CATHERINE, HENRIETTE, BETTY
Au lever du rideau, Henriette, très-élégamment habillée, achève sa toilette, aidée de Betty .Catherine assise achève de faire une couronne de fleurs.
HENRIETTE, à Betty, c'est bien, Betty... BETTY. Ce n'est pas fini.
HENRIETTE. Tu es longuc.
BETTY. Un peu de patience et j'aurai noué le dernier ruban.
HENRIETTE. Et-CC fait ?. . .
BETTY. C'est fait.
HENRIETTE. Maintenant, mes bijoux?
BETTY, prenant un collier. Je vais donc enfin vous voir parée de ce collier.
HENRIETTE, le regardant. Ilest bien beau, n'est-ce pas?
BETTY. Je n'ai jamais vu son pareil.
HENRIETTE. C'est Vrai... dépêche-toi...
Betty lui met le collier et va prendre les bracelets.
BETTY. Et puis ces beaux bracelets.
HENRIETTE , à Catherine , tandis que Betty lui met ses bracelets. Eh bien ! bonne sœm'. . . vous ne travaillez plus.
, CATHERINE , qui l'a contemplée tout le temps. Je vous regardais... mon enfant ! mais je n'ai plus qu'une fleur à lier. (£"^^3 lie la fleur. ) Et la couronne sera faite.
HENRIETTE. Et quand la com-oune sera mise sm* ma tête, ma toilette sera achevée.
CATHERINE. Venez douc, j'ai fini...
HENRIETTE, s' agenouillant devant elle. Un peu de côté. . . Vous savez, bonne soeur. ( Â Catherine qui la regarde ) Eh bien !...
CATHERINE , avec amouT. Qu'elle est belle!...
Elle lui met la couronne sur la tête.
HENRIETTE, se levant, et arrangeant les plis de sa robe. Maintenant... je suis prête; me trouvez- vous bien comme cela ?
CATHERINE. Oui, je vous trouve très-bien.
HENRIETTE, à Betty. Et toi, Betty?
BETTY. Moi... je passerais la journée entière à vous admirer.
HENRIETTE. Ah! jcdoisêtre belle au moins de tout le bonheur cpie je ressens; aussi, vous le voyez, j'ai choisi ma plus belle parure. J'ai voulu mettre des bracelets, des colUers et des fleurs. . . Avant ma maladie, je vivais heureuse, mais sans sentir la beauté de tout ce qui exjste; maintenant j'aime le jour qui éclau-e, les fleurs qui parfument, l'or qui brille. Et quand ce matin, comme d'habhude, au départ de mon protecteur, j'ai vu se lever le soleil sur la ville endormie... j'ai pleuré d'extase, car pour la première fois j'adinirais toute la grandeur de Dieu dans la beauté de la nature.
BETTY, à Henriette. Mademoiselle a-t-clle encore besoin de mes services ?
HENRIETTE. Nou, Betty... tu peux te retirer... seulement ce sok ma sœur doit me
LA SOEUR DU MULETIER
quitter; jusque-là, tu le vois, je ne serai pas seule;.
lîETTV. A ce soir, mademoiselle.
HENRIETTE. A ce soii', Bettv.
Betty sort.
CATHERINE, avec inquiétude. Votre protecteur, mon enfant, doit donc bientôt revenir? HENRIETTE. Plus aujouixl'hui. . .
CATHERINE, rassurée. Et pour qui donc cette parure ?
HE-NRiïTTE. Pourlui... pour Charles... Et je pourrai le recevoir sans arrière-pensée... car mon protecteur m'a dit... jugez de mon bonheur. Je crains, bonne sœur, qu'un chagrin imprévu ne survienne, car il me semble que toutes les joies du monde m'appartiennent aujourd'hui.
CATHERINE. Et que VOUS a-t-il dit ?
HENRIETTE. C'est justc, j 'oubliais... Hm'a dit que Charles et moi serions mariés un jour. CATHERINE. Et Charles est digne de votre amour ?
HENRIETTE. Charles est le plus noble et le plus généreux des hommes. Je puis faire son élo^e avec assurance , je ne suis pas seule à l'admirer; mon proUxteur m'a promis (|ne dans deux mois... serez-vous encore à Edimbourg dans deux mois ?
CATHERINE. Nou... uiou enfant... non...
je n'y serai plus quand vous vous marierez.
HENRIETTE. Peut-être; vous disiez hier
que vous n'y reviendriez jamais , et vous y
êtes aujourd'hui.
CATHERINE. Oui, jc u'ai pu résister au bonheur d'y revenir pour un jour. Et quaixl je passais dans la rue, quand vous êtes accourue ni'ouMir votre porte cl vous jeter dans mes bras, j'ai bien remercié l'ange qui m'avait conseillée... Mais ce soir il m'ordoiniera de partir... Et l'on ne vous a jamais rien raconté de votre mère?
HENRIETTE. Rien. J'ai vainement questionné... il me semble que je suis venue au monde dans cette belle .et va.ste maison (pie j'habite à Edimbourg , cl je n'y ai vu que mon prolecteur généreux , mais disciel , sévère, et une vieille et digne fennne(iui a pris soin de ma jeijnessc, et ((ue la peste a fait mourir. J'attends mainlcnanl que mon protecleurme donne une iiuuvelle cami)agne... Dites-moi, bonne sœur, si vous vouliez ?. . .
CATHERINE. Quoi, mon enfant?
HENRIETTE. Remplacer auprès de moi celle ((ui m'a servi de mère...
CATiii.HiNE, apns une hésitation. Je ne le puis, mon enfant. Et dites-moi... mais je suis bien indiscrète.
. HENUiiriTE. Parlez.
CATHERINE. Votre bienfaiteur ne vous a jamais dit la cause du m\slcrc dont il s'entoure?...
HENRIETTE. Quandjc l'ai questionné il m'a loujom-s répondu : De tout cela, Henriette, je puis seulement, vous révéler qu'il y a bien des années , j'ai promis à votre père que je vous secourrais, et que jevousaimeraiscomme si vous éliôz ma propre fille.
CATHERINE. Je vois qu'il a bien tenu sa promesse.
HENRIETTE. Aussi jc l'aime comme s'il était jnon père. {On frappe à la porte au fond.) On frappe... c'est Charles... {Elle court ouvrir. Reculant.) Ce n'est pas lui.
SCÈjNE II.
Les MÊMES, ROBERT»
ROBERT, à part, remarquant Catherine.
Elle est ici. {A ïlenriette.) Permettez vous, madame, au duc Robert d'entrer chez vous?
HENRIETTE. Le duc Robert!... Que ma demeure lui soit souvent ouverte.
ROBERT. Merci... (.4 part et entrant.) Cette jeune fille est bien belle... ^A Henriette.^ Ce n'est. i)as à vous, belle dame... et je le regrette. . . que ma visite s'adresse en ce moment; mais à la sœui" d'Irlande, qui est votre hôte à cette heure.
CATHERINE, se levant, à part. A moi...
Que me veut-il ?. . .
HENRIETTE. Je vais me retirer, milwd.
ROBERT. Non, restez, je vous en prie; je désire que vous soyez témoin de notre entretien.
CATHERINE, à part. Est-ce qu'on m'aurait reconnue ?
ROBERT. Plus que tout autre , j'en suis certain , vous approuverez l'objet de' ma démarche L'Ecoss<'rer<nniaksante a fait frapper une médaille qu'elle ventoiïrii- en signe de gratitude à chacinie des sœurs d'Irlande qui ini sont déMniées jviur elle. J'ai appris qu'uned'elles, venueà Edimboui-g, était entrée ici , et j'y viens pour m'acquitter envers elle, moi que le roi Jac<pies IV a chargé de distribuer cette juste réc/jinpen.M'. . . (.4 Catherine. ) Recevez donc , ma stt'ur , c<'tte médaille que le paj s reconnaissant vous a destinée.
II lui donne une indilaillo.
HENRIETTE. Elle l'a bien méritée... milord.
CATUElUNE, prenant la /iiédaille. 'ililord!.. je remercie l'Ecosse trop iudnIgenU; ipii veut bien a|)pelei- zèle et cuiuage ce (jui n'a été que l'accomplissement du devoir, et celle médaille aura pour moi d'autant j)lus de prix, (lu'elle porte l'effigie du r(»i .lacques IV, et le nom du pias (pii nw. la donne.
HENHJEi lE. Bienheureux, niiioid , celui (pii, cunnuc \ous, moulé au fait de la
MAGASIN THEATRAL
puissance , peut récompenser , absoudre el soulager.
RORERT. Heureux!.... avez-vous dit....
Gardez , jeune fenune , cette douce opiiiion des hommes et des choses!... Heureux... moi l'écho de toutes les douleurs!'... le juge de tous les crimes... Moi, que suis obligé de me faire aujourd'hui, pour le i-epos de l'JÈcosse, le secret agent de l'exécution d'une femme condamnée. .
HENRIETTE. Une femme?...
ROBERT. Hélas ! oui , le glaive de la justice que je suis souvent forcé de porter dans l'ombre, doit la frapper sans bruit... • HENRIETTE. Et pourquoi cela, milord?
ROBERT. Pourquoi? je vais vous
l'expliquei* ; mais pour que vous'puissez me comprendre, il faut que je vous dise d'abord des choses passées... {A Henriette.) Que peut-être vous, jeune fdle, vous n'avez jamais sues... {A Catherine.) Que peut-être, vous, ma sœur, vous avez oubliées !
HENRIETTE. Asseyez-vous, milord... nous vous écoutons.
ROBERT , assis. Avant d'être notre roi d'Ecosse , Jacques IV, sous le nom de Henry, avait épousé une fdle du peuple du nom de Catherine Patrick... [Catherine fait un mouvement.) Quand la royale naissance de Jac({ues lui fut révélée... Catherine, sa femme, qui voulait lesuivre au trône, fit assassiner son père , Jacques III, qui heureusement put l'accuser en mourant par une lettre (ju'il écrivit à son fils... Mais Catherine, aussi prudente qu'infâme, avait pris la fuite. . Cependant les lords s'assemblèrent , et les preuves étant irrécusables, ils condamnèrent à mort cette Catherine qui fut exécutée par contumace. Dix-huit ans s'écoulèrent depuis lors, tout était oublié , lorsqu'on vint m'apprendre que cetteCatherine, qui a eu l'audace de rentrer en Ecosse, estmaintenantàEdimbourg...
de sorte que moi le premier ministre je suis forcé d'ordonner aujourd'hui son arrestation et de i)réparer son exécution publique. {À Catherine.) Qu'avez-vous donc, ma sœiu-?
CATHERINE. Je tremble pour cette fcnmie.
LE CHANCELIER, continuant. Or, maintenant que le pays est épuisé par les suites d'une peste qui le désole encore, maintenant que chacun, pleurant un des siens, chei'che dans la paix et la prière une espérance nécessaire... faut-il, clites-moi, dresser un échafaud, y traîner une femme parricide, épouvanter les rues par son affreux cortège? maintenant que notre roi, souffrant, inquiet, cherche la santé dans le calme et le repos , faut-il lui rappeler tout à coup l'horrible assassinat de son père? Faut-il verser devant lui le sang
de la femme qui a jadis partagé sa couche et sa maison?... INon!... voilà ce que je veux éviter pour mon pays et pour mon roi. Mais ])ourtant je ne peux Sauver Catherine sans me rendre coupable d'un crime de lèse-nation... I Or, dans cette position difficile j'ai assemblé se- I crétement le conseil; il a été décidé que Cathe- I rine mourrait, sans que le pays en i)uisser res- / sortir ni secousse ni terreur. . . Et voilà ce que j j'ai résolu... je veux m'approcher d'elle et 1 lui dire : Ton échafaud s'apprête, et- je viens, quand sonne l'heure de ton supplice, te sauver de l'horreur de l'exécution... Je t'apporte un poison qui endort et fait mourir... quand tu l'auras bu, nous dirons que la peste a signalé ta dernière heure... et tu auras la sépulture à côté de tes frères. . . Alors il faudra que j'aie le courage de lui verser le poison, et de faire à moi seul la terrible justice...
HENRIETTE. C'est horrible... oh! mon Dieu !
ROBERT. Croyez -VOUS, jeune fille, que l'on puisse appeler le duc Robert bien heureux. . . et le condamnerez vous pour son criminel et douloureux courage?
HENRIETTE. Je VOUS plaius, milord...
ROBERT, à Catherine. Yjisows,, ma sœur... Catherine ne peut répondre.
ROBERT , à Henriette. Maintenant , madame, il me reste quelques mots confidentiels à dire à la sœur d'Irlande. Permettezvous que je sois un instant seul avec elle?
HENRIETTE. Je me retire, milord.
Robert la reconduit à droite.
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