‹ ThéâtreChapitre 913 sur 971 · LE ROI, MARITANA, DON CÉSAR · texte numérisé non relu

LE ROI, MARITANA, DON CÉSAR

MARITANA, avec un cri de joie. Ah!... je n'ai plus besoin de cette arme!... j'ai, pour me défendre, la présence de mon mari !

LE ROI. Votre... votre mari, madame I... lui!...

Don César, sans dire un mot, va fermer les deux porteset rn retire les clefs.

LE ROI, qui l'a suivi des yeux. Que faitesvous là, monsieur?

DON CÉSAR, avec calme. Je ferme ces deux portes, sire... afin que nul n'entre ici... afin que nul n'entende ce qui ne doit être entendu que de vous... et d'elle... de cette pauvre femme que vous voyez là, haletante et brisée.

MARITANA, à part. Que va-t-il dire?...

que va-t-il faire?...

DON cts\R, continuant. Si celui qui vient de l'outrager... était un gentilhomme, un soldat, comme moi... je ne sais si je lui aurais même laissé le temps de tirer son épée !... En pareil cas, on ne se bat pas... on tue!...(.4t'pc r accent du respect.) En face <?c vous, qui êtes mon roi... [ô tant son épcc et la présentant au roi) je dé.sarmc ma colère et ma vengeance.. J'ai peur... oui, sire, j'ai

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peur moi-même de l'orage qui gronde là, au fond de mon cœur... et s'il éclate!... si j'oublie tout!... car, vous savez, on n'est pas toujours maître de sa volonté et de son bras... Eh bien! je veux que ma volonté soit impuissante et que mon bras soit désarmé.

LE ROI. Monsieur!... c'est an roi d'Espagne que vous pariez!

DON CÉSAR. Dirais-je à tout autre qu'au roi d'Espagne : Prenez mon épée et brisezla!... {Le roi repousse du geste Vépée; don César la jette loin de lui.) Mais, cependant, il lui faut une réparation. . . une vengeance. . . à ce mari , que votre royale main vient de souffleter. . . Et laquelle?. . . Que peut l'offensé, quand l'offense tombe de si haut ?. .. Comment, dans ma faiblesse, lutter contre toute votre puissance?... A défaut du sang, qui ne peut couler, est-il d'assez terribles représailles?... {Avec force.) Oui!... mieux que du sang , plus que la mort!...

LE ROI, hors de lui. Insolent!... {Se calmant tout à coup.) Continuez... nous voulons savoir jusqu'où ira cette audace.

MARITANA, bas et avec effroi. Don César ! c'est le roi!...

DON CÉSAR, froidement. C'est le rci, puisqu'il existe encore. {S' adressant au roi.) Sire. . . cette pauvre femme , que la lutte épouvantait , a demandé secours et protection... à Dieu, d'abord... puis, à celle dont tout bon Espagnol ne prononce le nom qu'avec amour et respect... à la reine.

LE ROI, vivement. La reine !...

DON CÉSAR. J'ai couru au palais d'Aranjuez...

LE ROI. Vous avez osé!...

DON CÉSAR, poursuivant. Espérer qu'on me laisserait arriver jusqu'à sa majesté , c'était folie... Aussi, profitant de l'obscurité et bravant les arquebuses des sentinelles...

MARITANA. 0 Ciel!

DON CÉSAR, souriant, en la rassurant.

L es balles ne m'atteignent pas... (Reprenant ) r escaladai le mur du parc royal... comme m malfaiteur, comme un voleur... {amère- )n ent) et pourtant, ce n'est pas moi qui allais vo 1er chez autrui!... Je m'enfonçais dans le n assif, dont le feuillage rendait l'ombre plus é paisse encore... j'avançais toujours, décidé à rencintrer la reine... ou la mort... quand tout à coup j'entends deux voix... la voix d'un homme et la voix d'une femme...

l'une , tremblante d'émotion , l'autre vibrante et Gère... J'écarte le feuillage, je regarde vers l'allée, qu'éclairaient les rayons de la lune.. . La femme , belle , mais pâle , les yeux hagards, les traits bouleversés, écoutait avec terreur... L'honmie était à ses genoux, et des deux mains étreignait les plis

de sa robe... « Il vous trompe, madame! » s'écriait-il... cette nuit même, à l'instant » où je vous parle, votre mari est aux bras » d'une maîtresse... et je vous aime, moi, » d'un amour qui m'élève au-dessus de lui , » qui me grandit jusqu'à vous!... Vous faut-il » une preuve de cet amour?... demandez- » moi mon sang et ma vie!.,, vous faut-il » une preuve de son crime?... vous l'aurez » bientôt... Avertis par moi que le roi s'est » égaré pendant la chasse, tous les officiers » de sa suite vont parcourir la forêt , se fe- » ront ouvrir une maison isolée, et ils trou- » veront leur monarque adultère!... » Voilà ce qu'il disait... Et maintenant, sire, devinezvous quels étaient cet homme et cette femme?... C'était don José de Santarem, que vous avez fait votre ministre et votre ami. .. c'était la reine d'Espagne!...

MARITANA. La reine !

LE ROI, avec explosion. Répétez!... répétez ce que vous venez de dire !. .. Mensonge ! {A part, avec terreur.) S'il avait dit vrai!... Ah!...

Il s'élance vers la porte.

DON CÉSAR, froidement. Je vous ai dit , sire, que j'avais fermé ces deux portes.

LE ROI. Misérable 1

DON CÉSAR. Je vous ai dit, sire, qu'il fallait une réparation et une vengeance à ce mari. . .q ui avait déposé son épée, parce qu'il avait peur de lui-même... Vous me comprenez à présent, n'est-ce pas ?... A l'heure qu'il est, le ministre trahit son roi, le sujet ose dire à sa reine son insolent amour!... Triste égalité!... Pendant que le déshonneur entrait dans la maison d'un gentilhomme, l'outrage pénétrait dans le palais du Roi !

LE ROI. Don César, ouvrez cette porte!

DON CÉSAR, sans Vécouter. Ce que vous êtes venu faire chez moi, un autre ose le tenter chez vous., et vous ne sortirez pas ! ... L'heure s'écoule... pour vous, chaque minute est un siècle d'angoisses.. . et vous ne sortirez pas!... Vous souffrez toutes les tortures que vous m'avez fait souffrir, à moi!... et vous ne sortirez pas!...

LE ROI. Don César, ouvrez cette porte !

DON CÉSAR, riant amèrement. C'est un horrible supplice, n'est-il pas vrai?

LE ROI, s' élançant vers lui. Don César? reprenez cette épée, et défendez-vous!... Je ne suis plus le roi d'Espagne... vous ne me connaissez pas... Fer contre fer, sang contre sang!.... puisque l'outrage et la trahison m'ont fait votre égal... puisqu'il me faut marcher sur votre corps, pour sortir de cette maison !

DON CÉSAR lyE BAZAN.

MARiTANA,epoMvanfec.Sire,aunomduciel!

LE ROI. Défendez-vous, ou je vous frappe!

DON CÉSAR , présentant sa poitrine. Il serait trop tard.

LE ROI, laissant retomber son bras. Trop tard!

MARITANA, à part. Trop tard!

DON CÉSAR, avec noblesse. Depuis quand , s'il vous plaît, dans notre vieille Espagne, un gentilhomme ne sait-il plus défendre son roi qu'on insulte?. . , Vous avez cru que j 'aurais vu et entendu tout cela, sans châtier l'infâme qui s'était fait un marchepied de mon honneur

pour atteindre jusqu'au vôtre! Tenez,

sire , tenez , voici le collier dont vos royales mains avaient décoré cet homme , et dont , moi, j'ai dépouillé son cadavre !

11 présente le collier au roi.

MARITANA. Mort!

LE ROI. Et c'est vous. . .

DON CÉSAR. Je l'ai frappé de ma main au visage, je l'ai frappé au cœur de mon épée. .. j*;»i sauvé votre honneur... {meitant un genou en terre, en montrant Maritana) et maintenant, disposez du mien! {On entend un grand bruit, et les mots: Le Roi! le Roi!...)

LE ROI , vivement. Relevez-vous !

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