cinq ans, avant que tu fusses ici, j'ai voulu me retirer dans l'abbaye de Sainte-Thérèse ; mais l'absence redoubla mes tourmens; mon imagination fut plus cruelle que le spectacle de la réalité : elle m'exagérait, elle multipliait les outrages de mon époux. J'étais encore plus malheureuse. Je ne restai qu'un mois dans ce calme séjour, je revins près de Flavy.

MARTUA, avec accent.

Pardon, madame, si je me permets de vous donner un conseil : il me semble que votre résignation, loin de ramener votre époux, augmente encore son éloignement et son mépris de vos peines. Si vous osiez...

LA VICOMTESSE, nmiremcni.

Que vas-tu médire? Et quelle est la pensée de désespoir et de vengeance qui n'a pas germé dans cette ame profondément blessée? Le poison plusieurs fois s'est approché de mes lèvres; plusieurs fois, suspendue sur la couche de mon époux, égarée par ma fatale jalousie, j'ai failli donner à son sommeil une durée qui eût à jamais assuré mon repos; mais un souvenir, sans calmer ma douleur, sans éteindre ma colère, (tait là pour en arrêter les effets, pour me dire : Tu n'as jias le droit de te venger! [Sans rcjlcxion.) Oh! ma fille! HARTiiA, étonnée.

Votre fille!

LA vicoUTBSSE, après un silcnceel un reyard aiiloitr d'elle. %

Martha, ce mystère sacré est sorti de mon ame sous l'impression de la douleur. Oui, Martha, quoique le sort, aussi cruel que mon époux, ait ajouté à mes peines, en frappant notre union de stérilité, Martha, et je te commando toujours le

même respect, Martha, j'eus une fille avant de m'unir à Flavy.

MARTHA

Parlez plus bas, madame.

LA VICOMTESSE, pleurant.

Oui, et ce secret que je te confie, ce secret que seule j'ai gardé si long-temps, j'ai du bonheur a l'épancher dans ton sein. .. Oh ! oui, c'est un bonheur pour moi de te parler d'elle. Regarde, Martha, ce ne sont plus ici les larmes du désespoir ; ces larmes sont douces à répandre et me soulagent de l'amertume des autres.

MARTHA, attendrie.

Oh I madame...

LA VICOMTESSE, frémissant.

Et cependant, après dix-huit ans passés sur une horrible lâcheté dont je fus victime, regarde, Martha, je pâlis, je frémis encore en me rappelant cette époque funeste.

MARTHA, regardant autour d'elle.

Oh! prenez bien garde, madame.

LA VICOMTESSE, conduisa)il Martha à l'autre ej trémité de la scène, à gauche.

Mon père était parti depuis quelques jours pour aller combattre l'ennemi à la frontière ; son château et ceux des environs, tour à tour pris et repris par les Anglais et par les Français, n'étaient plus un asile sûr pour une jeune fille. Nous nous réfugiâmes, un grand nombre de dames et de damoiselles, dans l'église du monastère dePuzzarol, et là, après avoir barricadé la porte, éperdues, désespérées comme par un affreux pressentiment, nous étions en prières. Il était nuit; un épouvantable orage éclatait au-dessus de nos têtes... les débris d'une armée anglaise et d'un parti français confondus, après les vicissitudes d'une journée sanglante, exténués par la faim, surpris par la tempête, se rencontrant près de ce monastère, firent trêve à leur animosité et y pénétrèrent ensemble. Tout fut mis au pillage; les pieux solitaires furent massacrés; et nous ne savions rien encore, nous autres pauvres femmes désolées , de ce qui se passait à (luelqucs pas de nous : la voix de l'orage couvrait les bruyans éclats de l'orgie et nos ardentes supplications. Tout-à-coup, l'orage cesse; à travers les vitraux de l'église, nous apercevons une lueur de torches, et bientôt, près de la porte, s'élève entre ces misérables un horrible débat qui nous glaça de terreur. Les torches furent éteintes, la porte vola en éclats, nous étions dans les ténèbres... Nos prières et nos cris n'arrivèrent pas jusqu'à Dieu...

V'.llo rli»iic(llf.

MARTHA

Madame! madame 1

LA VICOMTESSE, après une agitation.

Les démons avaient ensuite fui dans l'ombre, ei quand le jour parut, quand je sortis du sommeil où la terreur avait plongé mon ame, je m'aperçu» que ma main était couverte de sang.

MARTHA

MAGASIN THEATRAL

LA VICOMTESSE, avec Une grande émotion.

Je tenais un poignard dont la lame m'était entrée dans les chairs. Je rappelai mes souvenirs : je l'avais enlevé au monstre et j'avais voulu l'en frapper, lorsque l'épouvante avait triomphé de ma résolution. Oui, ce poignard était resté dans ma main par une étreinte convulsive, et dans un rêve affreux qui accompagna ce forfait, j'entendis une voix qui me disait : Garde ce poignard; qu'il ne te quitte plus; un jour tu en frapperas le lâche qui t'a outragée !

IIIAUTHA.

Ce poignard ?

LA VICOMTESSE, le montrant.

Il portait le nom de l'infâme; regarde : Chevalier d'Eurondel !

MARTHA

Un Anglais!

LA VICOMTESSE, amèrement.

Et sa devise, vois : Loyauté aux dames !

Elle frémit.

MARTUA.

Calmez-vous, calmez-vous !

LA VICOMTESSE , remettant le poignard dans son sein.

Le lendemain, une grande victoire avait chassé les Anglais de la province; je retournai au château, j'attendis mon père. Il arriva quelques jours après : c'était un vieillard vénérable; il avait été blessé, il se mourait; la confidence de ma honte l'eût tué, et d'ailleurs le bruit avait couru que le chevalier d'Eurondel était mort sur le champ de bataille : la vengeance était impossible. Ce bruit ne fut démenti que trois ans plus tard, quand j'étais déjà la femme de Flavy... Oui, il vit encore, cet liomme! il commande l'armée anglaise; il a un "rand nom, la guerre l'a respecté... mais qui sait, Martha, qui sait si Dieu ne le jettera pas sur mon ehemin pour que je lui rende son poignard ?

Oh ! bannisse? , madame , cet affreux souvenir. LA VICOMTESSE, comme pour ejfacer une horrible image par une image douce et chère.

Oui, oui, laisse-moi te parler de ma fille! Mon frère, mon généreux frère qui n'est plus, était seul dans ma confidence ; seul il sait avec Dieu que la naissance de cette enfant ne fut pas un crime de sa mère.Tiens, Martha. lis cette lettre qu'il m'écrivait il y a quinze ans : el:e ne me quitte pas, ie la relis sans cesse ; elle m'encourage, elle me cousoie d'un malheur dont je fus innocente, elle me relève dans raa propre estime.

MARTHA, prenant la lettre et lisant.

« Chère et malheureuse sœur, que mon père <> ignore toujours le secret que tu m'as confié! Si » le lâche qui t'a déshonorée vivait encore , je lui » ferais expier son crime. Console-toi et oublie. .. Tu es pour moi, comme pour Dieu, aussi chaste > et aussi pure qu'avant cette affreuse nuit de mali> heur. » Oh 1 mon Dieu !

LA VICOMTESSE, reprenant la lettre.

J'avais secrètement confié ma fille à une paysanne qui ignorait mon rang et mon nom ; j'allais

la voir plusieurs fois au printemps. Cette bonne femme, reconnaissante de mes bienfaits, m'appelait Notre-Dame de Bienvenue, et c'est sous ce nom qu'elle me faisaitconnaître à ma fille, et quand la pauvre enfant avait du chagrin, elle lui avait appris à dire, comme à une sainte protectrice : Notre-Dame de Bienvenue, protégez-moi!... Un jour, ma fille alors avait trois ans, le village où elle était fut pillé et brûlé par les Anglais. Il ne resta debout ni une pierre ni un être vivant... j'ar vais chargé mon frère de s'informer de ce qu'était devenue ma fille ; mon frère mourut quelque temps après. J'avais épousé Flavy par la volonté toutepuissante de mon père, et aussi par l'irrésistible penchant de mon cœur, et depuis ce jour, depuis douze ans, de peur d'éveiller les soupçons de mon époux, je n'osai plus faire aucune démarche. [Désolée.) Oh ! ma fille a péri... oh ! si j'avais ma fille, je fuirais avec elle loin d'ici ; je ne serais plus malheureuse, je ne serais plus jalouse; je n'aurais plus qu'une passion, l'amour de ma fille !

On entend rire aux e'clats dans la coulisse à droite. MARTHA.

Voici monseigneur qui revient du banquet avec les capitaines français... il ne faut pas que votre époux nous voie ensemble. Il se douterait de la nature de nos relations.

Elle sort par la gauche.

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