SCÈNE VII Les Mêmes, PAUL
PAUL, à la cantonade.
Bien ! si ces dames y sont... (A Suzanne.) Mademoiselle, me voici libre, et...
SUZANNE, allant à lui.
Monsieur de Brignoles, je vous ai toujours cru et je vous crois encore un homme incapable de mensonge.
PAUL
Et vous avez raison, mademoiselle, mais que veut dire... ?
SUZANNE
Eh bien, je vous prie de répondre nettement à ma demande.
Parlez.
su ZANNE.
Est-il vrai qu'en venant ici et en me disant que vous m'aimiez, vous vouliez faire de moi votre maîtresse ?
PAUL
Quoi ?
i. Marthe, Paul, Suzanne.
MARTHE, à part.
Oh! elle a des manières d'aborder les questions...
SUZANNE
H. 'pondez sans détour. Ètes-vous venu ici dans ce dessein ?
PAUL, après un moment de silence.
Oui, mademoiselle !
MARTHE, à part.
Hein ! Un homme sincère ? Je n'y suis plus !
SUZANNE
Merci de votre franchise, monsieur, et adieu !
PAUL
Veuillez m'écouter, mademoiselle; je n'ai pas achevé et je désire que mademoiselle Marthe m'entende aussi. Vous avez sans doute oublié notre première entrevue, si prosaïque, si peu théâtrale; mais, moi, je ne l'oublierai jamais, car elle a décidé de ma vie. (A Marthe.) Je revenais de Courbevoie... ; à peine monté dans la voiture, je m'apereus, à ma grande confusion, que je n'avais pas ma bourse. Déjà j'allais donner mon nom au conducteur, quand j'entendis à mon côté une petite voix très douce qui me disait : « Voulez-vous me permettre de payer pour vous, monsieur?»
MARTHE, à Suzanne.
C'était toi !
SUZANNE
Sans doute ! Je voyais quelqu'un dans l'embarras, je lui offrais de lui venir en aide.
MARTH K.
Il n'y a qu'elle au monde pour avoir des idées pareilles 1
PAUL
Vous dites bien, il n'y a qu'elle! Eh bien, le croiriezvous ? je ne compris pas. Nous autres jeunes gens, nous sommes si sottement vaniteux...
MABTIIE.
Je suis trop polie pour vous contredire.
PAUL
Qu'au lieu devoir dans ces grands yeux limpides et sur ce candide visage tout ce qu'il y avait d'adorable ingénuité, et d'aimable pitié dans cette action, ma fatuité ne trouva pas trop invraisemblable une de ces conquêtes de premier regard que nous croyons volontiers faites pour nous, fringants traîneurs de sabre; et, quand je demandai... quand j'obtins de venir ici acquitter ma dette, je me présentai en irrésistible.
SUZANNE, avec dignité.
Monsieur de Brignoles !...
PAUL
Ne me reprochez pas de vous avoir ainsi calomniée, car mon erreur, à mesure qu'elle se dissipa. . . vint ajouter à ma tendresse tous les charmes de la surprise... Vous ne pouvez pas savoir l'effet que produisit sur moi ce mélange d'un esprit orné, d'une âme sans fard, et de ce caractère gaiement énergique, qui est le propre des êtres qui font leur vie eux-mêmes. Alors, chère Suzanne, je vous aimai pour votre origine, je vous aimai pour vous avoir méconnue, je vous aimai parce que vous m'aviez sauvé.
SUZANNE
Moi !
PAUL
Un seul regard de vous lit ce miracle ! Ce que l'on éprouve en passant tout à coup d'un cloaque ténébreux dans un pays tout illuminé de la clarté du soleil... je l'éprouvai, moi, en sortant d'un cœur vil et corrompu, pour pénétrer dans le vôtre... Oui, je passai avec ravissement du plus affreux de tous les supplices... le supplice
d'aimer ce que l'on méprise... h la plus pure de toutes les ivresses... la joie de respecter ce que l'on aime.
SUZANNE, à Marthe.
Entends-tu ? entends-tu ?
MARTHE
Oui, j'entends ! mais la fin ? le dénoûment ? (a Paul.) Votre mère?
Ma mère!... elle va venir, n'est-ce pas?
SUZANNE
Oui.
PAUL
Eh bien... c'est moi qui la recevrai... et je vais lui demander son consentement à notre mariage.
SUZANNE
Quoi ?
MARTHE
Hein !... là, tout de suite !... (a part.) Je n'y comprends plus rien !...
SUZANNE
Une voiture !
PAUL
C'est elle ! Laissez-nous l
SUZANNE
0 Marthe !
MARTHE
Eh bien, oui! c'est un brave garçon..., j'en conviens... Mais la fin ?
PAUL
Je l'entends... Allez et fiez-vous à moi. (Elles sortent toutes
deux par la gauche.)