‹ ThéâtreChapitre 843 sur 971 · BAGNOLET · texte numérisé non relu

BAGNOLET

MOUTIZON, â une table jiarcourant un

journal. A part. Encore personnel et déjà riciix verres d'absinthe et sept journaux de fousonimés, et je n'aperçois aucune figure de connaissance. {Haut) Garçon! garçon !

LE GARÇON. Monsieur?

M(>^TlZON. Est-ce que vous n'avez pas vu ces messieurs?

j,E GARÇ(>N, Pas encore... d'ailleurs, je crois (]u'il doivent dîner aujourd'hui à la campagne de "SX. de Si'iul-.IulieM.

MONTIZON , à jiart. Diable! moiqui justeincit comptais le trouver ici .. .le commence h croire mon dîner bien aventuré.

LE c.ARÇON. Après ça, monsieur sait bien (jue nous n'avons per-Konne à cette lieureci... il n'est que six beure.s. .. tout le Tiuuide est encore au cercle, au club

MONTlzo^, à pari. C'esi juste!... attendons!... ^^^

BAGNOLET, mis trh-('lrq<t-ii)^^^f tuais

d'une manière outrée. En6n, me voilà revenu dans le quartier Italien ; je respire de nouveau i'air embaumé du boulevard de Gand ! me voilà redevenu un Tigre, un lion, un dandy!... .Je ne suis plus un simple pltoquet; je fais partie des gants serins les plus comme il faut... je <nis un jeune bottes-vernies très-dr^liogué, tout cj\ grâce à la munificence de u)OM ex -petit copiu Didier, qui a appris à l'hôtel que M. D'Srosiers d<'vait dîner ici aujourd'hui... et m'a envové à la découverte, avec ordre de le prévenir si je le rencontre.

MONTIZON, à fart. Ouel est ce monsieur!;

BAGNOLET. Par malheur, je suis si bête qtie je n'ai sonué qu'à embellir l'extéiieur sans réserver (pieNpie chose pour le di dans .. il ne me resterait p.is même de (|U(ii dîner si lafinlaisie m'en prenait... Mais bah! je rencontrerai quelque ancien romjiagnon de folies... (pii...

!\loNllZ(i\, n'avançant. Eli! parblen, je ne melro npepas... c'est bief» lui; c'est Baguiiiskî.

nA(.M»ii:T, à part. Hagniuski... la finaîe polonai.se que je portais au temps de ma

MA(iASIlN THEATRAL.

splendeur!.... [Haut, et lorgnant.) Eh!

mais. . . si je ne suis pas myope, c'est ce fou de Moatizon.

MONTizoN. Moi-même, mon cher!... Anténor de Montizon ! Ah ça , qu'es-tu donc devenu?... je te croyais dans le malheur... niais te voilà plus resplendissant que jamais.

BAGNOLET, avec fatuité. Mais oui... mais oiiT, mon bon ami.

MONTIZON. Tu as donc enicrré trois oncles, ou fait quelque belle entreprise? .

BAGNOLET, de même. Mais oui... mais oui !

MONTIZON. Ce cher Bagninski! Ah! te voilà devenu riche... reçois mon compliment!... {À part.) Parbleu, voilà mon dîner tout trouvé.

BAGNOLET. Ah ça , et toi , la position financière ?

MONTIZON. Oh! moi, je suis à la tête d'une entreprise magnifique, d'une affaire colossale.

BAGNOLET. Vraiment!... ce cher iMonlizon... Ah! tes affaires marchent bien... je suis enchanté de t'avoir rencontré. {À part.) Je ne le quitte plus , et je tiens mon dîner.

MONTIZON. Comme on se retrouve! A propos, est-ce que tu as déjà dîné?

BAGNOLET. Moi!... fi douc. .. à six heures!

MONTIZON. Eh bien , si nous dînions ensemble?

BAGNOLET. Comment douc !... avec plaisir.. . avec beaucoup de plaisir. Justement, je me sens quelque appétit.. .

MONTIZON. Et moi de même. (Appelant.) François? ^

L|^ GARÇON. Monsieur!

BAGNOLET. Deux couverts !

MONT izoN. Oui , deux couverts sur celte

table !

Ils s'asseyent à une table; le Garçon met le couvert.

LE GARÇON. Quel vin prennent ces messieurs?...

MONTIZON. Ah! oui, quel vin préfères-tu ?

BAGNOLET. Ah ! ça m'est égal.

MONTIZON. iMais enfin, ton ordinaire?

BAGNOLET, à part. Mon ordinaire, c'est de l'eau claire. (Haut.) Eh bien!... Beaune première.

LE GARÇON. Beaune première... oui, monsieur.

MONTIZON, écrivant. Et tenez, voici la carte; tu t'en rapportes à moi?

BAGNOLET. Comment donc !...

MONTIZON, à part. Ça montera peut-être un peu haut!... mais je ne n'ai pas besoin de le ménager.

BAGNOLLT, à part. Mazetteîil paraît qu'il

va joliment me traiter. C'est raffaire do sa bourse.

montizoth, reinettani la r;Ote au garçon. Tenez, François... et servez nous vite.

LE GARÇON. A l'iiistaut, monsieur.

Il sort.

MONTIZON. Ah ! tu ne saurais te figurer le plaisir que j'ai à te revoir.

BAGNOLET. Et moi, douc ; sans toi, je ne dînais pas.

MONTIZON. Hein?... comment!

BAGNOLET. J'ai liorreur de dîner seul.

MONTIZON. Ma foi, c'est comme moi; (]uaiid je suis seul, je ne dîne presque jamais!

Le Garçon revient avec une bouteille et les potages ; ils se servent.

BAGNOLET, mangeant. A propos, tu me parlais d'une grande affaire...

MONTIZON. Oui, une affaire de presse...

un journal dont j'ai eu l'idée...

BAGNOLET. Ah! c'est un journal?

MONTIZON. Depuis longtemps, le besoi:) se faisait généralement, sentir d'un journal quotidien, grand format, età i francs par an.

BAGNOLET. Un journal à h francs'... Comment, tu ne prends que h francs à chaque abonné!...

MONTIZON. Mieux que cela, mon cher...

h francs que je donne.. .

BAGNOLET. Comment! tu les donnes!...

Mais c'est ruineux.

MONTizoï^Dutout; mon système est bien simple. *

BAGNOLET. Ah! voyons le

MONTIZON. Tu COIJ^^^I^

journaux à ZiO^gf^t^iLjflLa

et littéraire^^^Miuî'

feuille d'annonces,

née 100,000 francs de lîènéfice net.

BAGNOLET. Ah! bah! 100,000 francs; j'ignorais ce gros chiffre.

MONTIZON. Oui, mon cher, 100,000 fr.

d'annonces que payent de braves industriels alléchés par les vingt mille abonnés des susdites feuilles. Or, un journal qui compterait cinq fois plus d'abonnés ferait aussi pour cinq fois plus d'annonces.

BAGNOLET. C'est clair... comme un bec de gaz. •

MONTIZON. Au lieu de vingt mille abonnés, ayez-en cent mille... et bientôt au lieu de 100.000 francs d'annonces, vous en aurez pour 500,000 hvres.

BAGNOLET. Mais comment trouver cent mille abonnés?

MONTIZON. Je suis sûr de les trouver, piiisque je les paye. Je leur donne k fr. par tête. Mes abonnés me coûtent /iOO,000 francs, et comme mes annonces m'en rapportent 500 mille, J|É^30, 000 francs de bénéfice brut.

BA(^^H:. Ah ! mon ami , c'est superbe,

système!

spéculation des , aille politique ■ \ ite sans ia lit chaque an-

LES BOHÉMIENS DE PARTS

c'est magnifique; je comprends... je saisis tout ton système... tu poses quatre, et tu retiens cinq ; tu retiens six... tu retiens tout... et ta fortune est faite.

MONTIZON. Mon journal doit paraître demain ; presque toutes mes actions sont déjà placées; cependant, comme je n'ai rien à te refuser, si tu voulais les trois dernières. . .

BAGNOLET. Lcs trois dernières !

MONTIZON. On les cote à la Bourse à 750 fr. ; mais pour toi, mon ami, ce sera au prix d'émission... les trois pour 1,500 fr.

BAGNOLET. Que 1,500 Ir.? ça vaut mieux que ça; ça vaut mieux que ça; et... j'en parlerai à mon banquier.

MONTIZON. A ton aise. Prends- tu du café?

BAGNOLET. Ordinairement je m'en prive ; mais aujourd'hui je prendrai tout ce que tu voudras.

MONTIZON. C'est ça. Graçon, du café, et l'addition.

LE GARÇON. Oui, messieurs.

BAGNOLET. Ma foi , mon cher Montizon , ce dîner était délicieux... tu t'entends parfaitement à commander.

MONTIZON. N'es-ce pas?... L'habitude!...

LE GARÇON versc , et présente la carte. Voilà, messieurs.

Chacun lui fait signe de la donner à l'autre; le Garçon, qui la leur a présentée alternativement, finit par la mettre au milieu.

MONTIZON, la prenant. Dix-sept francs. . . ça n'est pas trop cher !. . .

Il la passe à Bagnolet.

BAGNOLET la prenant. Mais non... mais non!... c'est pour rien...

11 la repasse à Montizon.

MONTIZON. Hein!... quoi donc?... Ah!

tu veux que je vérifie... tu n'es pas ferré sur l'addition , toi... ( Comptant. ) Cinq , dix, seize!... (// achève bas.) Le compte est exact!

Il la présente à Bagnolet.

BA.GNOLET, laprcnant. Oui, oui, le compte est très-exact... (// la lui rend.) Tiens.

MONTIZON. Que veux-tu que j'en fasse?

BAGNOLET. Eh bien, mais... que lu la payes...

MONTIZON. La payer!. ..moi!

BAGNOLET. Sans doute, puisque tu m'as offert. . .

MO^TIZON. Offert... quoi?...

BAGNOLET. A dîner.

MONTIZON. Je t'ai offrit à dîner!... Je t'ai offertdedînerensemhic, et je t'avouerai même que je complais sur loi... car, par le plus grand des ha.sards, je suis sorti sans ma bourse.

BAGNOLET. Ah! bigre ! moi, Jj^^eu la mienne, mais il n'y a rien dedauj

MONTIZON. Ah ! fichtre ! Eh quoi, malheureux ! tu te mets à table sans argent!

BAGNOLET. Il est charmant!... Eh bien, et toi ?

MONTIZON. Moi, c'est bien différent....

Mais comment nous tirer de là maintenant?

BAGNOLET. Est-ce que tu n'as pas quelque chose à laisser: un bijou, une canne à déposer? c'est reçu, ça se fait ces choses-là.

MONTIZON. Je le sais bien que ça se fait... Parbleu!... une canne... j'en ai déjà trois en pension au comptoir... je suis brûlé, mon cher, entièrement brûlé!

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