‹ Théâtre Avec préfaces (volume 2)Chapitre 69 sur 193 · SCÈNE \ Les Mêmes, CLAVKL · texte numérisé non relu

SCÈNE \ Les Mêmes, CLAVKL

CL A V E L, lui présentant le médaillon.

Me pardonnerez-vous, madame, de n'avoir pas attendu jusqu'à demain pour vous le rapporter?

MADAME D1ÎLPIERRE, avec effusion.

Si je vous pardonne !... Demandez à Julie si je vous pardonne 1... Julie sort.) J'allais vous l'envoyer. J'allais descendre moi-même'... J'aurais tout bouleversé chez vous

pour le retrouver. (Prenant le médaillon et l'embrassant.) Oh ! cher

souvenir !... cher consolateur !... cher conseiller!

CLAVEL

Que je suis heureux de vous voir si heureuse !

MADAME DELPIKRRE.

Mais où était-il?... Où l'avez-vous retrouvé?

CLAVEL

Aux pieds du fauteuil même où vous étiez assise. En reconduisant ma danseuse, j'ai vu briller ce bijou, je l'ai reconnu et, me rappelant quel prix vous y attachez...

MADAME DELPIERRE.

Pendant cette affreuse absence, voilà tout ce qui m'est de Fernand ! Je n'avais plus rien de lui que cette petite mèche de cheveux et ce petit portrait que vous me rapportez ! Tenez, il faut que je vous dise une fois que rien de ce que vous faites pour Fernand n'a été perdu ! J'ai tout compris, tout deviné ! Cet examen que vous l'aidez à préparer, ces plaisirs où vous l'associez si délicatement, ce mélange charmant de camaraderie et de fraternité paternelle, tout cela est écrit là. Aussi je vous aime bien, allez !

CLAVEL, avec émotion.

Ah! madame !...

MADAME DELPIERRE.

Ne me remerciez pas!... car c'est au moment même où je vous parle de ma gratitude et de mon amitié, que je suis forcée de vous affliger.

CLAVEL

M'affliger !

MADAME DELPIERRE.

En vous annonçant une résolution douloureuse pour moi-même.

CLAVEL

Laquelle ?

MADAME DELPIERRE.

Je quitterai demain cette maison

CLAVEL, avec un cri.

Quitter cette maison ! . . . Pourquoi ?

MADAME DELPIERRE.

Parce que c'est la maison de votre sœur, c'est-à-dire presque la vôtre !

CLAVEL

Eh bien?

MADAME DELPIERRE.

Eh bien, mon ami, depuis six mois, j'ai vécu sans réfléchir!... j'ai oublié que vous étiez jeune et que je le suis encore !... Mon estime pour vous, ma certitude de la pureté de mes sentiments, l'intérêt de mon fils... tout me fermait les yeux !...Un instant a suffi pour m'éclairer !

CLAVEL

Que voulez-vous dire?

MADAME DELPIERRE.

En entrant dans ce bal à votre bras, j'ai senti tout à coup, comment... à quoi? je ne le sais, mais j'ai senti que notre amitié pouvait être calomniée.

UNE Si: P. Y RATION. 173

CLAVEL

C'est impossible !...

MADAME DELPIERRE.

Elle l'est peut-être déjà!... Ce que j'ai vu, ce que j'ai deviné, ce que j'ai entendu m'a révélé le péril !

CLAVEL, avec force,

Mais quel péril? Que craignez-vous?

MADAME DELPIERRE, se laissant tomber sur uu siège.

Quelqu'un que je n'ai pas besoin de vous nommer.

CLAVEL, s'asseyant aussi de l'autre côté de la table.

M. Delpierre ?

MADAME DELPIERRE.

Oui! M. Delpierre!... Sachez-le... Depuis le jour où j'ai retrouvé Fernand par miracle, où je le lui ai repris...

CLAVEL

Quand l'avez-vous retrouvé ? Gomment le lui avez-vous repris ?

MADAME DELPIERRE.

Après quatre ans de désespoir, j'apprends, on m'assure que Fernand est caché depuis trois semaines à Lyon, dans une institution d'ecclésiastiques, sous un nom supposé. Je cours à Lyon, le premier président me donne un officier de justice pour m'accompagner. J'arrive chez le supérieur, et je réclame mon fils!... « — Son nom, Madame? — Je ne le sais pas, son père l'en a fait changer ! — Je ne puis vous livrer un enfant que vous ne pouvez pas me nommer ! . . . — Eh bien, mettez-moi ne nce du dernier élève entré chez vous, je verrai bien si c'est lui ! » 11 accepte ! Nous descendons dans une grande cour vide, les enfants étaient à l'étude... Asseyezvous dans cet angle obscur, me dit le supérieur, et attendez ! Au bout de cinq minutes, une petite porte s'ouvre à l'extrémité de la cour; le supérieur parait... Puis, presque aussitôt derrière lui, un enfant. A peine

a-t-il dépassé le seuil, que je ne peux plus en douter... Je le reconnais! très grandi... un peu pâli... mais lui!... Je me lève vivement, je m'élance... Puis tout à coup, je retombe sur mon banc saisie d'une terreur affreuse ! S'il ne me reconnaissait pas!... J'avais tant pleuré depuis quatre ans !... Si son père l'avait détaché de moi ! s'il ne m'aimait plus! s'il ne voulait pas me suivre! Oh ! toutes mes angoisses passées n'étaient rien, rien auprès de celle-là!... et cependant le supérieur tout en causant avec lui... l'entraînait peu à peu de mon côté!... Il approche ! . . . Il approche ï ... Le voilà presque devant moi ! . . . Oh ! je n'y tiens plus !... Je relève brusquement mon voile!... « Maman ! » s'écrie-t-il, et il se jette dans mes bras en fondant en larmes ! Je l'avais reconquis !

CLAVEL

Oh ! vaillant cœur !

Oui !... Mais depuis ce jour, M. Delpierre, fou à la fois de tendresse et de colère, ne cherche que le moyen légal de m'arracher Fernand.

CLAVEL

Que peut-il ? Votre séparation a brisé votre mariage.

MADAME DELPIERRE.

Gomme lien, oui ! comme chaîne, non ! la loi lui laisse tant d'armes contre moi ! Il m'entoure de regards qui m'épient!... d'ennemis qui me surveillent! Je me sens dans sa main !

CLAVEL

Mais c'est donc un monstre?...

MADAME DELPIERRE.

Non! c'est un père exaspéré!... Vous le voyez, il ne suffit pas que je sois sans tache, il faut que je ne puisse pas même être soupçonnée. Mon devoir est donc tracé. Je quitterai cette maison demain. Il m'en coûtera... plus

que je no puis le dire... car j'y laisse les seuls souvenirs

(loilX que. je compte depuis dix ans. (Avec une émotion qu'elle

ne peut contenir.) et... et... vous êtes le seul avec qui je pourais causer de ma mère... Elle vous aimait tant, la pauvre Chère créature... Le jour même de sa mort, elle m'a dit... Allons, il ne faut pas s'attendrir! C'est encore un sacri- Ice à faire à Fernand, je le ferai !...

i. I.A Y KL, avec une émotion contenue.

C'est juste. Un dernier mot seulement; bien des épreuves, bien des luttes peut-être vous attendent.

Je le crois.

CLAVEL

Promettez-moi que si vous avez besoin d'un appui, d'un conseil, vous vous adresserez à moi.

MADAME DELriERRE.

Je VOUS le promets. (La pendule sonne deux heures.) DeUX heures ! (Elle frappe sur un timbre. Julie paraît. A Julie.) Eclairez

M. Glavel ! Adieu !

CLAVEL, à part en sortant.

Désormais ma vie n'a plus qu'un but : la défendre.

sort.

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