‹ Théâtre Avec préfaces (volume 2)Chapitre 80 sur 193 · SCENE III MADAME DELPIERRE, MONVAL, CLAVEL · texte numérisé non relu

SCENE III MADAME DELPIERRE, MONVAL, CLAVEL

MADAME DELPIERRE.

Qu'y a-t-il donc?

MONVAL

Une nouvelle grave ! (Allant à la porte par laquelle il est entré, il dit.) Venez! (Clavel entre.)

. MADAME DELPIERRE.

Vous ici. monsieur?

CLAVEL

Oui, madame. Vous vous rappelez ma dernière parole en vous quittant, il y a six semaines : Promettez-moi que si un danger vous menace, vqus vous adresserez à moi.

MADAME DELPIERRE.

Eh bien?

CLAVEL

Eh bien! le danger est venu et me voici.

MADAME Ï>ELPIERRE.

Mais quel est ce danger?

MONVAL

Monsieur Delpierre vaincu, mais exaspéré le 6 juin, avait juré de prendre sa revanche; il la prend.

MADAME DELPIERRE.

Comment?

CLAVEL

Monsieur Delpierre est ici!

MADAME DELPIERRE, avec un cri.

Lui! Dans un quart d'heure je pars avec Fernand !

MONVAL

Vous ne le pouvez pas.

MADAME DELPIERRE.

Qui m'en empochera? Mon fils ne m'appartient-il pas?

CLAVEL

Il ne vous appartient plus !

MADAME DELPIERRE.

Et mon droit! mon autorité!

MONVAL

Voici un acte qui les annule..

MADAME DELPIERRE.

nif est-ce que cet acte?

Un acte judiciaire.

MADAME DELPIERRE.

Que contient-il?

MONVAL

Un arrêté du Tribunal déclarant que, sur la demande de son père, Fernand Delpierre est émancipé.

MADAME DELPIERRE.

Kmancipé ! c'est-à-dire maître de sa personne !

CLAVEL

Oui.

MADAME DELPIERRE.

Maître de ses actions !

-MONVAL

' Oui.

MADAME DELPIERRE, éperdue.

Gomment, mon fils peut me quitter s'il le veut ?

CLAVEL

Il le peut !

MADAME DELPIERRE.

Si son père lui propose de l'emmener à deux cents lieues d'ici, en pays étrangers, il peut le suivre ?

MADAME DELPIERRE, avec explosion.

; Non, ce n'est pas possible ! Fernand n'a pas dix-neuf ans.

MONVAL

On peut émanciper un jeune homme à dix-huit.

-MADAME DELPIERRE.

Le jugement a déclaré M. Delpierre incapable d'élever son fils, il ne peut pas rester capable de l'émanciper !

MONVAL

Il l'est.

MADAME DELPIERRE.

Mais c'est monstrueux !

MONVAL

C'est légal...

MADAME DELPIERRE, avec désespoir.

Légal !... légal !... ah! je serai donc toujours écrasée par cet horrible mot !

CLAVEL

Du calme, il vous reste le cœur de Fernand.

MADAME DELPIERRE.

Ah ! Dieu me garde de douter de son cœur I mais ce cœur est à son père comme à moi ! Il aime son père au-

tant que moi ! il le regrette môme auprès de moi! comment voulez-vous qu'il résiste quand son père l'appellera, l'entraînera? (Mouvement de ciavei.) Mais ne comprenez-vous pas qu'il est riche et que je suis pauvre! De son côté, tous les plaisirs!... Du mien, toutes les privations! Il m'arrachera Fernand ! ... Et qu'en fera-t-il quand il l'aura ? Il en fera... ce qu'il est !

CL A V EL et MON VAL.

Quoi!...

MADAME DELP1ERRE.

Et j'assisterais, moi, impassible, à ce spectacle I Je leviendrais par mon silence complice de son malheur!

(Avec énergie, relevant la tête.) Non, Cela ne Se peut pas, Cela

te sera pas !

MONVAL et CLAVEL.

Hue dites-vous?

MADAME DELPIERRE.

J'ai un moyen de reconquérir Fernand, moyen terrible lais sûr.

Cl. AVE L, vivement.

Eh bien! quel qu'il soit, employez-le, car je ne vous ai pas tout dit. Le danger est plus pressant que vous ne le :royez.

MADAME DELPIERRE.

Comment !

J'étais présent à la rencontre de Fernand et de son La comtesse d'Orville y assistait aussi. Eh bien ! je les ai vus !... Fernand est amoureux de la comtesse.

MADAME DELPIERRE.

J'en étais sûre!

CLAVEL

Et la comtesse est d'accord avec monsieur Delpierre, ulent emmener Fernand en Ecosse. .

MADAME DELPIERRE.

Ils ne l'emmèneront pas ! Écoutez-moi tous deux, car je n'ai pas trop du conseil et de l'appui de deux hommes d'honneur pour la résolution terrible que je vais prendre.

(Passant entre eux deux et à voix basse.) Je me Suis séparée de

M. Delpierre pour une action... abominable dont j'ai la preuve écrite. Tant qu'il n'a fait souffrir que moi, j'ai gardé ce secret, mais puisqu'aujourd'hui il s'agit du salut de mon fils, je n'y résiste plus, et je vais... (Eli* s'élance vers

la porte, puis s' arrêtant tout à coup.) Non, non, c'est impossible !

Une mère ne peut pas déshonorer un père aux yeux de son fils ! C'est un crime ! (Fondant en larmes.) Mais c'est un crime aussi que de le livrer à sa perte. 0 mon Dieu ! mon Dieu ! Qu'ai-je donc fait pour mériter un tel martyre?

(Elle tombe en sanglotant sur un siège.)

CLAVEL, apercevant Fernand qui paraît au fond avec André.

Le voilà î

MADAME DELPIERRE, se relevant avec désespoir.

Oh! emmenez-moi!... Partons ! je lui dirais tout. (iu

sortent tous trois par la. porte latérale, Fernand et André entrent par le fond.)

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