‹ ThéâtreChapitre 89 sur 971 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

D'ORBENDÂS, MARIE.

MARIE

Oh! vous voilà enfin 1 je vous ai attendu tout le jour... je commençais à craindre quelque accident... Vous êtes fatigué? j'ai fait préparer pour vous ces rafraîchissemens.

d'orbendas.

Bonne Marie !

MARIE, prenant son manleau ' .

Donnez-moi votre manteau. [Elleporle le manteau sur un siège.) Je craignais surtout que vous n'eussiez rencontré sur votre chemin quelquesuns de ces bandits qui infestent encore la partie de la contrée d'où vous venez.

Ij'ORBENDAS, lui prenant la main et lui souriant

Comment sais-tu de quel côté je viens?

MARIE

Ce n'est pas difficile : l'abbaye a deux entrées a cause de la rivière qui la traverse dans un canal souterrain. Vous arrivez toujours par celle-ci {le fond), jamais par Tautre [la (jaurhe) ; c'est une remarque que j'ai faite, et j'ai pensé quelquefois que vous pourriez être seigneur de ce manoir de JVIontlouvier perché sur la montagne et dont on aperçoit les tourelles d'ici, quand le temps est bien clair,, . car, voyez-vous, noble bienfaiteur, quoique vous m'ayez dit de me tenir l'esprit en repos, je cherche toujours à saisir les moindres circonstances qui peuvent me faire deviner qui vous êtes, (jui je suis et le mystérieux lien qui nous unit tous deux.

U'ORBENDAS,

Cela te préoccupe?

MARIE

Oh! oui, et je soupire après le jour où vous m'avez promis de me tout dire.

I»0RBEM)AS.

Et si ce jour était venu ?

M.VRIE.

Je vais savoir...

n"ORBEM)AS, s'assciianl à droite.

Assieds-loi près de moi, Marie.

MARIE, ftv.s/.vc'.

Je vous écoute,

I>'0RBE>DAS.

i\'est-ce pas, 3Iarie, qu'en ce moment lu espères tie mon récit la réalisation de tes rêves? car, libre de tout imaginer dans une histoire que tu ignores, tu n'as pas mancjué sans doute de le donner d'illustres parens, possesseurs d'une grande for-

• M.irif, irOibcnaas.

tune? Ta mère, dans ton esprit, est une noble dame, et ton père un puissant seigneur ?

-MARIE

Kon, je vous jure. Dans mes rêves, je fais de mon père un homme juste et bon, qui m'aime, et je donne à ma mère une figure douce et belle, avec des yeux touchans et qui me regardent toujours. Voilà tout. Quant à la fortune, il ne m'est pas arrivé d'y songer.

d'orbexdas.

Et moi, Marie?

MARIE, attendrie et exaltée, Ohl vous, je nai pas besoin d'un grand effort d'imagination pour savoir que vous êtes le meilleur des hommes. Je n'ai qu'à me souvenir de tout ce que vous avez fait pour moi.

d'orbe>das.

Écoute , Marie ; je vais le laisser le choix entre deux existences. Quand tu me connaîtras, tu seras libre de me suivre ou de rester toujours dans cette abbaye.

MARIE

La vie que je passe ici est douce et heureuse; mais il doit y avoir plus de douceur, plus de bonheur encore à vivre près de vous. Je vous suivrai. d'orbendas.

Écoute-moi donc. Je pourrais garder le silence sur ce qui me concerne, et il ne t'en coûterait pas beaucoup, je pense, d'ignorer toujours ce que tu as ignoré si long-temps; mais je craindrais que le hasard, jetant un jour sur nos pas quelqu'un qui m'aurait connu, les illusions sur mon compte ne fussent dissipées et que tu n'eusses du regret de m'avoir suivi.

marie.

Ohl jamais, jamais 1 je vous écoute.

d'orbenpas.

Tu as entendu parler sans doute de ces fameux capitaines des compagnies, de ces routiers qui, sous le prétexte de chasser les Anglais du royaume de France, ont eux-mêmes traité la France en pays conquis ?

MARIE

Oui, oh! oui, bien souvent, et j'ai quelquefois pensé que ces hommes cruels pourraient bien se trouver dans l'histoire de ma famille. Madame l'abbesse nous les a peinls comme des honunes de rapine et de meurtre, laissant la désolation partout où ils étaient passés, pillant les églises, massacrant les prêtres , incendiant les châteaux , ne respectant ni les hommes ni Dieu.

I)'ORBE>UAS.

Et en entendant ces récils, tu as bien des fois maudit ces hommes ?

MARIE

Bien des fois.

D'0RBE>nAS.

Eh bien, Marie, tu m'as maudit.

MARIE, anc effroi.

Quoi ! vous avez clé...

i)'onnE>DAS.

J'ai été... non pas même un de ces capitaines;

iMAGASIN THEATRAL.

car, malgré leurs crimes, une sorte de gloire a fait retentir le nom de ces brigands , nobles pour la plupart ; et ils ont dans leur carrière de vaillantes prouesses qui restent attachées à ces noms comme pour effacer leurs crimes... moi, Marie, je n'ai été que le valet, le barbier de l'un d'eux. Ma vie est souillée des mêmes forfaits; mais brigand subalterne pour le rang et n'ayant pas de nom pour signer comme eux mes actions honorables, je leur ressemble en tout, moins la gloire qu'ils ont de plus.

MARIE

O mon Dieu !

d'grbekdas.

Oui, Marie, voilà quel fut celui qui, sans l'obligation d'aucun devoir , sans que la voix du sang lui imposât des sacriflccs, a élevé ton enfance comme il eût élevé celle de sa fille ; et non content de veiller pour toi sur le présent, a employé depuis toute sa vie pour assurer ton avenir... Marie, tu ne me maudis pas?

MARIE , graduellement toucliéc fendant le couplet précédent.

Moi, vous maudire!

d'orbe>'das, se découvrant.

Bénis-moi donc, ange du ciel, et je croirai que tous mes crimes sont expiés.

MARIE, tombant à ses jneds.

Bénissez votre fille, mon père.

d'orbekdas, après l'avoir baisée au front, la relevant et se levant aussi.

Mon enfant ! tu connais mon histoire, et maintenant je vais te dire tout ce que je sais de la tienne.

marie, pleurant et lui serrant la main.

Vous n'êtes pas mon père, et depuis si longtemps je suis votre unique pensée! {Elle essuie ses yeux.) Parlez, parlez, je vous écoute. d'orbendas.

Il y a douze ans, lorsque la France, moitié anglaise, moitié française, était dévorée par la guerre civile, j'étais à la suite d'un de ces capitaines qui, m'ayant rencontré sur son chemin , content de mon audace, m'avait pris en affection. Trois compagnies de routiers , celle de mon maître , celle d'Antoine de Chabanne et de Geoffroy de Saint- Belin, dévastaient la Guyenne et pillaient les^paysans français, quand les Anglais n'étaient pas là. Un jour, je l'ai bien retenu, c'était le 13 janvier 1438, la nouvelle nous arriva que les Anglais mettaient tout à feu et à sang dans le gros bourg de Saint-Rupert.

marie , réfléchissant et siiivant avec une profonde

attention et une émotion extrême le récit de d'Or-

bendas.

Saint-Rupert !

D'OREENnAS.

Nous nous mîmes en marche pour les combattre , les chasser et recueillir le reste de leur butin.

MARIE, à elle-même, comme retrouvant dans sa pensée de lointains souvenirs.

Oui, oui. {A d'Orbendas.) Après.

D'ORBETfDAS.

Lorsque nous arrivâmes, les Anglais avaient fui ; tous les habitans avaient été massacrés, la flamme avait tout dévoré ; nous ne trouvâmes que des ruines.

MARIE

Ensuite, ensuite!

d'orbendas.

Les soldats des trois compagnies erraient çà et là, soulevant les pierres noircies par le feu , les poutres brûlant encore, pour emporter quelque butin. Je faisais comme les autres, et me trouvant seul entre les quatre murailles d'une maison, j'aperçus un Anglais qui se cachait dans les décombres. Je m'avançai; il se leva, tenant entre ses bras un enfant qui nous regardait tour à tour avec effroi.., je me précipitai sur cet ennemi, et lui plongeant ma dague dans la poitrine, je lui arrachai l'enfant.

MARIE, lamain sur son cœur.

Oui, oui.

d'orbendas.

C'est que, vois-tu, Marie, à cette époque à jamais exécrable , les enfans étaient la plus précieuse partie d'un butin; et j'en ai vu par troupeaux , suivant les vainqueurs , pour être chèrement vendus ensuite à leurs parens. L'enfant dont je te parle me faisait espérer une riche rançon. Voilà pourquoi je tuai cet homme.

MARIE

Oh! c'est horrible! pardonnez...

d'orbendas, avec insouciance.

C'était un Anglais. [Ému.) Cette jolie enfant, Marie... (// la baise nu front et essuie en silence une larme.) Je te pris sous mon manteau, et je te dérobai à tous les yeux , de peur que quelqu'un ne vînt te disputer à moi. Quelque temps après, les trois compagnies étaient dans le Languedoc, et personne ne t'ayant réclamée, je t'avais emportée avec moi, et, à cette époque, Marie, je t'aurais volontiers vendue pour un ducat; mais personne ne voulait t'acheter , n'espérant pas te revendre. [Avec une grande sensibilité et la regardant en pleurant.) Oui, Marie, oui, ma fille, toi que j'aime uniquement sur la terre, gracieuse et noble enfant, je t'aurais alors vendue pour un ducat !

MARIE, attendrie, mais avide de savoir le reste.

Oh! poursuivez, poursuivez!

d'orbendas.

Bientôt ta gentillesse, tes caresses naïves, ta faiblesse, l'abandon où tu te trouvais, tout cela me toucha le cœur; je résolus de te servir de père... Condamné à une vie errante et périlleuse, je te confiai à une femme qui reçut en échange de ses soins le fruit de mes rapines, et j'allai, moi, continuant mon infâme métier; mais, cette fois, pour t'assurer un sort brillant. Grâce à la générosité du capitaine que je servais, je devins riche. La femme qui avait soin de toi mourut, il y a deux ans ; j'allai te prendre, je te rapprochai de moi, je te plaçai dans cette abbaye, et si je ne me fis pas

LE MANOIR DE MONTLOUYIER

connaître, ce fut pour ne pas attirer sur toi le mépris dont j'eusse été l'objet. Si l'abbaye reçut de moi de magniflques offrandes, si mon riche costume fit croire à un grand seigneur, ce fut encore pour toi, Marie, pour que tu fusses aimée, honorée...

MARIE, reconnaissanle et émue,

0 mon père!... et ma famille? vous n'avez rien appris de ma famille ?

d'orbendas.

Depuis deux ans, j'ai fait des démarches ; j'ai visité les lieux où était le bourg de Saint-Rupert ; j'ai signalé aux habitans du nouveau village la place où je t'avais trouvée.

MARIE

Et vous n'avez rien découvert ?

D'0RBE>'DAS.

Rien... mais toi, Marie, toi que je puis interroger maintenant sur un pareil sujet, rappelle tes souvenirs... ne pourrais-tu rien me dire?

MARIE

J'étais bien jeune alors.

d'orbendas.

Tu avais trois ou quatre ans.

MARIE

Quand vous avez parlé du bourg de Saint-Rupert, il m'a semblé que je n'entendais pas ce nom pour la première fois.

d'orbendas.

Mais cet Anglais qui te tenait dans ses bras, ù qui t'avait-il enlevée?

MARIE

Je ne m'en souviens pas... mais je sens flotter dans ma mémoire l'image de ces scènes de désolation dont vous m'avez parlé; j'ai même gardé le souvenir de ma terreur, et plusieurs fois, ce souvenir m'a éveillée pendant la nuit.

d'orbendas.

Ne te souviens-tu de rien, antérieurement à ce funeste jour?

MARIE

Oh! si, si... il est une chose aussi fraîche, aussi jeune, aussi vivante dans ma pensée, que si clic m'était arrivée hier.

d'orbendas.

Parle, ma fille, parle... Peut-être...

Mais celte chose est tout-à-fait isolée, tout-àfait seule ; elle ne se lie à rien.

d'orbendas.

Dis toujours, dis toujours.

MARIE, clurcliiint dans .s<i penm'c, Icntaiicnt.

C'est un jardin où je suis avec deux femmes, l'une sous le rostuuic d'une [i;iy saune, l'autre richement vêtue. La première mélcve dans ses bras, en voyant venir l'autre, et me dit : Voici Notre- Dame de Bienvenue ; puis l'autre fcnuue me presse sur son coeur, me caresse, pleure en m'embrassant; et quand elle se retire, je la regrette; et quand le soir arrive, quand la paysanne me fait faire la prière, je la termine par ces mots : Nolrc-Daïuc de Bienvenue, protégez-moi.

D ORBKXDAS.

Voilà tout ?

MARIE

Oui; et depuis, j'ai conservé l'habitude de prononcer ces paroles toutes les fois que je redoute un malheur; et, chose étrange, le malheur est toujours détourné... tenez, tout-à-l'heure , avant que vous fussiez venu, je craignais pour vous quelque funeste accident, et je m'en allais me reposer, en murmurant ces paroles... tout-à-coup vous avez paru !

d'orbesdas.

Et tu n'as pas retenu le nom de ces deux femmes?

MARIE

Non... je n'ai retenu que leurs traits et le son de leur voix !

Et tu ne sais pas d'où venait cette femme richement vêtue?

MARIE

Non... à cette époque, je croyais qu'elle venait du ciel , car elle était douce et belle comme un ange!

d'orbendas', prenant et mettant son manteau.

Allons , il faut que je te quitte.

MARIE

Déjà?

d'orbendas.

Le jour approche. Je vais m'occupcr de la réalisation de mes biens... mais, dis-moi, Marie, si le hasard nous fait découvrir tes parens, s'ils vivent encore, s'ils sont riches et puissans, tu m'abandonneras pour eux peut-être?

marie.

Moi!... non, jamais, jamais!... que je retrouve mes parens ou que je les aie perdus sans retour; qu'à l'avenir je vive près deux ou ailleurs, une chose est certaine ; c'est que je serai toujours avec vous, que je ne vous quitterai pas !

d'orbendas, ému.

Marie !

MARIE, t'niHt'.

Est-ce que vous n'êtes pas mon père?... vous voulez bien, n'est-ce pas, que je vous appelle mon père?

d'orbendas, lui prenant 1rs mains.

Est-ce que je ne t'appelle jins ma fille?... va, bientôt, demain peut-être, lu me suivras dans un pays étranger; un jeune homme, un digne ami nous accompagnera, et nous \ivroiis heureux, toi, loin du lliéàlre de tes malheurs, moi luin de celui de mes...

marie, lui mettant ta main sur la bouche pour l'empêcher d'achever.

Partout où vous >oudrez, mon père.

d'ouhenkas.

Que j'obtienne aujourd'liui de monseigneur l'écrit que je désire, cl (iciiiain...

MARIK

Oh! quel bonheur!

' U'Orbcndas, Marie.

MAGASIN THEATRAL

«"oniiENDAS, appuyant.

Jure-moi de ne redire à personne, cntends-lu, pour quelque motif que ce soit, ce que je viens de l'apprendre.

MARIE

A personne, je vous le jure.

d'orbendas.

Adieu, Marie, adieu!

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