THOMAS, CATHERINE
J HO.MAS. Catherine !
LA SOEL II DU MULETIER
CATHEIUNE*. Mou fièic ici!
rno.MAS. Je viens de coucIkm- John, et j'allais, inquiet... Maisqu'as-tu donc, sœur? ta pâleur m'épouvante... qu'est-il donc arrivé?
CATHERINE. Un malheur, frère !
THOMAS,avec/erreifr.Quoi!ce berceau vide?
CATHERl^E, vivement. Non, ma filJo existe. . --THOMAS. Dieu soit loué!... où est-elle? ' . ■ CATHERINE. A la ville.
THOMAS. La crainte que j'ai eu d'apprendre un si grand malheur me rend fort contre tous ceux que tu pourras me dire... Parle, sœur.
CATHERINE. Tliomas , j'ai perdu la confiance et l'affection de Henry.
THOMAS. Que me dis-tu là ?
CATHERINE. Depuis quek[ues jours, il agit toujours sous l'influence d'une fièvre qu'il cherche à me cacher en vain... il s'entoiu'e de mystère, écrit secrètement, sort au milieu de la nuit...
THOMAS. Et votre fille?
CATHERINE. Sous le prétexte ((u'ellc était exposée h un air trop vif, dans cette maison que lui-même a choisie dans la canij)agne, il l'a emportée à la ville pour la confier à de savantsmédecins,et m'a em|)èchée de la suivre.
THOMAS. Et tu ne sais où il va quand il sort?
CATHERINE. Ce matin, ne pouvant i)lus rester dans cette incertitude, je l'ai sui\i secrètement, et je l'ai vu s'arrêter au milieu de la route, monter sur un cheval qui l'attendait et qui bientôt l'emporta vers la ville.
THOVIAS. Tu sais bien, toi, qui as vu comme moi l'enfance de Henrv, ton frère de lait, que tous nos souvenirs d'alors nous autorisent à le croire fils naturel d'un noble; peut-être a-t-il appris maintenant...
CATHERINE, l'interrompant. NC serail-ce pas une joie qu'il s'empresserait de nous faire partager ?
THOMAS. C'est vrai. IMais enfin tout cela révèle qu'imc secrète pensée l'absorbe, mais ne prouve |)as ime traliison, car lu n'as rien découvert ?
CATHERINE. Celle nuit, pendani (pi'il dormait, j'ai fouillé dans son escarcelle, et j'en ai retiré cette boîte qu'il me cachait.
Elle inonlrp uni» peliti; boite sculptée.
THOMAS. Que contient-elle?
CATHERINE. Oh ! si j'avais pu l'ouvrir! iMais elle est fermée par une in\isil)le serrure.
THOMAS. Que peut-elle contenir?
CATHERINE, lin gag<' (l'ainour !
THOMVS. Non pas, ce serait infâme.
CAlllliRINE. Cela esl, j'en suis siire.
1 IKtMAS. Non, sœur; et celle boîte secrèle {ilpdsscà latahle et cherche à l'ouvrir nv:c .son poignard) je l'ouvrirai , moi.. .. diissé-jc lo bri.ser... Ne seiail-ce (pic pour dêliiiire le soupçon (pii le déchire le cœur, et (pii (»lTense
Callicriiic, Tlioiua<.
ton éjwux. La boîte s'ouvre; il la referme précipitamment.) Grand Dieu!
CATHERINE. Qu'est-Ce douC?
THOMAS, à part. Qu'ai-je fait?
CATHERINE , Voulant prendre la boîte.
Donne !
THOMAS, l'arrêtant. Écoute, avant que tu n'ouvres celte boîte.... reçois ici le serment cjue te fait ton frère, de pui'.ir si tu l'ordonnes, de consoler s'il le peut, de se taire s'il le faut, et de pardonner si tu le veux.
CATHERINE. Merci, frère. {Elle passe à la table, ouvre la boîte, en sort un médaillon.) Un médaillon!... [après l'avoir examiné) des cheveux!.... {prenant une lettre.) une lettre!... {Elle l'ouvre.) Henriette!... le même nom que notre fille !
THOMAS. Henry... est coupable. . . à quoi bon t'en convaincre encore par la lecture de cette lettre ?
CATHERINE. Laisse-iuoi. . . {Lisant.) « 'Va » longue absence, ami, me force à l'écrire el » à te ])arler encore de ma souffrance... Je ne » t'accuse pas , puis(|ue le mariage était ini- » possible entre nous... » (Pa^/an^) Impossible entre eux !
THOMAS. Sans doute à cause de leur religion, puisque la loi défend ou annule tout mariage contracté entre protestants el catholi(pies.
CATHERINE. C'est saus doute cela. {Elle continue.) « Et tu viendras, n'est-ce pas, » m'apporler un nouveau courage, k moi <pii » dois vivre |)our notre enfant... » {A ThomoN.) Foiu" noire enfant! {Elle lit.)n Qui » connnence à nnuinnrer déjà le nom » de lleiu'v... dans ses jjrières ! »
THOMAS. Que dis-lu, Catherine?
CATHERINE, laissant tomber la lettre de ses mains et tombant a.<.<ise, arec t/ecAîri'me/i^ Dieu vengeur, snis-jeassez malheureuse!
THOMAS, qui vient de ramasser la lettre. lisant avec agitation. « A moi ([ui dois » vivre jiour notre enfant... (pu commence à » nnn murer d(''jà le nom de Ilemy dans ses » prières ; à toi mon âme et ma pensée. » Henriette. » — Ainsi , Henry nous a toujouis trompés! ()uand a|>rès la mort de sa mère, il vint (h'solé pleiucr dans nos bras , son affection n'était (pi'iin |>irgr, cl (|iiaii(l. il y a iUnw ans, il te conduisait à l'aulel... il coinnietlail sans peur ((tte double infamie, de désoler sa maîtresse et trahir son é|Miuse... N'onlonnes-lu pas à ton frère de punir?
CATHERIM.. Attends... je l'aimi' trop pour le croire si coupable.
llloMAS. ,li' ne puis te blâmer... car je doute encore.
CXTIIEUINL. .Si nous étions dans l'eiieur..
IHOMAS. Mais cette lettre!...
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CATHERINE. En le questionnant...
THOMAS, Vinlerrompant. Non... s'il a toujours menti, il mentirait encore... mais il faut cependant bien s'assurer. Ildoitme croire à cette heure loin d'ici ; j'irai jusqu'à la ville , où je saurai le joindre, l'épier, et je reviendrai te trouver à la fin du jour... Mais j'y songe... la présence de John ici... révélerait mon arrivée.
CATHERINE. Pauvre enfant... les tourments me le faisaient oublier. . . Ne pouvant le laisser ici, où vas-tu le conduire?
THOMAS. Tu te chargeras de le porter toimême à l'hôtellerie des Muletiers, où, tu le sais, on aura bien soin de lui... moi je vais partir. {Il ouvre la porte et s'arrête.) Mais quels sont ces hommes?
CATHERINE , regardant par la fenêtre.
Ce sont des tondeurs de laine, qui sont déjà venus hier demander si tu étais de retour; ils veulent, disent-ils, te confier un important chargement. . .
THOMAS. Recevons-les, Catherine, et...
pas un mot, pas une larme.
CATHERINE. Sois tranquille ; nos chagrins ne seront connus que de nous seuls.
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Les Mêmes, JACQUES, ROBERT, DICK- SON, en Tondiurs de laine.
CATHERINE, nux Tundeurs. Entrez, mes maîtres... vous n'attendrez pas en vain aujourd'hui le muletier, mon frère,
JACQUES, à Patrick. Et nous sommes heureux de le saluer, enfin...
THOAiAS. C'est cordialement que le muletier Patrick vous rend votre salut, et qu'il souhaite vous servir.
ROT^ERT. Vous avcz charlot solide et mulets au pied sûr ?
THOMAS. J'ai trois mulets normands, et un chariot dont les essieux sont en fer de Birmingliam.
Ror.ERT. Où peut-on voir l'attelage?
THOMAS. A l'hôtellerie des Muletiers, et Catherine, ma sœur, c(ui doit y porter mon petit J(!hn qui dort là, peut vous y conduire à l'instant, si vous le voulez ainsi.
JACQUES. Le tem|)s de nous reposer, el nous l'y suivrons.
THOMAS. Asseyez -vous, mes maîtres, et -dites-moi cecpie je puis faire pour vous.
Us s'asseyent.
RORERT, Vous cliargerez-vous d'emporteih Londres six ballots de laine filée?
THOMAS. Volontiers.
RORERT. Et vous partez?
THOMAS. Le jour de Saint-Florent.
JRDRERT. Dans huitaine ?
THOMAS. Dans huitaine... Vous êtes marchands de laine, mes maîtres?
RORERT. Oui; combien de jours vous faudra-t-ilpour arriver à Londres?
THOMAS. C'est ce que je ne puis vous dire. Je ferai de mon mieux ; mais par le temps qui court, tantôt les routes sont coupées par les nobles qui s'attaquent ou les vassaux qui se révoltent, les villes sont fermées aux pillards qui les assiègent... En revenant cette dernière fois, j'ai été forcé d'abattre des arbres pour faire ma route à travers bois. Aussi, vous le voyez, je jwrte aussi bien que le fouet du muletier , la hache du bûcheron ; mais soyez sans inc[uiétude: avec prudence et patience, le muletier Patrick finit toujours par arriver.
JACQUES. Quand donc l'Ecosse ne serat-elle plus la proie de ces guerres désastreuses?
THOM-VS. Quand donc? quand sera revenu au trône notre roi Jacques III... Et nous |X)urrions espérer le revoir bientôt, si nous ajoutions foi à tout ce qu'on dit en Angleterre.
JACQUES. Que dit-on ?
THOMAS. Ce que les Anglais racontent...
a plutôt l'air d'un roman qui commence, que d'un événement qui se prépare.
JACQUES. Et que disent-ils donc ?
THOMAS. Ils disent que Jacques III , prisonnier du roi d'Angleterre depuis sept ans, allait mourir succombant sous le poids de sa longue captivité, lorsque le roi Henry VIII vint le trouver à la Tour de Londres : ils disent qu'alors la confiance s'étant établie entre eux, notre roi Jac({ues, malade, confia au roi d'Angleterre qu'il avait un fils secret d'une dame écossaise , fille d'honneur de sa mère, et que le roi Henry, trouvant dans ce fils, jusqu'alors ignoré, le moyen d'allier sa famifle à la couronne d'Ecosse, offrit à Jacc|ues III sa liberté, à condition qu'il reconnaîtrait ce fils, l'appellerait à sa succession , et le marierait la même année à la plus jeune de ses filles; l'on dit que j>eu de jours après, Jacques III, consolé, fit un serment au roi d'Angleterre , sortit de la Tour , et prit la route d'Ecosse.
ROBERT. Voilà ce que disent les Anglais ; mais en Ecosse, l'on continue l'histoire ou plutôt le roman... et l'on dit que notre roi s'est trouvé cruellement désappointé à son arrivée en Ecosse.
THOMAS. Pourquoi?
RORERT. Parce que seulement: alors, il a appris un grand malheur.
JACQUES. Ou plutôt un grand crime!
THOMAS. Lequel?
JACQUES. Lorsque le roi fut fait pri.sonnier, il y a sept ans , il découvrit bientôt qu'il avait été livré par un traître qui devait recevoir des espions ennemis le prix de sa trahi-
LA SOEIR DU MLLETIER.
son à la forteresse de Northon. Et connue il rencontra la mère de son enfant, qui s'était mise sur son chemin pom- le voir une fois encore , il la chargea de faire ses eiïorts ))our découvrir ce traître, dont il espérait pouvoir se venger un jour.
THOMAS. Et la dame y parvint-elle?
JACQUES. Fort imprudennnent , car le roi Jacques, sitôt sa délivrance, a eu la douleur d'apprendre ici , que de]uiis sept ans déjà , elle a été tuée chez elle.
THOMAS. Et par qui donc ?
JACQUES. Sans nul doute par l'infâme do elle savait la trahison.
CATHERINE. Et l'cnfaul... le lils du roi'
JACQUES. A dû vivre au hasard, ignoraîît de sa destinée; si hien que le roi cherche à la fois et son fils et le meurtrier de celle (lui le lui avait donné.
THOMAS. Dieu fasse qu'il puisse; bientôt retrouver l'un et l'autre...
ROBERT, se levant. Oui, car alors nous aurions notre ancien roi , nos anciennes lois... et nos anciennes routes, n'est-ce pas, muletier?
THOMAS. Oui, maître... et si vous le voulez bien , Catherine va vous accompagner à l'hôlellerie ; vous verrez mon attelage, et demain nous passerons marc hé.
JACQUES, se levant. C'est dit.
THOMAS. Le lein[)s seulement de prendre mon petit Tohn.
JACQUES. Faites.
THOMAS. Ce ne sera pas long... >iens, Catherine.
Il entre à droite avt c CntliPrine.
JAC.iji Ls. -Nous avons bien lait, capitaine Robert, de prendre ces hal)ils ([ui nous ont permis de causer incognitd a\ec ce l'alrick (jui sera le conseil de sa sœur ; c'est un iiardi et loyal compagnon cpii aime son pays et son roi, et je veuv sans retard nie confier à Catherine.
ROBERT. C'est là le danger de l'entreprise; nous ne savons ce que Catherine [)eut avoir de courage et d'ambition.
JACQUES. Elle doit nous accompagner, je la ferai causer en chemin, (;l... Siienti!, la voici.
Calhcrine ticnl le petit Jolin par la main.
CATHERINE, bas, à Tlwmas. Ce soir, lu seras de retour?
THOMAS, rfc «îtec. Oui, et peut-être potu'rai-je alors te cdnjniler.
CATHEllINE. t)ïeu l'entende!
l'HOMAS , au.v Tondnir^. <)iian(l \oiis voudrez, mes maître .'
.!\((M r.s. Iji roule... y.l Dickson qui at
rcsl,
MIoiis, Dickson.
DICKSON, se levant. Me voilà, maitie.
JACQUES. Toujours comme autrefois, paresseux... venez.
CATHERINE, à Thomas. A ce soir.
THOMAS, qui vient d'embrasser son fils. A ce soir.
Catherine emmène John et sort par le fond avec les trois Tondeurs.
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