‹ ThéâtreChapitre 885 sur 971 · DON CÉSAR, DON JOSE · texte numérisé non relu

DON CÉSAR, DON JOSE

DON CÉSAR. Vous! dans ma prison !...

DON JOSE. Ne me faites pas l'injure d'en être surpris... je fus toujours de vos amis, don César, et les amis sincères et vrais sont ceux qui persistent jusqu'au dernier moment. .. Votre main !

DON CÉSAR. Comment donc! après ces affectueuses paroles. .. {A part. ) Il a quelque tour pendable à me jouer.

DOxS JOSE. Je viens d'apprendre la fin de votre malheureuse aventure... C'était, pardieu bien la peine de vous donner de bons avis... Vous n'avez plus que deux heures à vivre.

DON CÉSAR. Vous VOUS trompcz.. .. uns heure trois quarts.

Il montre le cadran.

DON JOSE, souriant. C'est compter juste.

DON CÉSAR. La vie est si courte !

DON JOSE. La vôtre cependant sera encore assez longue, pour ce que j'ai à vous dire... el pt ur ce que vous aurez à faire ensuite, si nous nous entendons. . . Tenez, asseyons-nous, et causons.

DON CÉSAR. Causons, et le plus lentement possible... je ne sais que faire de mon temps.

DON JOSE. Eh ! je vous apporte peut-être de quoi l'occuper... [Elevant la voix.) Don César?...

DON CÉSAR. Don José?

DON JOSE. Mettez-vous un instant en tête que je suis tout-puissant dans ce pays... que je suis... ou le premier ministre de notre seigneur le roi, ou une bonne fée, à la baguette magique... à votre choix.

DON CÉSAR, le regardant. Je choisis le ministre... franchement, vous n'avez guère la mine d'une bonne fée... et il y a un peu de ministre dans votre regard.

DON JOSE. Vous me flattez... Eh bien, donc, moi, ministre ou fée, je vous dis ceci : tout homme, dansvotreposition...dé'icate, a toujours je ne sais quels regrets, quels désirs qui troublent ses dernières heures.... Pariez, confiez-vous à un ami... je jure, si vous acceptez mes conditions, de vous accorder quoi que vous demandiez... (vivement) sauf, bien entendu, la vie.

DON CÉSAR, avec reproche. Ah ?.. . pouvezvous me croire assez indiscret, pour vous demander de ces choses-là !

DON JOSE. Eh bien ?

DON CÉSAR Eh bien ! je ne regrette et ne désire absolument rien.

DON JOSE, à part. Diable !

DON CÉSAR. Ah! cependant... attendez!...

vous avez dû voir ici, en entrant, un jeune homme, un enfant...

DON JOSE. Celui pour qui vous avez eu cette querelle ? celui qui cause votre mort?...

DON CÉSAR. Oui, je lui dois cela, à ce petit... je dois quelque chose à tant de monde!... et vraiment ilm'intéresse... Je neveux pas qu'il continue à souffiir, à être malheureux, quand je ne serai plus là pour tuer messieurs les capitaines qui le maltraitent... Faites quelque chose pour cet enfant.

DON JOSE. N'est-ce que cela ?.. je le prends à mon service ; je me charge de son avenir.

DON CÉSAR. Merci!

DON JOSE . Mais vous me demandez là bien peu.

DON CÉSAR. Vous comptez donc me demander beaucoup ?

DON JOSE. A vous , d'abord... Avez-vous quelque autre désir ?«.. cherchez.

DON CÉSAR. Ma foi... je ne trouve rien.

DON JOSE, à part. Je n'aurais pas son consentement à si bon marché. [Hnut.) Tenez, je vous viens en aide... Don César, vous avez dû, dans vos nombreux voyages, assister à de curieux spectacles. [L'observant.) Vous estil arrivé de voir pendre un homme ?

DON CÉSAR, devenant pensif. Oui... j'ai vu cela... j'en ai vu pendre trois... C't-st un souvenir quidepuishier, je l'avoue, ne cesse de me préoccuper... J'ai vu trois pendus, et j'ai ri de tous les trois!... monDieu, oui, j'en ai ri !

DON JOSE. Vous vous repentez de ce mouvement peu charitable?

DON CÉSAR. Moi?. .. ma foi, non... Je me dis seulement : Je ne ferai pas en l'air meilleure figure qu'eux... et si j'ai ri de ceux-là, d'autres vont rire de moi. {S' animant peu à peu.) Pendu!... mais c'est infâme!... jamais, dans toutes les Espagaes, on n'a pendu un

DON CÉSAR DE BAZAN

gentilhomme !. .. qu'on pende un manant !... qu'on pende un Alcade!... qu'on pende mes créanciers!... cela leur revient... mais don César, le dernier des Bazan et des comtes de Garofa!... Mais c'est plus qu'une mort houleuse!... c'est une mort ridicule, grotesque... Allons donc! est-ce que je veux de cela?... Qu'on me place debout, la tête haute, en face de douze soldats, aux arquebuses bien chargées, que douze bonnes balles de plomb me jettent mort, le crâne et la poitrine fracassés... à la bonne heure! c'est ainsi que doit mourir un gentilhomme !

DON JOSE. Et c'est ainsi que vous mourrez.

DON CÉSAR, vivement. Vraiment?... vous me le jurez?...

DON JOSE. Sur mon honneur et sur mon épée.

DON CÉSAR. Ah! je renais, je respire!... Douze braves soldats du roi , qui m'enverront la mort comme je la recevrai, résolument et gaiement!... Je veux les voir, leur serrer la main , je veux boire avec eux...

DON JOSE. Boire avec des soldats, vous, comte de Garofa!

DON CÉSAR Bah ! j'ai bien dérogé avec des muletiers et des bandits!... et puis, franchement, tout Garofa que je suis, si je vaux un peu mieux qu'eux maintenant, ils vaudront beaucoup mieux que moi tout à l'heure.

DON JOSE. Soit... Ilvous sera servi un repas somptueux , qui vous rappellera vos prospérités passées... Est-ce là tout?

DON CÉSAR. C'est tout... Mais, parbleu! maintenant je suis curieux d'apprendre ce que vous pouvez avoir à me demander!... Voyons, j'ai fait mes conditions, faites les vôtres... Pour que je meure content, pour qui' cet enfant soit heureux et pour que je ne sois pas pendu.. . qu'exigez-vous?

DON JOSE. Très-peu de chose.

DON CÉSAR. Si peu que cela !

DON JOSE. Il faut tout simplement... vous marier.

DON CÉSAR. Hein?... plaît-il?... me marier! Pourquoi faire? Voyons, don

lose , dites-moi donc pourquoi ?

DON JOSE. Impossible... c'est un mystère.

DON ri:sAR. J'aurai si peu le temps d'être indiscret!...

DON JOSE. Je ne puis.

DON CÉSAR. Ce n'est pas pour l'héritage que je laisse après moi. .. excepté mes dettes

et mon nom (Vivement.) Mou nom?....

mais, j'y suis !.... c'est une valeur, cela !... Don José , je vois, je comprends tout!

DON JOSE. Comment?

DON CÉSAR. C'est une femme sans nom et

qui en veut un uue femme qui hrùle du

désir (le s appeler comtesse on ^tu^hes^c

Allons, convenez-en , c'est cel.i.

DON JOSE. Peut-être.

DON CÉSAR. En ce cas, ce nom, elle l'aura , et grand bien lui fasse.

DON JOSE. Vous acceptez?

DON CÉSAR. J'accepte Après tout, je

ne savais comment employer mon teiups. . je me marie : c'est une occupation comnv une autre... Je prends femme pour... uv< heure et demie... j'aurai bien du malheur s'il m'arrive des désagréments de ménage

DON JOSE. Ainsi , vous consentez à trans mettre à votre femme le nom de Bazan , k titre de comtesse de Garofa ?...

DON CÉSAR Et le comté de Garofa s'

elle en retrouve les morceaux... Ah! mais, à propos.. . comment la nommez-vous , ma femme ?

DON JOSE. Je ne la nomme pas.

DON CÉSAR. Au moins, est-elle jeune?...

jolie?

DON JOSE. Je n'en sais rien.

DON CÉSAR , vivement. Et moi. je le sais !.. J'entrevois , à travers tout ce mystère , une abominable figure de vieille !... Je parie ma tête... {Se reprenant.) Non, elle ne m'appartient plus, je ne peux pas la mettre au

jeu Je parie la vôtre , que ma femme a

cinquante-cin(i ans !... On a vu des femmes avoir cet àge-là.

DON JOSE. Quand cela serait?

DON CÉSAR. Je romprais le marché.

DON JOSE. Allons donc!

DON CÉSAR. Attendez, au fait!... [Réfléchissant.) Je serai fusillé à sept heures

avant la nuit Il n'y a pas de danger

Allons! j'épouse le demi -siècle, les yeux fermé.s,

DON JOSE. Oh ! vous pourrez les ouvrir... un voile épais couvrira le visage de la comtesse de Bazan .

DON CÉSAR , s'inrlinnnt. Combien je vous sais gré de cette attention I

DON JOSE, s" inclinant àsonlour. Elle seule devra s'en plainrirc... car elle ne pourra guère, à travers ce voile, distinguer les traits du beau cavalier qu'on lui donne.

DON CÉSAR , avec compassion. Pauvre

vieille!... Mais il y aura compensation

car, si elle ne voit pas mes traits , encore florissants... elle ne verra pas mon liabil...

DON JOSE , souriant. Qui ne l'est plus

DON CÉSAR, avec philosophie. Il a tant voyagé !

DON JOSE. Et il faut qu'il se repose

( Appelant. ) Verc7. l... EnUcz là, mon cher

don César et vous y trouverez, grâce

à mes soins , tout ce qu'il vous faut pour paraître dignement devant voire fiancée.

DON CÉSAR. Eu vérité?... Allons, je me ; •^o faire, je me laisse euiraîner au cou-

iO

Magasin tbeatral.

rant de ma destinée.. . Qu'on me pan-fume , qu'on nie couronne de roses , qu'on me

marie et qu'on me tue Par ma foi !

Dion dernier jour est un beau jour!

Il sort à droite.

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