‹ ThéâtreChapitre 908 sur 971 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MARITANA, LE ROI.

LE ROI. à part. Seuls!... Enfin, me voilà seul avec elle !

MARITANA, à pavt. Mon Dieu!... comme je tremble !

LE ROL Pourquoi donc , madame , vous tenez-vous si loin de moi?

MARITANA. Pardou.. . c'est que...

LE ROI. £h ! mais, comme vous êtes pâle!, ., ( Lui prenant la main, qu'il presse dans les siennes. ) Cette main est glacée 1

MARITANA, retirant vivement sa main.

Monsieur le comie,,,

LE ROI. On'est-ce donc, madame?

MARITANA. Oui, je suis en effet bien troublée... bien émue... mais ce trouble, celte émotion doivent - ils vous surprendre ? . . . Notre n)ariagea été si bizHrre...si étrange... que rien ne doit plus nous étonner, ni l'un ni l'autre... Pardonnez-moi donc ce que j'éprouve ici, et l'aveu (|ueje vais vous faire... (Avec effort.) Monsieur le comte... j'ai peur de vousl

LE ROI. Peur de moi?... C'est par de l'eUroi que vous répondez à l'amour... d'un mari?... (Avec autorité.) Ah! nous voulons savoir... [Se reprenant et avec douceur.) Je veux que vous me disiez, ÏMaritana, pour ([iiO' vcius tremblez près de mo'.

MARITANA. Vous avez le regard si sévère, si iii posant... que je me rappelle, malgré moi, quelle distance nous sépare... quel rang est le vôtre , et quel humble son était le mien... Je nepuism'habuuer à vous parler... comme à un mari., j'o.se à peine arrêter mes yeux sur les vôtres... enlin... j'ai peur de vous !

LE ROI. Et si je m'efforce de sourire , à travers ma sombre tristesse?... Si ce regard, si sévère... se fait doux et suppliant... n'oblicndrai-jc pas un peu de conliance, un neu

d'abandon et de tendresse? ... Don José m'assurait que vous attendiez mon retour avectant d'impatience !... Don José me trompait donc !

MARITANA. Non , monscigneur , ce n'est pas vous, c'est moi qu'on a trompée.

LE ROI. Comment?

MARITANA. Je vais tout vous dire. .. Je voulais connaître mon mari, et j'ai interrogé les femmes qui m'entouraient , jusqu'à mes serviteurs , sur ce comte de Bazan , dont je portais le nom...

LE ROI. Et que vous a-t-on dit ?

MARITANA. On m'a dit que, ruiné, abandonné, proscrit par ceux de son rang, il parcourait l'Espagne comme un aventurier

mais qu'il était resté toujours fier et noble... on m'a dit qu'aux jours de sa misère, les hasards du jeu furent ses seules ressources ; mais qu'il était resté toujours loyal... qu'il se battait souvent sans motif, mais plus souvent encore pour défendre et protéger le faible... Eh bien ! il y avait, dans ce mélange d'abandon et de gaieté, de courage, rte générosité et de misère, je ne sais quel charme, auquel je me livrais, en regardant dans l'avenir et dans le passé... Car, moi aussi, j'a-. vais été pauvre, seule et abandonnée... Qui sait, medisais-je, si,quelquejour où je chantais sur les places de Madrid, il n'a pas passé près de moi, riant et chantant dans sa pau • vreté?... Il devinera mon cœur, lui, enfant perdu comme je letais moi-même... Il comprendra l'ennui qui me dévore dans ce palais... (1)

AIR : Je ne sais que t'aimer (de Labarre). Et moi. je l'attendais, pour revivre, renaître; J'attendais son retour après tant de revers... Et lorsque l'on m'a dit : Il vient 1... il va paraître I Mon cœur a palpité, mes bras se sont ouverts... Vous entrez!... je vous vois!... adieu, rêve, chimère! Je ne reconnais pas don César, mon époux... Je le rêvais si bon 1 . . . Vous êtes si sévère ! . . . Enfin, j'allais l'aimer. . . et j'ai peur. . . peur de vousl

LE ROI , avec amour. Eh bien ! s'il vous faut un époux insouciant et joyeux... souriez-moi, ma bien-aimée.. . et le bonheur que vous aurez mis dans mon âme se reflétera sur mon visage.

MARITANA, se dégageant de ses bras. Au nom du ciel 1 monsieur le comte!...

LE ROI, avec une colère concentrée. Je vois, je devine tout, madame!... Je n'ai pas toujours été là... d'autres cœurs que le mien vous ont aimée ; d'autres voix que la mienne vous l'ont dit... Un autre que moi... ( avec amertume) qui avait le regard et le vidage moins sévères, n'est-ce pas ?. . . n'a pas trouvé en vous de pareilles terreurs... Et voilà pourquoivoiisrcpoussez aujourd'hui votre mari... [appmjant) voire seigneur et maître !...

i\\ Voir les variantes à la liu de la pièce.

DON CÉSAR DE BAZAN

MARITANA, accubUeet résigr'ée. Oui, vous avez raison, monsieur le comte... à vous de commander, à moi d'obéir. {Courbant la tête.) Vous êtes mon seigneur et mon maître!

Elle s'incline et sort.

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