SCENE VII
LA VICOMTESSE, FLAVY
LA VICOMTESSE, venant de cjauche.
Monseigneur...
FLAVY
Madame, je vous attends, je vous écoute; qu'avez-YOus à me dire?
Ce que déjà je vous ai dit bien souvent.
FLAYY.
Qu'espérez-vous de la monotonie des mêmes plaintes?
LA VICOMTESSE
Oh ! rien.
FLAYY, se retirant.
Permettez donc, madame...
LA VICOMTESSE, le retenant,
Non, arrêtez : j'espère, soit honte pour vous, soit pitié pour moi, que vous mettrez un terme à vos mépris, à mes souffrances. Et, si vous n'avez point égard à la profondeur de mes chagrins, vous songerez à leur durée. Il y a douze ans que je languis dans les larmes, douze ans que je suis en proie à l'abattement ou au désespoir.
FLAYY,
En effet, madame , ce sont toujours les mêmes plaintes.
LA VICOMTESSE, S animant.
Non, monseigneur , ce ne sont pas les mêmes; car je prétends donner à celles-ci une expression plus énergique et plus résolue.
FLAYY.
Veuillez vous hàler, madame.
LA VICOMTESSE
Oh! vous m'écoulercz jusqu'au bout.
FLAYY, à ]iart.
S'il n'y a pas trop loin d'ici là.
LA VICOMTESSE, imue.
Vous ne saurez jamais, monseigneur, a quel point je vous aimais, à quel point il fallait vous aimer pour vous donner ma main.
FLAVY
Ne dirait-on pas, madame, que vous avez bravé
les plus grands dangers pour arriver jusqu'à moi? Votre noble père, fidèle serviteur du roi, pour enchaîner l'inconstance de mon caractère et me rendre aussi loyal et fidèle sujet que lui , me promit votre main sur le serment que je lui fis de poursuivre les Anglais à outrance. Je fus fidèle à ma promesse; il le fut à la sienne. Quel si grand obstacle , madame , eûtes-vous donc à franchir pour vous unir à moi, pour que votre amour révélât son héroïsme?
LA VICOMTESSE
Quel obstacle?... vous ne le saurez pas, je ne vous le dirai pas.
FLAVY, à part.
Tant mieux, ce sera autant d'abrégé.
LA VICOMTESSE
Mais ce que vous saurez, ce que vous n'avez pas oublié, c'est que, dès les premiers jours de notre mariage, votre amour cessa toul-à-coup de répondre au mien, ou plutôt je vis que vous n'aviez eu pour moi qu'indifférence ; je vis que ma fortune seule avait déterminé votre choix,
Votre fortune, à moi qui ai conquis et dissipé plus de trésors qu'il n'en faudrait pour acheter un royaume !
LA VICOMTESSE
Ce ne fut point assez de votre froideur, je vous l'aurais pardonnée; j'aurais aimé seule et en silence ; je ne vous aurais point poursuivi de mes plaintes; mais la haine affuliée, mais un éclatant dédain, sans motif, sans prétexte...
FLAVY, frémissant.
Mon éloignement, sans motif?
LA VICOMTESSE
Osez mentir!
FLAVY
Pourquoi mentir, quand la vérité me défend?
LA VICOMTESSE
r La vérité!
FLAYY, résolument.
Oui, madame, quand je vous épousai, je vous aimais, et je vous aimerais encore, il n'eût tenu qu'à vous. Mais rappelez-vous, vous aussi, les premiers jours (le notre union, ces premiers jours où la fcnune la plus déliante, estime assez sa jeunesse, sa beauté, laideur d'un jeune époux, pour n'être point encore jalouse. Vous en souvient-il, madame? j'attendais bonheur et confiance; je ne trouvai, dès la première heure, que défiance et jalousie. Quand mes démarches ne pouvaient vous être suspectes, vous suspectiez ma pensée. Quand ma bouche vous jurait amour, vous nie demandiez si mon cœur ne battait point pour une nnlro. Si, près de vous, dévoué à vous plaire, qucliiue récit joyeux venait sur mes lè\res pmir attirer le sourire sur les vôtres, ma gaiié. diyiez-Mnis. vous faisait mal; vous me demandiez un amour triste et sombre. Si j'étais sombre, vous m'accusiez d'en: nui; si je parlais, je ne sentais pas; si je me toisais, ma pensée était loin de vous !
LA VICOMTESSE
.\li 1 c'est ce que jo craignais...
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FLAVT, avec un peu de colère.
Ehbien ! madame, ces craintes, vos soupçons, vo s obsessions, vos déguisemens pour me suivr e, vos veilles pour épier mon sommeil, vos ridicules esclandres, vous aviez espéré que tout cela m'éloignerait des autres femmes; cela m'a éloigné de vous. Pour me distraire de ce supplice de tous les jours, pour me venger de l'injustice de vos pre" miers soupçons, je voulus pousser votre jalousie au dernier terme : j'espérais aussi par là vous en guérir.
LA VICOMTESSE, avec amertume.
Cela m'a bien guérie, n'est-ce pas ?
FLAVV.
Ce ne fut pas ma faute, madame.
LA VICOMTESSE , souriant amèrement.
Et tu méprises d'autant mieux mes plaintes, n'est-ce pas, que, femme sans esprit, sans force et sans résolution, mon amour est à l'épreuve de tes outrages ?
FLAVV, amèrement.
Votre amour!
Et tu crois, n'est-ce pas, Flavy, que je puis souflfrir plus long-temps? Tu crois que l'habitude a émoussé l'aiguillon de la douleur? Tu te trompes ! Je suis résolue à ne plus supporter le révoltant spectacle de tes amours.
FLAVV.
Eh ! quoi, vous voulez me quitter, madame ?
LA VICOMTESSE
J'irai au manoir de Montlouvier et j'ordonnerai à mes gens de chasser...
FLAVV, à part.
Elle souffre, je la plains, abusons-la.
LA VICOMTESSE
Eh bien, vous ne répondez pas!
FLAVV, hypocritement galant.
Une pensée me vient : c'est que les femmes, quoi qu'on en dise, ont rarement l'esprit d'àpropos.
LA VICOMTESSE
Que voulez-vous dire ?
FLAVV,
Quel moment avez-vous choisi, vicomtesse, pour le plus grand orage de votre colère ?
LA VICOMTESSE
Celui où le souvenir de vos outrages me revient plus poignant que jamais.
FLAVV.
Votre emportement est injuste, madame.
LA VICOMTESSE
Tant que vous n'aurez point chassé...
FLAVV.
Cela m'est impossible maintenant.
LA VICOMTESSE
Oh ! impossible ! et pourquoi impossible ?
FLAVV, galant.
Je l'ai fait depuis un mois, depuis le premier jour de votre maladie.
LA VICOMTESSE, instamment.
Votre parole de gentilhomme, que je pourrais
aller au manoir de Montlouvier, sans m'exposer à rencontrer sur mes pas...
FLAVV.
Vous doutez encore ! et vous voulez aller vous assurer par vous-même...
LA VICOMTESSE, vivement.
Oh, non ! je n'irai pas ; je n'irai jamais, jamais ! si tu me jures qu'aujourd'hui même je pourrais y aller.
FLAVV.
Aujourd'hui même, je vous le jure. {A pan.) Demain, c'est différent.
LA VICOMTESSE, la main sur le co:ur.
Oh! ceci est une grande joie qui succède à une
grande douleur. Oh ! il était temps, Flavy, que tu
me prisses en pitié ; car bientôt je serais morte.
FLAVV, à part.
Sa confiance me fait mal, abrégeons!
LA VICOMTESSE
Oh! oui, oui; maintenant j'oublie le passé, j'ai confiance,
FLAVV.
Je m'absente, cette nuit, pour un message important dont le roi m'a chargé par un de ses officiers.
LA VICOMTESSE
Mais, dès demain, tu es à moi?
FLAVV.
A toi.
LA VICOMTESSE
Pour toujours ?
FLAVV.
Pour toujours.
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