DRAME EN QUATRE ACTES EN PROSE
23 décembre 1877.
PRÉFACE
Cette pièce repose sur la même idée que le beau drame de Madame Caverley. Ce sont deux plaidoyers dramatiques en faveur du divorce.
K. Àugier et moi, nous avons bâti sur le même terrain, mais bâti deux maisons absolument différentes.
E. Augier attaquait Y Indissolubilité du mariage; moi, j'attaquais la Séparation.
Il appellait une loi future ; je protestais contre une loi actuelle.
doux héroïnes sont deux victimes; mais Augier nous montre dans madame Caverley une créature naturellement honnête, noble de cœur, faite pour le bien, et précipitée dans le mal, condamnée au mal par l'indissolubilité.
J'ai peint dans madame Delpierre une femme sans tache, restée pure au milieu de toutes les tentations, restée ferme au milieu de toutes les épreuves, et torturée par la séparation non seulement dans ses sentiments, mais dans chacune de ses vertus, blessée dans sa probité, dans sa pureté, dans sa maternité.
On a accusé la pièce d'Augier d'être immorale ; rien de plus faux. Seulement, chose curieuse ! c'est l'immoralité de son héroïne qui fait la moralité de son drame. On se dit après Madame Caverley : Quelle horrible chaîne que l'indissolubilité,
puisqu'elle pousse une telle femme à de telles fautes! Je voulais faire dire : Quelle affreuse loi que la séparation, puisqu'elle condamne un être si noble à de telles tortures !
Le rétablissement du divorce enlève-t-il, comme on pourrait le croire, leur raison d'être, à nos deux drames? Je ne le pense pas. S'ils ont perdu l'intérêt polémique, ils ont gagné l'intérêt historique. L'image de ce qui était, nous émeut souvent, au théâtre, tout autant que la vue de ce qui est.
Mon drame, en outre, a ceci pour lui, c'est que la loi de la séparation existe toujours. Le divorce l'a adoucie, mais ne l'a ni abolie, ni renouvelée. Ce qui en reste, et il en reste beaucoup, est abominable1!
Hé bien! c'est le passé, c'est le présent de ce chapitre du code que j'attaque, et le côté nouveau de mon drame, sa force, s'il en a une, comme je l'espère, c'est d'être la mise en accusation d'une loi! Un procès dramatique intenté à une loi! Pas une des péripéties de ma pièce, qui ne naisse d'un des textes de cette loi. La scène capitale du premier acte, celle du second, celle du troisième, celle du quatrième, sont autant d'articles de cette loi, mis en action. Cette loi est pour ainsi dire mon personnage principal ; je l'ai prise à partie, comme un de ces êtres funestes ou malfaisants que nous fournit l'histoire ou l'imagination, et qu'on dessine implacablement et trait à trait, devant le public, afin de lui en inspirer l'horreur.
Les adversaires du divorce étaient et sont encore les partisans de la séparation. Ils conviennent de ce qu'elle a de dur, mais ils la défendent, telle qu'elle était, et telle qu'elle est toujours, au nom de la moralité, au nom de la famille, au nom de l'intérêt des enfants.
Rien de plus faux. La séparation blesse mille fois plus la morale, et détruit mille fois plus la famille que le divorce.
La séparation, disent les défenseurs, a un grand avantage sur le divorce : elle au moins, dans le mariage, laisse subsister le lien.
— Du tout! elle brise le lien, elle ne maintient que la chaîne.
1. La Séparation ne peut pas être rayée de notre code. Il y a encore et il y aura toujours des époux qui, ne pouvant pas vivre ensemble, ne pourraient ou ne voudraient pas recourir au divorce. Il faut régler leur état, mais selon une loi toute nouvelle.
UNE SEPARATION. ISS
— Le divorce fait de deux époux doux étrangers.
— La séparation en fait deux ennemi»! Le modèle des gens qui se détestent, ce sont les époux séparés. Au début, ils sont si contents de ne plus se voir qu'ils trouvent tout parfait, même leur conjoint; c'est la lune de miel delà séparation. Mais après*? Après ils passent leur vie à désirer mutuellement leur mort... Bienheureux quand ils ne font que la désirer.
Les époux, répond-on, ont sans doute droit a la pitié, mais
si leurs souffrances sont affreuses et imméritées; leur malheur
est leur fait, parfois leur faute. Mais les enfants, que sont-ils,
eux? Rien que des victimes, et les plus innocentes des victimes :
çisïateur doit donc, avant tout, songer aux enfants.
— Soit! c'est au nom des enfants que je parle. Quel est leur sort entre deux époux séparés? La séparation conduisant trop souvent les parents à l'adultère, elle fait des enfants les témoins, les juges des fautes de leurs parents. La séparatiou les déprave ou les torture.
En veut-on une preuve? En voici une terrible! Une mère séparée, et contrainte par le jugement même à envoyer chaque semaine sa fille à son mari, ôtait à l'enfant, le jour de cette visite, sa jolie toilette de petite fille riche, l'habillait d'une robe sale et déchirée, et la faisait conduire ainsi vêtue, à pied, son père! Pourquoi? afin qu'elle souffrit d'aller chez son père, afin qu'elle fût humiliée en allant chez son père; et le père, pour pouvoir sortir avec elle, était contraint de lui préparer un autre habillement quand elle arrivait chez lui, et qu'elle quittait avec de nouvelles larmes en en partant!... Eh bien, je le demande, quelle impression peut produire sur l'âme d'un enfant un tel spectacle de haine?
Qu'on ne dise pas que c'est une exception monstrueuse!
le pourrais citer vingt faits pareils. Les époux séparés n'aiment pas leur enfant simplement, naturellement; ils ne se ntent pas de le gagner, ils veulent l'enlever à l'autre. Il ne leur suffit pas de l'avoir, ils veulent que l'autre ne l'ait pas. Alors les récriminations, les accusations, parfois les calom- On ne se dit pas qu'on ébranle chez l'enfant toute notion du devoir, qu'on pervertit chez lui les sentiments naturels; on lit qu'une chose, c'est qu'on se venge! Ecoutez ce que j'ai
l.i dans la Gazette des Tribunaux : un père, condamné par le tribunal à laisser à la mère son fils âgé de deux ans, enleva l'enfant, l'emmena en pays étranger, et, au bout de cinq ans, il revint avec deux autres petits garçons habillés comme son fils, élevés par lui comme son fils, et dit à sa femme : « Un de ces trois enfants est le vôtre; moi seul, je sais lequel, choisissez! » La mère n'osa pas choisir, de peur de prendre pour son fils un enfant trouvé, et elle les abandonna tous trois au père!... Qu'on le sache bien, dans la séparation, l'enfant n'est que le champ de bataille de deux haines. Seulement, ce n'est pas, comme dans les mêlées antiques, un cadavre que deux ennemis se disputent, c'est une âme vivante qu'ils déchirent. Ils accomplissent chaque jour un infanticide moral!
Voilà le sujet de mon drame.
Resserré dans ce cadre, il n'en reste pas moins très difficile,
Toute séparation suppose une faute, un coupable. Or, quelle faute choisir? Quel coupable prendre? Généralement, on prend le mari. Est-ce parce que les femmes valent mieux? je n'oserais pas le dire, car j'ai remarqué que dans les séparations, si les hommes sont plus méchants, les femmes sont plus mauvaises. Il y aurait donc parfois bien de l'avantage à prendre la femme. Quelle peinture plus poignante, plus dramatique, peut-être même plus comique, que celle d'un honnête homme obligé de suivre à la piste, à travers le monde cette femme, qui y promène son nom, resté l'éditeur responsable de ses méfaits, toujours sous le coup d'une accusation de réconciliation, car la loi suppose toujours la réconciliation possible... et forcé enfin de multiplier ses preuves d'alibi, de démontrer qu'il n'a pas passé telle journée à Saint-Gloud, de peur de se voir appliquer la maxime : Pater is est. ..et... je m'arrête, de peur que cette pièce imaginaire ne paraisse plus piquante que la véritable. Les pièces sont toujours si belles, quand elles ne sont pas encore faites.
J'ai pris la marche ordinaire. J'ai fait tomber la faute sur le mari. De plus, cette faute, je l'ai choisie inabsolvable, d'abord parce que je voulais que tout le monde donnât raison à la femme ; puis, je trouvais là l'occasion de mettre en lumière un des traits les plus caractéristiques de cette loi, qui n'ad-
ree morales. Le mari était difficile à peindre; il y fallait
aocoup d'adresse ou beaucoup de rudesse. Il y a trente ans,
lirais essayé de l'adresse; dans ce temps-là, quand on créait
qu'on appelle un rôle ingrat, l'art était de le faire passer ;
jourd'liui, l'art est de l'imposer. Le public d'aujourd'hui aime
ant tout la vérité ; il vous pardonne tout, même d'être brutal,
ius êtes vrai; j'en ai profité pour établir nettement mon
personnage sur deux passions : l'une bonne, l'autre mauvaise;
une ventu, et un vice; sa passion pour l'argent et sa passion
pour son fils. Le portrait est dur, mais je le crois vrai.
J'ai osé pins : j'ai mis en contraste deux jeunes gens, deux fils, l'un désespéré par la séparation, l'autre... je ne dirai rien sur lui; mais j'appelle votre attention sur sa gaité.
.!<■ ne veux pas terminer cette préface sans parler de ma principale interprète. Mlle Delaporte a compté bien des succès dans sa carrière, aucun ne lui a fait plus d'honneur qu'Une parution. Elle a prouvé qu'on pouvait être grande comme comédienne tout en étant petite comme femme, car elle a eu la ritable grandeur, celle qui vient du cœur, de l'intelligence et de la conviction.
PERSONNAGES
M. DELPIERRE M. Dlpont-Veunon.
Madame DELPIERRE M»° Delaporte.
IAu 1er acte &ONZALÈS.
Au 2e Davrigny.
Madame BONNEVILLE, mère de madame Delpierre Mmc Genat.
M. CLAVEL. M. René-Didier.
M. MON VAL . . M. Georges.
La Comtesse d'ORVILLE M11» Renard.
ANDRÉ DE MIRBEL M. Paul René y.
JULItë, FEMME DE CHAMBRE DE MADAME
Delpierre.. .• Mme Andréa.
Madame de BERNON MU° Delta.
VINCENT, domestique de M. Clavel. M. Bernard.