‹ ThéâtreChapitre 82 sur 971 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

D'ORBENDAS, FLAVY.

d'orbendas.

Renoncer aux amoureuses aventures... vous, monseigneur?... {incrédule) hum! hum!

FLAVY, revenant.

Cela t' étonne?

Oui, monseigneur; car vous êtes jeune encore, et on dit que le diable ne se fit ermite que lorsque...

FLAVY

Les vertus que donne la vieillesse ne sont pas autre chose que l'impuissance de mal faire. d'orbendas.

En effet, où est le mérite de ne plus courir, quand on n'a plus de jambes? Mais renoncer à l'amour dans la vigueur de l'âge, cela est beau, monseigneur !

FLAVY

Tu m'approuves donc?

d'orbendas.

Et je vous admire !

FLAVY

Hypocrite, qui, pendant dix ans, a été mon Mercure !

D ORBENDAS.

Ce n'est pas faute de vous avoir d'abord sagement conseillé; mais vous ordonniez, il fallait céder, sous peine d'une disgrâce.

FLAVY

C'est vrai; si je t'avais écouté...

d'orbendas.

Ah ! à la bonne heure !

FLAVY, Sérieusement.

Mais dis-moi, d'Orbendas, si tu n'es plus depuis deux ans l'agent de mes amoureuses fantaisies, tu n'as pas cessé d'être le confident de mes pensées intimes; dis-moi, t'es-tu jamais demandé quel pouvait être le motif de mon inconstance près d'une femme jeune et belle?

d'orbendas.

Très-souvent, monseigneur.

FLAVY

Et que te répondais-tu?

d'orbendas.

Rien.

FLAVY

Rien?

d'orbendas.

Qui vous fût favorable.

FLAVY

Eh bien! ami, reçois une confidence que je n'ai faite à personne... Depuis douze ans, j'ai des soupçons !

d'orbendas, stupéfait.

Sur M™' la vicomtesse ?

FLAVY

Sur elle.

d'orbendas.

Oh ! vous la méconnaissez, monseigneur... Et sur quoi fondez-vous...

FLAVY

Sur de vagues indices.

Et c'est là-dessus...

FLAVY, s'animant.

Et si j'avais eu seulement l'apparence d'une preuve, ma vengeance se serait-elle bornée aux représailles de l'infidélité?

d'orbendas.

Quoi!

FLAVY

La vicomtesse vivrait-elle encore ?

d'orbendas.

Éloignez ces idées.

FLAVY

Mets-toi à ma place... Comment aurais.-tu expliqué certains mots de la vicomtesse, échappés à l'indiscrétion des rêves?

d'orbendas.

Et ces mots...

FLAVY

Déshonneur ! — Jamais ! — Je suis perdue ! — S'il savait!...

d'orbendas, cherchant.

Ces mots peuvent s'appliquer à tout... Déshonneur!.., Eh bien! qui sait si elle ne parlait pas du vôtre?

LE IMANOIR DE MONTLOUVIER;

FLAVY, fièrement.

Eh!

D ORBEÎîDAS.

Les femmes ont la faiblesse d'en attacher à l'infidélité de leurs maris... Jamais!... eh bien!... jamais... pouvait terminer cette phrase : mon mari ne changera jamais.

FLAVY, incrédule.

Oh!

d'orbeisdas.

Je suis perdue!... En effet, que voulez-vous que devienne une pauvre femme qui aime son mari, et qui s'en voit abandonnée?

FLAVT.

Mais ce mot : S'il savait!.,.

d'orbeivdas.

Ah ! s'il savait tout ce qu'il me fait souffrir!

FLAVT.

Et mille autres encore.

d'orbendas.

Qui tomberaient tous devant mes raisonnables commentaires.

FLAVY

Mais comment expliquerais-tu ceci ? Elle m'aimait, je le pensais du moins; et durant les premiers jours de notre mariage, elle me repoussait en pleurant.

d'orbe^das.

Manège de femme qui veut donner du prix à sa défaite.

Quand je lui demandais un bonheur légitime? d'orbendas, vivement.

Légitime, précisément. Rien n'a besoin d'être assaisonné comme ce qui est légitime. Ce qui ne l'est pas est friand de soi-même.

FLAVY

Mais pourquoi plcurait-elIe ?

d'orbendas, embarrassé d'abord.

Pourquoi, pourquoi... parce qu'il lui en coûtait de repousser un beau cavalier comme vous.

FLAVY

Quoi qu'il en soit, tu peux maintenant t'expliquer ma conduite : des soupçons tour à tour dissipés et renaissans... le besoin de me distraire, de m'étourdir... mon amour pour elle s'est éteint au milieu de ces agitations... je cherche à ranimer cet amour, impossible. Mon orgueil s'alarme de la pensée d'être dupe, si j'étais fidèle... Enfin je ne l'aime plus... sa jalousie même m'irrilc... je mo dis que c'est un jeu; je la repousse à mon tour, et tu le disais : Je suis jeune encore.

d'orbendas.

Quoi, ce retour à la sagesse...

FLAVV.

11 n'en est rien. Depuis quelque temps de nouveaux soupçons...

d'orbendas.

Et partant de nouvelles maîtresses?

FLAVY, rcdi votant enjoué.

La rencontre fortuite d'une beauté !

Je retire mon admiration.

FLAVY

Chercher à se distraire , n'est-ce pas la preuve qu'on a du chagrin ?

d'orbendas.

Depuis douze ans, je ne connais pas d'homme plus affligé que monseigneur.

FLAVY, dcfjagé.

Et toi-même, austère censeur, penses-tu m'en faire accroire sur ton compte? Est-ce quelque pieux pèlerinage qui te fait quelquefois t' absenter pendant la nuit?

d'orbendas, à part.

Attention 1 (Haut.) Oui, monseigneur, je vais porter des offrandes aux madones des environs. FLAVY, souriant.

Madones en marbre ?

d'orbendas, finement.

En marbre, en pierre, en bois, la matière n'y fait rien.

FLAVY

Et qu' espères-tu en obtenir?

d'orbendas.

Le pardon de mes fautes et des vôtres, monseigneur.

FLAVY

Des miennes ?

d'orbendas.

Vous êtes mon bienfaiteur; mais si vous m'enrichissez d'un côté, ce que j'offre aux saints, pour votre salut, me ruine d'un autre.

FLAVY, riant.

Ah! ahl ah!

d'orbendas, riant force.

Ah ! ah î ah I [A part.) 11 m'a fait une p eur !

Ici, Bruno et Melcliy entrent, le premier par le fond, et le secoue! par la droite.

MELCnv, bas à Flavy.

Je suis de retour.

BRUNO, bas à d'Orbcndas.

Votre cheval est prêt.

d'orbendas, bas.

Bien. (Haut, s'inclinant.) Monseigneur...

FLAVY, le suivant jusqu'au fond.

Pas un mot à qui que ce soit.

d'orbendas, finement.

Votre réputation m'est trop chère, monseigneur.

Il soit avor Tînino.

SCEIVE VI.

FLAVY. MELCHY.

FLAVY, revenant, avec avidité.

Eh bien, Melcliy, quelles nouvelles?

MELCIIV.

A peu près nulles, monseigneur.

FLAVY

Tu n'as lionc pas exécuté mes ordres?

MF.LCUV.

Je les ai suivis de puint en puint. Jai fait le six lieues en deux heures.

MAGASIN THEATRAL

FLAVY

Bien .

MELCUY.

Arrivé à cent pas de mon but, j'ai attaché mon cheval à un arbre de la forêt ; je me suis déguisé en mendiant, et je me suis dirigé vers l'abbaye de Sainte- Thérèse.

FLAVY

Bien.

MELcnv.

J'ai demandé du pain et quelques heures de repos.

FLAVY

Enfin?

MELCUY.

La femme qui garde la grille m'a long-temps examiné pour voir s'il n'y avait point danger pour les dames à introduire, contre l'usage, un homme dans l'abbaye; car vous savez qu'on ne fait d'exception à cette règle que pour les pères ou les protecteurs.

FLAVY

Eh bien?

MELCHY.

Je m'étais faitboiteuxet manchot; j'avais courbé mon corps sur une béquille; j'avais éteint ma voix, assoupi mes yeux, allongé mon visage; j'avais l'air d'un pauvre débris d'homme et d'uu épouvantail d'amour... j'ai été introduit.

FLAVY, avec salisfnclion.

Ah!

MELCHY.

Après avoir pris quelque nourriture, j'ai entamé une conversation avec la gardienne de la porte, et ne savais pas trop comment la faire tomber sur le sujet qui m'amenait là, lorsque les dames et demoiselles de l'abbaye, de retour de la promenade du parc, sont venues à passer.

FLAVY

Tu l'as vue ?

MELCHY.

J'ai demandé à la gardienne quelle était, à qui appartenait cette jeune personne, la plus modeste et la plus jolie.

FLAVY, altemi-f.

Qu'a-t-elle répondu?

MELCHY.

Qu'elle était dans l'abbaye depuis deux ans.

FLAVY, avec impatience.

Sa famille, sa famille ?

MELCHY, avec flegme.

La gardienne n'ayant pas d'autre office que de garder la porte, et madame l'abbcsse ne lui faisant jamais part de rien, tout naturellement elle ignore tout; je n'en sais pas plus qu'elle, et vous en savez autant que moi.

FLAY'Y, s' emporta»! , Comment! toute ton adresse s'est bornée...

MELCUY.

Puisqu'elle ne sait rien, que pouvais-je lui faire dire ?

FLAVY

Tu pouvais t'adresser mieux, demander à parler...

MELCHY.

Oui, oui, il fallait éveiller des soupçons par des questions indiscrètes, et révéler que je n'étais venu là que pour m'enquérir de cette enfant! FLAVY, exalte.

Il n'importe! eh! qu'ai-je besoin desavoirautre chose que son angclique beauté? En quoi mon amour peut-il diminuer ou s'accroître par la différences des titres et des noms?

MELCHY.

Vous l'aimez donc bien, monseigneur?

FLAYV, passionné.

Oh! Melchy!... quand je la vis pour la première fois , j'étais à la suite de Charles VII visitant ces contrées. Toutes les dames de l'abbaye , la supérieure en tête, étaient sorties pour saluer le roi sur son chemin.., je fus frappé comme d'un subit éblouissement, et le hasard ayant porté ses yeux vers moi, les miens y prirent un amour qui depuis lors me consume.

MELCHY.

Il y a un mois de cela. Je m'étonne qu'à défaut d'autre moyen vous n'ayez pas fait briser par vos gens les portes de l'abbaye.

Mais songe aux frayeurs de cette jeune fille; je ne veux pas être pour elle Guillaume de Flavy, le farouche capitaine. Je l'aime, comme on aime Dieu, avec crainte et respect.

MELCHY, à part.

Avec respect! monseigneur vieillit.

FLAVY

Écoute : ceci est le dernier amour, l'unique amour vrai de ma vie , et je ne veux point qu'il soit troublé par les jaloux reproches de la vicomtesse. Je veux qu'elle ignore tout. Une fois que cette beauté sera en ma puissance, je la tiendrai cachée, comme un précieux trésor, dans mon manoir de Montlouvier, où la vicomtesse ne va jamais.

MELCHY.

Oui, monseigneur.

FLAVY

En me quittant, tu diras à Bruno de s'y rendre et de faire tout préparer pour m'y recevoir.

.MELCHY.

Et vous me confierez la garde de ce paradis ?

FLAVY

Ce sera là ta retraite, avec une bonne pension. Ah çà! la façon dont il faut cette nuit nous introduire dans l'abbaye est bien convenue?

MELCUY.

Oui, monseigneur.

Tu préviendras Marlha qu'elle vient avec nous. Sa présence nous est indispensable pour nous introduire ; puis pour accompagner cet ange jusqu'au manoir de Montlouvier.

LE MATSOIR DE BIONTLOUVIER.

MELCHT, gaîment.

C'est juste : de même qu'on se sert dun oiseau pour en prendre i autres , on se sert dune femme pour séduire une autre femme.

FLAYY.

Va donc.

JIELCHY, faisant quelques pas.

Je vole.

FLAVT.

Les trois meilleurs chevaux de mes écuries. La nuit approche ; elle peut être orageuse. Le ciel est chargé de nuages. Va donc, va.

MELCHV, à part.

Une méchante action! ma fortune commence.

Il sort par le fond.

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