‹ Théâtre Avec préfaces (volume 2)Chapitre 150 sur 193 · Paul et la comtesse · texte numérisé non relu

Paul et la comtesse

LA COMTESSE

J'attendais miss Suzanne.

PAUL, galment.

N'oubliez pas de lui dire que je lui ai traduit trois pages d'anglais.

LA COMTESSE, avec joie. Ils s'asseyent sur le canapé.

Vraiment! Comme je bénis ces leçons d'anglais qu'elle a consenti à te donner!... elles te permettent de travailler pour les mémoires de ton père!... elles te rapprochent de lui... de moi... elles t'apprennent tout ce qu'un Brignoles-Montluçon se doit à lui-même!...

PAUL, souriant.

Un Brignoles-Montluçon! Ah! quand vous avez prononcé ces deux mots...

LA COMTESSE

Eh ! comment ne serais-je pas fière, orgueilleuse, si tu veux, de porter deux noms qui représentent à la fois ce que l'ancienne noblesse française a de plus illustre et ce que l'aristocratie de la gloire a de plus éclatant !

PAUL, la regardant .

Voyez un peu ces regards, cet accent : si on dirait que c'est une sainte qui parle ! Elle a tiré de cette union de l'ancien régime et de l'Empire un orgueil à double branche qui lui fait regarder l'héritier de ces deux grands noms... comme un être prédestiné.

LA COMTESSE

Maille ! raille ! Tu ne sais pas ce qu'il y a de passion et de mystère dans le cœur maternel.

PAUL

.!*■ le devine... Mon pauvre père m'a raconté que quand j'étais petit enfant, vous m'avez pris un jour dans vos bras en vous écriant : « 0 mon Paul! ne me demande jamais un crime, car je crois que je le commettrais ! . . . «

LA COMTESSE

C'est pourtant vrai !

PAUL

Comment !... vous avez dit cela?

LA COMTESSE, se levant.

Tune le comprends pas?... je ne le comprends pas moi-même!... On vante l'amour maternel comme le plus pur de tous les sentiments, et on a raison, car il est capable de tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde... Mais faut-il te le dire? il peut être capable de tout ce qu'il y a de plus petit! (Paul se lève.) Pour sauver son fils, on sacrifierait sa vie avec ivresse... on irait au martyre en chantant... on jetterait au vent sa fortune... ses passions... ses besoins... Mais, pour sauver son fils, on mentirait, on s'abaisserait. Regarde dans le monde, combien de fois l'amour maternel veut-il dire vanité et petitesse!... Une mère qui veut pousser son fils, qui veut marier sa fille, dépasse tous les diplomates en manèges et en intrigues... N'as-tu pas vu des mères presque insensées à force d'idolâtrie pour la beauté de leur fille la corrompant à plaisir par leurs sottes louanges, la perdant par leur faiblesse ! L'amour maternel a son ivresse, sa folie! notre pauvre cœur humain est si misérable qu'il trouve moyen de faire un vice avec une vertu.

PAUL

Oh! ne vous confondez pas avec de pareilles mères!

LA COMTESSE, lui mettant les deux mains sur les épaules.

Moi ! moi ! Ah ! si je te disais ce qui se passait dans mon cœur et dans ma tête... quand je te voyais chaque jour prendre le chemin de cette fatale rue de Ponthieu...

PAUL

Ma mère !...

LA COMTESSE

Cette femme t'avait tellement subjugué, fasciné!...

PAUL

Ma mère !...

Pardon !... pardon!... Ne parlons plus de ce passé... Avec inquiétude.) Car c'est bien le passé, n'est-ce pas?...

PAUL

Jo vous l'ai dit!...

LA COMTESSE

Prouve-le-moi en pensant à l'avenir, au bonheur que tu pourrais trouver ici !...

PAUL

Ici!...

LA COMTESSE

Nous ne sommes pas riches, mon fils.

PAUL

. Vous oubliez mon majorât...

LA COMTESSE

Dont tu m'abandonnes la moitié?

PAUL

Dites que vous voulez bien m'en laisser une part, ma mère !

LA COMTESSE

Un. grand nom ne se soutient qu'avec une grande fortune... Or, mademoiselle Edith, quoique immensément riche, est délicieuse de naïveté et de pureté... Madame Tavernier ignore ou feint d'ignorer tes folies et désire notre alliance, le colonel te pardonne tout.

PAUL

Oh! le colonel ne doit pas être sévère. Vous savez son discours à ses officiers?... « Allons, jeunes gens, friands de la lame!... et le cœur en écharpe!... » 11 est d'un comique!

LA COMTESSE

Lui ! c'est un héros !

PAUL

Parbleu! je le sais bien! mais c'est un héros comique! On cite de lui, dans la campagne de France, des traits de bravoure qui font presque peur !... et je vous réponds que c'est encore un rude homme dans un duel!... Mais il devrait se nommer Valcour!... Tendre comme un vieux vaudeville! Nous avons voyagé ensemble : il prenait la taille des filles d'auberge en les appelant friponnes! Et dans le monde!... quand il regarde une femme... c'est avec des yeux... des yeux de l'Empire...

LA COMTESSE1

Gomment?

PAUL

Oh! vous ne pouvez pas nier que ce ne soient des yeux particuliers dont l'espèce est perdue! On n'en trouve plus qu'au musée... dans les portraits de madame Lebrun... quelque chose de caressant, de luisant, d'insinuant... qui ne respecte ni le titre ni l'âge, (il s'assied.)

LA COMTESSE

Va, ris, ris; ta gaieté me fait tant de bien!

PAUL

Oh! je ne riais pas ainsi, il y a deux mois, n'est-ce pas?

LA COMTESSE, debout près de lui, et lui prenant la tête.

Il est vrai! Ton front si sombre s'est éclairci! Je retrouve sur tes lèvres ton bon sourire d'autrefois! et tu as passé cette semaine deux soirées auprès de mon cher piano, avec Mozart et Suzanne ! Et pourtant... (Avec émotion.) et pourtant... (Avec inquiétude.) si tout est rompu entre cette femme et toi, pourquoi donc, hier, à l'Opéra, sous le péristyle, t'es-tu approché d'elle?

PAUL, vivement.

Quoi! vous avez vu? vous avez entendu?

1 La comtesse, Paul.

LA COMTESSE

Entendu?... Non!... rien!... Quand je passai près d'elle, avec Suzanne, elle nous regarda, et prononça en ricanant quelques mots qui m'ont échappé!... mais, en me retournant, je t'ai vu, toi, t'approcher d'elle, lui parler...

PAU L, avec embarras, se levant !.

Laissons ce sujet, ma mère, de grâce!...

LA COMTESSE, avec inquiétude.

Ah!...

PAUL, changeant de ton.

• Vous n'avez pas vu le colonel?

LA COMTESSE

Il est chez la marquise de Blinval.

PAUL

lVrmettez-moi d'aller l'y trouver..., il faut absolument

que je lui parle. (Il fait un pas pour sortir.)

Dînes-tu avec moi, aujourd'hui?

PAUL

Aujourd'hui..., non, chère mère!

LA COMTESSE, essayant de sourire.

Tu m'as déjà abandonnée hier...

PAUL

Hier, je n'étais pas libre...

LA COMTESSE

Et demain?

Page 1