SCÈNE VIII
MARITANA, DON CÉSAR.
DON CÉSAR , après l'avoir regardée en silence. Enfin, nous sommes en présence, madame!... et ce n'est pas sans peine... de
mon côté, du moins car il m'a fallu
échapper à la poursuite de dix alguazils , qui me serraient de près, l'épéedaus les reins. .. il m'a faliu braver l'accueil peu cordial qu'on me faisait ici à coups de mousqueton.... et tout cela , pour vous voir J
MARITANA. Pour me voir ?... Je ne comprends pas...
DON CÉSAR. Vous semblez fort étonnée. ., Et cependant, nous nous connaissons bleu...
DON CESAR DE BAZAl^.
si bien , que je puis vous dire qui vous êtes... {Avec mépris) et ce que vous êtes.
MARITANA. Monsieur!...
DON CÉSAR. Un jour, vous vous êtes dit : je suis belle... {La regardant) très-belle 1... mais ce n'est pas assez , je veux être une grande dame , moi. .. car une jolie fille , enfouie dans le peuple , c'est une fleur dans le désert, ou une perle au fond de l'Océan. .. Je veux un litre qui m'élève au-dessus de la foule, qui me donne enfin la place qui m'est due... Voilà ce que vous vous êtes dit, n'estil pas vrai , madame ?
MARITANA. Je VOUS répondrai , monsieur, quand je saurai qui vous êtes et ce que vous êtes !
DON CÉSAR. Je suis un homme qui peut et doit vous demander compte de vos actions et de vos pensées !
MARITANA. Vousl... et de quel droit?
DON CÉSAR. Un juge... qui ne se serait pas montré bien sévère pour vous :. car il n'a pas été bien rigoureux pour lui-même... qui devait vous pardonner votre ambition et votre orgueil : car il n'a pas su garder un peu
de juste orgueil et de noble ambition
Mais, si j'ai fait bon marché de mon rang, j'ai toujours porlé haut la tête et le cœur... Qu'avez-vous fait , vous, madame, de mon honneur et démon nom?
MARITANA. Mais de quel honneur, de quel nom me parlez-vous?..
DON CÉSAR . De mon nom et de mon honneur, madame !... Car je suis don César de Bazan !
MARITANA. Vous !... Cet hommc est fou.
DON CÉSAR. Vous ne me croyez pas?... je comprends cela... car vous comptiez sur ma mort... c'est dans le fond de ma prison que vous êtes venue chercher ce titre qu'il vous fallait... vous saviez que j'allais mourir... et en quittant l'autel., .vous avez entendu peutêtre le bruii des arquebuses qui devaient me tuer et vous rendre libre.
MARITANA. QuC dit-il?
DON CÉSAR. Et vous avcz fait tout cela , parce qu'il fallait un grand nom à une grande infamie!... Oh! tenez, c'est un crime!... non , c'est plus qu'un crime , c'est une lâcheté I
MARITANA. Monsieur!... écoutez -moi, monsieur!.. . Tout ce que vous venez de me dire est faux... oui , tout cela est faux... je le sais bien. .. et pourtant , il y a en vous, en vos paroles, quelque chose de sincère et de ▼rai , qui m'ordonne de croire... Il y a dans voire accent quelque chose qui me pénètre et me bouleverse... Voyons , dites-moi, monsieur, répondez, qui êtes-vous?...
DON CÉSAR. Mais je vous l'ai déjà dit, madame , je suis don César de Bazan I
MARITANA. Mais don César de Bazan , je l'ai revu aujourd'hui, ce matin!... et tout à l'heure encore il était ici !
DON CÉSAR. Tout à l'heure , il n'y avait ici que votre amant... il n'y avait ici que le roi d'Espagne.
MARITANA, égarée. Le roi !...
DON CÉSAR. Eh! vous le saviez bien.
MARITANA, la tête perdue. Une preuve ?. .. avez-vous une preuve de ce que vous dites?... Car enfin , moi , je ne peux pas deviner, je
ne peux pas savoir au pied de l'autel,
j'étais couverte d'un voile... C'était peutêtre un piège!... {Vivement .) kh\ monsieur, si c'est vous , vous devez vous rappeler tm paroles , les seules que vous m'ayez adressées ?...
DON CÉSAR. Je m'en souviens, madame...
Nous sortions de ma prison... le prêtre allait nous bénir... pauvre condamné , je riais de ma mort si prochaine... et, vous tendant la main , je vous dis : « Allons , madame , à vous ma vie tout entière. »
MARITANA, avec élan. C'est cela !.. . oui!... c'est bien cela! c'est vous, vous, monsieur!...
DON CÉSAR, Moi , que l'on croyait mort , et qui viens troubler vos royales amours !
MARITANA , noblement. Don César de Bazan, ne m'insultez pas!... défendez-moi I
DON CÉSAR. Contre qui, s'il vous plaît?
MARITANA. Maisvousme croyez donc leur complice?... Mais je ne savais rien de tout cela , moi, monsieur... je marchais dans les ténèbres, sans voir où l'on me conduisait... Ils m'ont dit : la reine vous appelle, vous attend... et je les ai écoutés... Ils m'ont dit qu'il fallait unir ma vie à celle d'un mari inconnu, invisible... et je lésai écoutés... Mon crime, que j'expie aujourd'hui , c'est mon orgueil, c'est mon ambition... et de
celui-là, je demande pardon à Dieu!
Mais ne nie dites pas que j'ai trempé dans cette horrible machination !... ne mo dites pas que , derrière la femme de don César, il y avait la maîtresse du roi!.. Le roi... cet homme... je l'ai vu aujourd'hui, tout à l'heure, pour la première fois... je lui ai dit qu'il m'épouvantait!... Il y a un instant, s'il avait franchi le seuil de cette porte, il ne m'eût pas trouvée vivante!... Mon Dieu, je n(? sais que vous dire pour vous convaincre !... mais est-ce qu'il n'y a pas dans ma voix, dans mon regard, quoique chose qui vous dit: cette femme ne ment pas.... cette femme n'est pas la maîtres.sedu roi!...
DON CÉSAR. Mais, à votre tour, madame 1 quelle preuve avez-vous à me donner ?
MARITANA. Une prcuve?... Écouiezl
vous êtes mon mari... vous serez mon juge et mon maître... Si je n'ai pas tenu mes scrmentSj vous me chasserez t.. . si je suis in-
MAGASIN THÉÂTRAL
digne de vous , vous me condamnerez!.. . si je vous ai déshonoré , vous me tuerez !
Elle tombe à genoux. — Un bruit se fait entendre.
D0-\ CÉSAR, à la fenêtre. Des hommes armés entourent la maison !
MARiTANA,e|)OMt;antce. Seigneur! ne m'a- !) andonnez pas!
DON CÉSAR, noblement. Relevez-vous,
.iiadnme vous ne serez la maîtresse du
i 0 i que lorsqu'on vous aura faite veuve du comte de Bazan!
MARiTAKA, Non!... fuyez!... ils vous tueraient, et je resterais sans défenseur
fu yez !
DON CÉSAR, souriant. Fuir d'un côté, pendant que le roi reviendra de l'autre ?
MARITANA, avec joie. Ah! une inspiration du ciel! ... Après la sainte protection de Dieu, il en est une autre pour nous... la reine !... oh! elle méconnaît, elle me sauvera... Où est-elle?... à Aranjuez, à l'Escurial... peu m'importe... dussé-je marcher toute cette nuit, je veux aller me jeter aux pieds de la reine , implorer son aide... elle me sauvera , vous dis -je!...
Elle s'élance vers la porte.
LAZARILLE , entrant. Arrêtez!... impossible de sortir!... ces soldats...
MARITANA , avec terreur. Grand Dieu !
ils viennent m'arracher d'ici !
LAZARILLE. Non...ils ont ordre de garder à vue cette maison , dont vous seule , madame , ne pouvez franchir la porte.
MARITANA. Eh bien!. . don César, donnezmoi votre parole de gentilhomme de faire ce que je vais vous dire!
DON CÉSAR. Ordonnez , madame.
MARITANA. Courez à Aranjuez... pénétrez jusqu'à la reine... dites-lui qu'autrefois je m'appelais Maritana. .. dite.s-liii le danger
qui me menace Je vous demande là un
grand sacrifice... car je veux que vous alliez implorer une femme , quand il y a ici des hommes à combattre... mais, si vous faites cela... à vous, tout ce que je puis donner!... à vous, qui vous dévouez pour moi... à vous, ma vie et mon âme tout entière !
DON CÉSAR, avec effusion. Madame, avec de telles paroles, vous venez de faire un miracle! Don César l'aventurier n'existe
plus... don César le gentilhomme va renaître!
Il lui baise la main et sort.
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