SCENE III
Les Mêmes, CRÈVECŒUR, mis plus proprement et le bras en écharpe.
CRÈVECOEUR. Ah 1 te voilà!... te voilà!... je te cherchais partout.
ARTHÉMISE. Tiens , quel changement ! il ne se ressemble plus.
LOUISE. Je croyais que vous reposiez encore, mon père.
CRÈVECOEUR. Non, uou ; mais quand je ne te vois pas , quand je n'ai pas ma (ille , là , auprès de moi , je suis tout troublé , tout inquiet... j'ai toujours peur que mon bonheur ne soit qu'un rêve : il faut que je te voie , que je te parle , que je t'entende, pour être bien sûr que je t'ai retrouvée.
ARTHÉMISE. Ml 1 dame , c'est que vous avez été fièrement longtemps privé d'elle.
CRÈVECOEUR. Oh! oui , trop longtemps...
je uc suis pas encore fait aux nouvelles joies de mon cœur ! et je vois bien que quelquefois on se moque un petit peu de moi dans cette maison de braves gens oii on m'a recueilli.
LOUISE. De vous, mon père?
CRÈVECœUR. Eh oui ! oui... parce que je te suis i)artout conmie un enfant , parce i que je te dévore des yeux , parce que je répète à chaque instant : Ma fille , ma fille ! ça les étonne ; ils croient que c'est un |)ou de folie ; il n'y a que nous deux qui sachions <[ue c'est beaucoup (h; bonheur.
ARTHÉMISE, e//(«('. Pauvre vicux! Ah tenez, père Crèvccœur, cnibrassez-moi; vous êtes un brave homme de l'aimer comme ça ; et il faut TOUS moquer de ceux qui se moquent de vous.
CRÈVECOEUR. Oh ! je ne leur en veux pas... je me dis tout bas : Qu'est-ce ça me
fait?... j'ai ma fille Ah! si vous sa\icz
l'effet que je ressens là, quand je médis ça tout bas!... c'est ma pensée de tous les instants I la nuit même, quand je m'éveille ,
je cherche bien vite sous ma tête ces papiers q'i'cUc m'a remis : les preuves de mon innocence, et la dernière lettre de sa pauvre mère ; je les porte à mes lèvres , je les embrasse en pleurant de joie, de bonheur, et je me dis : C'est vrai... c'est bien vrai... j'ai ma fille!
LOUISE. Mon bon père, pourquoi le ciel ne nous a-t-il pas réunis plus tôt?
CRÈVECOEUR. Bah ! nous avons encore le temps d'être heureux, je me sens rajeuni de dix ans.
ARTHÉMISE. C'cst vral, vous n'êtes plus le même du tout.
CRÈVECOEUR. N'cst-ce pas?... grâce à ce digne homme qui m'a fait soigner... Mais je m'acquitterai envers lui; je vais reprendre mon ancien état. . . je vais travailler pour toi , va.
ARTHÉMISE. Et VOUS ne boirez plus d'eaude-vie ?
CRÈVECŒUR. Jamais : pourquoi faire à présent? Je n'ai plus besoin d'oublier... Ah! à propos, ma fille, qu'est-ce que tu voulais me dire ?
LOUISE. Mon père , il faut que j'aille à Paris... pour... pour une affaire.
CRÈVECOEUR. Je ne le demande pas pourquoi'... il faut que tu ailles à Paris. .. nous irons à Paris.
LOUISE. Vous! mais c'est impossible; et votre blessure?
CRÈVECOEUR. Elle me ferait bien plus souffrir loin de toi. C'est dit, nous irons ensemble.
ARTHÉMISE. D'aiUeurs, on peut prendre une voiture.
CRÈVECOEUR. G'cst ça, nous partirons dès que nous aurons prévenu et remercié le brave propriétaire de celte maison... et ça ne tardera pas... car le voilà.
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