M ART II K
Il est dans l'accueil que tout le monde vous fait.
SUZANNE
Je ne trouve que gens qui m'accueillent à bras ouverts.
MARTUE.
A bras ouverts ! précisément 1... Des gens t'accueillant comme cela... ah! tu n'en manqueras pas!... Nous ne sommes pas en Amérique ici !... et il y a dans tout Français un vieux fond de troubadour... qui fait que, dès qu'un homme se trouve seul avec une femme jolie, pauvre et libre... il n'a que deux pensées : la première de raranger un peu sa cravate et de passer la main dans ses cheveux ; la seconde de se dire : « Ah çà! il s'agit de faire la cour à cette petite dame-là. »
SUZANNE
Mais je n'en reviens pas !... qui t'a appris ces secrets?
MARTUE.
Mon talisman! Toujours le même! Gomme on ne regarde jamais une femme laide, elle a tout le temps de regarder les autres. C'est ce que j'ai fait, et j'ai vu... Ainsi te voilà, toi, mademoiselle Suzanne Villeneuve, institutrice; tu vas demander conseil à un avocat, à un médecin, à un savant; à ta première visite, il te fait des compliments; à la seconde, il t'appelle ma jolie cliente; et, à la troisième, selon la date de son extrait de naissance, il te glisse un billet doux, te prend la taille ou se jetto à tes genoux... Les hommes de l'Empire se jettent ore à genoux, quitte à ne pas se relever.
SUZANNE
Oui... de vieux fous dont tout le monde se moque.
MARTUE.
Du tout! ce sont les mœurs nationales! Tu vas en solx. ni. 22
liciteuse dans une grande administration d'industrie, de chemin de fer, n'importe. Tu ne trouves que des protecteurs, des apostilleurs... Au bout de deux jours, les surnuméraires te serrent la main, le chef du personnel t'embrasse... sur le front...
SUZANNE
Gomment... il m'embrasse?...
MARTHE
Un chef du personnel! Veux-tu pas qu'il se contente des appointements de son inférieur?... Puis il te conduit chez le ministre1 !
SUZANNE
Quoi?... Est-ce que les ministres aussi...?
MARTHE
Oh! non! non!... c'est bien différent! Les ministres sont bien au-dessus de ces petites faiblesses!... leur fonction est comme un sacerdoce. Ils se respectent! ils te respectent!... et tu n'as rien à craindre d'eux!... Mais, excepté eux, et les sénateurs peut-être, tous, vieux ou jeunes, beaux ou laids, riches ou pauvres, employés ou rentiers, industriels ou artistes, civils ou militaires; tous troubadours! troubadours! troubadours... et mendiants; car ils demandent toujours!... Troubadours et usuriers, car ils prêtent toujours à la petite semaine... deux cents pour cent d'intérêt, payables en... Pas un qui aime avec désintéressement... pas même un capitaine!
SUZANNE, troublée.
Un capitaine!
MARTHE
Eh bien, oui! car, puisque le mot est lâché, il faut bien que j'arrive au but enfin! T'imagines-tu que, si M. de Brignoles grimpe si lestement et si souvent nos quatre
1. Nota. — Le mot les ministres a été remplacé à la censure par les administrateurs généraux.
étages, ce soit pour l'amour de la sculpture sur bois?... M. de Brignoles est amoureux de toi!...
SUZANNE, souriant-
Je le sais bien.
MARTHE
Tu le sais?
SUZANNE
Sans doute, puisqu'il me l'a dit.
MARTHE
Et toi?
SUZANNE
Moi? Je l'aime aussi...
MARTHE
Et tu le lui as dit de môme?
SUZANNE
Sans doute, puisqu'il me l'a demandé.
MARTHE, à part.
Elle a des réponses qui vous renversent!... (Haut.) Tu as donc parlé de ton père?
SUZANNE
Non, pas encore! C'est mon secret... j'ai le droit de le taire... C'est le secret d'un autre... je n'ai pas le droit de le dire.
Tu n'as pas parlé à ton père de l'amour de M. de Brignoles?...
SUZANNE
Il n'y a rien de mal?... J'en parlerai quand il en sera temps.
MARTHE
Et quand sera-t-il temps?
su z an. m:.
Quand notre mariage sera fixé.
MARTHE, stupéfaite.
Votre mariage! Tu crois que M. de Brignoles veut t'épouser?
SUZANNE
Sans doute!... puisqu'il m'a dit qu'il m'aimait.
MARTHE
Hein?... Voilà tes preuves?
SUZANNE
Quand un homme de cœur a dit à une jeune fîile : « Je vous aime! » et qu'elle lui a répondu : « Je vous aime aussi! » c'est fini! Ils sont mariés!
MARTHE
Mariés! ah bien, si tous ceux qui se sont dit cela, étaient... On voit bien que tu reviens de l'autre monde!
Mais quel pourrait être le dessein de M. de Brignoles, s'il ne veut pas m'épouser?
MARTHE
Son dessein?... son dessein?... Elle est inouïe!... Mais tu oublies donc que tu n'as rien?
SUZANNE
Qu'importe?
MARTHE
Et sa mère?
SUZANNE
Oh! sa mère, c'est différent ! Je suis sûre que ce mariage est son seul désir.
MARTHE
Hein?
SUZANNE
Elle me !'a dit de mille façons. ;
MARTHE
Elle te l'a dit?
SUZANNE
Pas en paroles, si tu veux, mais en faits. Pourquoi m'attire-t-elle sans cesse chez elle?
Pourquoi?
SUZANNE
Pourquoi me réunit-elle toujours à son fils?
MARTHE
Pourquoi?
SUZANNE
Pourquoi me môle-t-elle à tout ce qui le touche?... Est-ce qu'on peut agir ainsi avec une autre femme que celle qu'on veut appeler sa fille?... Mais... qu'as-tu donc, Marthe?... qu'as-tu?... Tu pleures?
MARTHE
Oui, je pleure! (L'embrassant.) Oh! Suzanne, que tu me fais de mal !
SUZANNE
Mais dis-moi donc...
MARTHE, avec force1.
Non! c'est impossible! non! je ne veux pas croire!... Une femme!... une mère! ce serait trop affreux! Mais, pour lui, c'est différent!... Les hommes sont capables de tout!... Et mon devoir est de le démasquer... de t'éclairer!... Suzanne, M. deBrignoles ne veut pas t'épouser!... M. de Brignoles ne t'épousera pas...
SUZANNE
Paul, ne pas m'aimer!...
MARTHE
Oh! je ne dis pas qu'il ne t'aime pas... Je crois, au contraire, qu'il est épris de toi comme un fou.