La comtesse, Villeneuve, Laurence
LAURENCE
Qu'est-ce que cela veut dire? Ce meuble est à moi. Vous me l'avez fait quinze cents francs... j'en donne quinze cents francs!... Il est a. moi!...
VILLENEUVE, se contenant.
Pardon, madame! je vous répète que je m'étais trompé, que je n'ai pas le droit de disposer de ce meuble.
LAURENCE
Il y a une énigme là-dessous ! on ne change pas ainsi d'idée en une seconde... C'est à moi que vous ne voulez pas vendre ce meuble? c'est chez moi que vous ne voulez pas qu'il vienne?... Pourquoi cela, mon cher monsieur, s'il vous plaît?
VILLENEUVE, éclatant.
Parce que je ne veux pas...
LA COMTESSE
Assez, monsieur Villeneuve! je ne veux pas, moi, être plus longtemps la cause de ce débat.
LAURENCE1
Gomment?
LA COMTESSE
C'est à moi, madame, que ce meuble était promis î mais je puis en choisir un autre... et si M. Villeneuve veut disposer de celui-ci...
LAURENCE
C'est trop de bonne grâce, madame ; je devrais peut-être y répondre en me retirant à mon tour... mais je tiens beaucoup à ce meuble... il complète un ameublement dont j'ai besoin pour une circonstance importante!
LA COMTESSE
Madame !...
i. Villeneuve, la comtesse, Laurence.
LAURENCE, à Villeneuve ».
Je vous prierai donc de me l'envoyer aujourd'hui, rue de Ponthieu... Madame Laurence Denham...
LA COMTESSE, à part.
C'est elle!...
LAURENCE, à Villeneuve.
Aujourd'hui, n'oubliez pas... car je pars peut-être demain...
LA COMTESSE, vivement.
Vous partez?
LAURENCE
Pour un mois. Je vais à Bade.
LA COMTESSE, l'interrompant malgré elle.
A Bade?... Voyager seule... si jeune!...
LAURENCE, d'un air négligent.
Un hasard heureux me donne un charmant compagnon de route... dont nous prononcions le nom tout à l'heure.
LA COMTESSE, saisissant la carte de son fils avec angoisse.
Le nom qui est sur cette carte?
LAURENCE, avec un peu d'étonnement.
Peut-être... Mais...
LA COMTESSE, poussant un cri de douleur.
Ah!
LAURENCE, avec surprise.
Ce cri... ces questions... Mais, pour m'interroger ainsi..., qui êtes-vous donc, madame?
LA COMTESSE
La comtesse de Brignoles.
Sa mère!... (Un silence.)
i. Villeneuve, Laurence, la comtesse.
LA COMTESSE, allant à elle.
Ce que vous avez dit est-il vrai?
LAURENCE
Probablement, puisque je l'ai dit!
LA COMTESSE
Mon fils part avec vous?... mon fils ose affronter un tel scandale?
LAURENCE, avec un peu de hauteur.
Ah! scandale... n'est ni courtois ni adroit ! Si j'ai un tel empire sur M. de Brignoles... et je l'ai!... il serait prudent peut-être de ne pas m'offenser... et il serait juste de se souvenir que je n'ai pas abusé de ce pouvoir!
LA COMTESSE
Pas abusé?...
LAURENCE
Un autre que moi eût bien facilement conduit votre fils à sa ruine!... L'ai-je fait?... Une autre eût fait éclat de cette liaison... J'en ai fait mystère... Il voulait donner sa démission pour me suivre... Qui l'en a empêché?... Moi!...
LA COMTESSE
Vous?
Cela vous étonne; et moi donc! Je ne sais comment expliquer ce qui se passe en moi, mais... quand je le vois si ensorcelé, je me surprends quelquefois à me dire: « C'est pourtant dommage!... Il n'était pas fait pour cet amour-là!... »
LA COMTESSE
Comment?...
LAURENCE
Il est si droit! si chevaleresque!... Il n'a pas un vice, ce garçon-là!...
LA COMTESSE, allant à elle.
Madame... si on m'avait dit ce matin que je vous rencontrerais aujourd'hui, et qu'au lieu de me détourner avec indignation... j'irais à vous... et que...
VILLENEUVE, à la comtesse *.
N'oubliez pas qui vous êtes !
LA COMTESSE
Je n'oublie rien!... je me rappelle... je me rappelle ce qu'elle vient de dire... (S'approchant de Laurence.) La femme capable d'un tel regret peut être égarée, mais ce n'est pas une femme perdue ! Elle n'est pas implacable! elle entendra le cri de douleur d'une mère...
VILLENEUVE2
L'implorer!... Vous!... la comtesse de Brignoles?... vous!... une femme de bien?
LA COMTESSE
Il est des devoirs devant lesquels tout s'efface!...
Vous ne l'attendrirez pas!
LA COMTESSE
Vous la calomniez! je le sens à son trouble... Quand elle m'entend, quand elle me voit m'approcher d'elle...
LAURENCE, retirant sa main avec une sorte d'émotion.
Madame...
LA COMTESSE, à Laurence.
Vous l'avez dit! vous seule pouvez l'arracher à vous! S'il vous suit à Bade, il est perdu; s'il part pour l'Afrique, il est sauvé... Laissez-le partir!... Une fois éloigné..., le charme maudit se rompra... (Se reprenant.) Maudit!... pardon!... Vous savez bien que je ne veux pas vous offenser!... Voyons!... Un bon mouvement! Écoutez cette voix intérieu re qui vous a parlé quelquefois de regret. . . de