‹ ThéâtreChapitre 833 sur 971 · SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL

Les Mêmes, DESROSIERS.

MONTORGUEIL. Eh! arrivez donc, mon cher monsieur Desrosiers, j'étais en train de parler de vous.

DESROSîERS. Vraiment !

MONTORGUEIL. Oui, je faisais votrc éloge, je disais qu'il est impossible de rencontrer

un compagnon de voyage plus agréable et plus spirituel.

DESROSîERS. Ah 1 moiisieur, croyez que de mon cOtéjei\'ai qu'à m'applaudir...

MOMORGUEIL. Vous êtes bien ; bon mais permettez-moi d'abord de vous présenter monsieur Antoine de Digonard.

DESROSIERS, suluant. Monsieur ! je n'ai qu'à m'auplaudir. ..

DIGONARD, saluant. i\Ionsienr!

MONTORGUEIL. C'est uu de mes meilleurs amis, un ami de notre cher Didier, et qui a su à force de travail et de capacité se créer une position brillante.

DIGONARD, modestement. 31ontorgueil!

MONTORGUEIL. Qui possède une fortune considérable , et , ce qui est plus rare , une réputation sans tache.

DiGOUAM) xVssez, Montorgueil... assez!...

DESROSIERS. Présenté par vous, monsieur, cela suffit. Couvrez-vous donc.

DIGONARD. Monsieur...

DESROSIERS. Monsieur...

MONTORGUEIL. Messieurs ! [Ils se couvrent tous les trois.) Ah! c'est qu'à Paris, il est indispensable de .savoir à qui l'on a affaire. Dans cette Babylone moderne, il faut toujours être sur la réserve, ou l'on court risque d'être trompé.

DIGONARD. Montorgueil a raison.

DESROSIERS. Ma foi , messieurs, moi, je n'ai jamais craint cela ; en affaires comme en amitié, j'ai toujours été d'une entière confiance... et, jusqu'à présent, je n'ai eu qu'à m'applaudir.

DIGONARD. En vérité, cela prouve la droiture de votre caractère.

DESROSIERS. Et puis je me flatte d'être assez bon physionomiste... je distingue du premier coup d'œil...

DIGONARD. Vraiment!

DESROSIERS. Par exemple, votre ami M. de Montorgueil a tout de suite fait ma conquête... oui , la première fois que je l'ai vu , je me suis dit : Parbleu, voilà un honnête homme.

DIGONARD. Peste! je vois que vous vous connaissez en physionomies.

MONTORGUEIL. Toucliez là, monsicur Desrosiers... ('/ lui tend la main) la confiance d'un homme tel que vous est un trésor pour un homme tel que moi ! Mais je vous le répète , il ne faut pas se fier au premier venu... à Paris, il y a tant de bohémiens.

DESROSIERS, eVonne. Comment! des Bohémiens... vous avez à Paris des réfugiés de Bohème ?

MONTORGUEIL. Eh ! non, vous n'y êtes

. pas... j'entrnds par bohémiens cette classe

d'individus dont l'existence est un problème,

la condition un mythe , la fortune une

' éni;:me, qui n'ont aucune demeure stable.

LES BOHEMIENS DK PAIUS.

aucun asile recoimu. qui ne se trouvent nulle part, et que l'on rencontre partout I qui n'ont pas un seul étai , et qui exercent cinquante professions; dont la plupart se lèvent le malin sans savoir où ils dîneront le soir; ricbes aujourd'hui, affamés demain ; prêts à vivre honnêtement s'ils le peuvent, et autrement s'ils ne le peuvent pas.

DESROSIERS. Ah ça, mais ce sont des filous !

MONTORGUEiL. Non pas, ce sont des bohémiens! Les bohémiens, vous les coudo\ez à chaque pas dans Paris; les uns tiennent le haut bout de l'échelle, ils s'iuiitulent jurisconsultes, ex-préfets de l'empire, ou chevali( rsde l'Éperon d'or... On les trouve à Torii.ui, aux courses, et dans les coulisses de l'Opéra; les autres gravitent au milieu de l'échelle... ce sont les prétendus réfugiés, les pique-assiettes, et les mendiants à domicile... |)auvres diables que l'on rencontre à la iîourse, au Palais-Koyal, ou près des poêles des cafés... Enfin, tout au bas, au pied de l'échelle, se tiennent les infiniment petits, la menue monnaie de l'espèce; ceux-là vendent des cannes, des chaînes de sûreté, ouvrent les portières... , et cœlera... et ca3tera... enfin , mon cher monsieur Desrosiers , il y a, tant de petits que de grands , cent mille bohémiens à Paris.

DESROSIERS. Cent mille !...

MONTORGUEIL. Cent mille oiseaux parasites, alléchés par le grain d'autrui. .. araignées de la civilisation, qui tendent leurs toiles pour y prendre les dupes... Ce spéculateur qui vous propose une affaire d'un million, et finit par vous emprunter cent sous... bohémien. .. L'éditeur de ce journal i\nï ne paraît jamais... bohémien... Ce prétendu banquier qui vous invite à dîner chez Véi y et (\uï s'aperçoit au des.sert qu'il a oublirsa b;»nrse. .. bohémien... Enfin, cet honnne que vous connaissez à peine et qui vcus app'lle son cher an)i, en vous serrant la main [il serre la main de Desrosiers) bohémien!... bohémien...

toujours bohémien...

DLSROSIERS. aIi ! bien, bien, je devine.

iMONTORGUElL. Oui, monsieur, et le soir, tout ce monde-là a déjeuné, a dîné, a vécu '*près s'être réveillé sans un sou.

■ DE.siiosiEr.s. lion, boni je conii^rends. .. ce sont les imbéciles qui payent pour eux... A propos, messieurs, il est cinc] heures; voulez-vous me permettre de vous offrir à dincr?

MONTORGUEIL. Comment donc! j'accepte avec plaisir.

DIGONARD. Et moi j'.diais nous le proposer.

MOiN rORGUElL , has. Meiilcnr!...

iJESr.osiERS, (i Di'ionard. A merveille! nous ferons à liible plus ample connaissance, nous c;iUNerons de la sui prise que j(; ménage | à noire cher Didier... ^

MO-NTor.GLEiL. C'cstcela... le temps seulement de faire p(;rter mes m.'illes.

DESRO.siER.s, voyant entrer vn facteur. Et justement, je crois que les voilà.

WWVVX. V/VWWVA \

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SCÈ.NE Mil.

Les MÊMES, BAGNOLET, ARTHÉMISE, Voyageurs, petits Bohémiens.

Les voyageurs arrivent portant des paquets.

bagnolet, portant despaquets.Xenez, par ici, je vous dis que je porterai ça moi-même.

arthémise. Prenez garde à mon oiseau, surtout.

les petits bohémiens les poursuivent , en criant : Bourgeois, une voiture. Faut-y un commissionnaire, bourgeoise? mon général, je vous demande la préférence.

desrosiers, d Monlorgueil. Ah! mon Dieu! quel brouhaha!

UN facteur. Les malles de M. .Monlorgueil.

MONTORGUEIL. C'est bien, mettez ça là.

plusieurs PETITS BOHÉMIENS. Bourgeois, voulez-vous que je porte ça ?

MONTORGUEIL. Eh ! uou , lai.sscz-moi en repos.

Tous s'éloignent Crêvecœur reste seul près de MontorgueiL

MONTORGUEIL. Eh bien , et toi, qu'esl-cc que tu me veux ?. . .

CRÈVECOEUR. Lesmallcs... porter les malles. .. pour gagner... le pour-boire...

MONTORGUEIL. Je n'ai que faire de loi, ivrogne.

CRÈVECOEUR. Ah!...

Montorgueil le repousse durement; les petits bohémiens le font pirouetter.

BAGNOLET. Eh bien, eh bien, pourquoi le bousculez- vous comme ça... làchez-le donc, ce pauvre honniie!

c.nAi.UMEAU. Au fait, pourquoi qu'il se laii-se faire ? pourquoi qu'il est si endurant?

l'.A'îNOLEr. Vous croyez ça... lui, endurant... il ne l'est pas toujours, allez; rien qu'avec un mot, le moiilon peut se changer en ligre enragé.

(,n\iiME\u. Ali! bah! lui, plus souvent !

\\M\-so\.\LT, posant les cartons. IMus souvent... eh bien, lu \as en juger; dis donc, ehl Cre\eca'ur.

CRÈVECOEUR. Ileiu?

B\(;.\oLET. l'u vois bien celui-là ?

Il lui désigne Chalumeau.

CKÈVECiM:;i R. Oui... eh bien?

1!.\(;noi.i;t. Eli bien, c'est lui qui a f.ii< moni ir .Marie llnb;'r!.

MOMOiu.tEiL, (/(./■ a entendu. [A pnri.) 'A,\\'n- llul-,erll

iO

MAGASIN THEATRAL

CRÈVECOEUR, furteux. Marie Hubert!...

lui!... lui!...

Il s'élance avec fureur sur Chalumeau et le terrasse,

CHALUMEAU. Eli beu ! eh Ijeii !

qu'est-ce qu'il a doue? Retenez-le... mais retenez-le donc !

CRÈVECOEUR, qu'on arrête. Laissez...

laissez... il a fait mourir Marie Hubert...

BAGNOLET, Varrêtant. Allons, allons, Crèvecœur; c'était une farce, c'était pouit'attraper... ce n'est pas lui!

CRÈVEcœUR, se calmant. Ah! ce n'est pas lui !

BAGNOLET. Eh! non, c'était pour plaisanter.

CRÈVECOEUR. Plaisanter!... faut pas plaisanter avec Marie Hubert!

11 s'éloigne paisiblement.

MONTORGUEIL , qui a tout examiné, à fart. Marie Hubert!... voilà qui est étrange! [Allant frapper mr l'épaule de Crèvecœur.) Dis-moi, mon brave, porte ma malle, je te payerai bien.

CRÈVECOEUR. Oui... Oui... merci...

Il va prendre la malle.

MONTORGUEIL. Allons, messieurs!

DESROSIERS. A table nous causerons de notre grande affaire...

BAGNOLET , à ir//iémjse. Partons!... {À part.) Je tiens ma poulette!...

MONTORGCEiL, prenant le bras de Desrosiers. Partons 1 je tiens mon pigeon !

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