‹ Théâtre Avec préfaces (volume 2)Chapitre 94 sur 193 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Les Mêmes, MONVAL MON VAL, à la cantonade.

C'est bien ! Dites à ces messieurs que je les attends ici.

TOUS

Monsieur de Monval !

MONVAL, allant a madame Delpierre.

Du courage, madame!

TOUS, allant à lui.

Qu'y a-t-il donc?

MONVAL

Une situation grave, (a Delpierre.) Et pour vous, monsieur, peut-être un réel danger.

DELPIERRE, relevant la tête.

Un danger? Je suis prêt à le braver.

FERNAND

Je suis prêt aussi.

MONVAL

Il est des sentiments publics qu'on ne brave pas; il y a aujourd'hui des noms qui, appliqués à un homme, sufli-

sent pour soulever la foule contre lui; une accusation fatale, terrible, circule partout contre vous ! (Montrant un papier.) Et ce libelle, répandu contre vous dans toute la ville...

(l)elpierre s'avance pour prendre le papier, Fernand le saisit avant lui.) FERNAND.

Je veux tout savoir.

DELPIERRE, avec force.

Ne lis pas!

FERNAND

C'est mon droit aujourd'hui! et mon devoir. (Usant et avec un cri terrible.) Oh ! infamie !... Sais-tu ce dont on t'accuse!... Us osent calomnier ta fortune!... Ils osent dire que tu as vendu M. de Harden!... Ils osent prononcer le mot de...

MON VAL, à Delpierre.

Croyez-moi, monsieur, éloignez-vous!

FERNAND

Partir! fuir devant une telle accusation! ce serait l'accepter! Qu'importe cette calomnie? La vérité a un accent irrésistible! Le seul visage d'un honnête homme suffit pour le justifier! (a monsieur Delpierre.) Viens! mon père!... Et toi aussi, ma mère ! tu ne refuseras pas de le suivre pour cela! Allons tous trois ensemble à ce Casino d'où l'on prétend te chasser, et quand on nous verra tous trois nous tenant par la main, et sommant les calomniateurs d'apporter leurs preuves, car il faut des preuves pour déshonorer un homme! allons !..* (à son père qui lui refuse sa main.) Tu refuses ! (a sa mère.) Et toi, ma mère... tu te retires... (Regardant autour de lui.) Et VOUS, monsieur Clavel, VOUS

vous détournez... Et vous, monsieur de Monval... vous baissez la tête... Qu'y a-t-il donc? est-ce que ce libelle...? (Avec des larmes, a sa mère.) Ma mère! ma mère!... c'est toi que j'adjure! Dis-moi donc que c'est une calomnie... Tu

te tais ! (Madame Delpierre tombe en sanglotaut dans ses bras avec une

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explosion de désespoir.) Oh! la cause ! Voilà la cause ! nous

Sommes déshonorés î (Il tombe assis la tête sur la table en sanglotant.) f -

MONVAL, bas, à monsieur Delpierre.

Les amis de M. de Harden vont venir! Croyez-moi, partez!

DELPIERRE, froidement.

Un moment encore ! Il me reste quelques mots à écrire !

'11 va à la table à droite, écrit rapidement quelques mots, et se dirige du côté de sa femme et de son fils. — Madame Delpierre, en le voyant s'approcher, a relevé la tête ; elle lui montre Fernand qui sanglote, en le suppliant de ne pas avancer. M. Delpierre continue à se rapprocher et remet à Madame Delpierre ce qu'il vient d'écrire.)

MADAME DELPIERRE, lisant.

C'est bien ! (A son fils.) Tiens, lis.

FERNAND, lisaut.

« Je charge mon fils et ma femme de restituer à M. de Harden la part de ma fortune qui lui appartient, et de donner le reste aux hospices. » (Dune voix étouffée.) Ah! je te reconnais ! je te retrouve !

CLAVEL, bas, à Delpierre.

Hâtez-vous!

DELPIERRE, froidement.

Ne craignez rien ! je partirai à temps, laissez-moi leur dire une dernière parole avant de les quitter pour toujours.

FERNAND, relevant la tête.

Pour toujours !

DELPIERRE.

Oui! c'est un adieu suprême que je t'adresse. Nous ne nous reverrons jamais. (Mouvement de Femand.) Je me condamne à un exil éternel. (Femand veut parier.) C'est résolu!... Seulement, avant de partir, je voudrais bien t'embrasser une dernière fois! (Femand se jette dans ses bras.) Je t'ai aimé

bien profondément... mon fils; mais je t'ai mal aimé. Je t'ai voulu riche avant tout! ta mère te jugeait mieux. Une fois du moins ma tendresse te servira à quelque chose... Adieu!

FERNAND, éperdu, se levant.

Non! c'est impossible!... Je ne veux pas te laisser partir ainsi seul et désespéré!... Je connais ma mère! Elle-même n'y consentira pas. Nous te suivrons!

MADAME DELPIERRE.

Je suis prête.

DELPIERRE.

A mon tour, je vous dis : C'est impossible ! Que deviendrions-nous tous trois en face l'un de l'autre? Votre vue serait un éternel reproche pour moi!... la mienne, une éternelle honte pour vous!... Non! il n'y a que ce dénoûment de possible... Quand je ne serai plus là, vous pourrez oublier, vous consoler, recommencer une nouvelle Vie, prendre Un autre nom... (Mouvement de Fernand.)

Celui de ta mère!... Je l'exige!... Allons! c'en est fait!

adieu! (S'approchant de madame .Delpierre.) Adieu, madame! (Madame Delpierre lui tend la main sans le regarder, il la serre vivement.) Merci ! (Il se dirige vers la porte et trouve Clavel,) Monsieur Clavel,

j'ai été bien injuste envers vous ! maintenant que je vous connais, je vous offre le moyen de vous venger. (Montrant sa femme et son fils.) Veillez sur eux ! Je vous les lègue!...

(Il sort lentement par la porte de droite.)

LE DOMESTIQUE, paraissant au fond, à Monval.

Trois messieurs demandent M. de Monval.

MONVAL, à part.

Il était temps! (Trois messieurs paraissent au fond. On entend un coup de pistolet du côté où est sorti Delpierre.)

TOUS

Ciel!

FERNAND, pousse un cri, se précipite vers la porte.

Ah :

CLAVEL, qui est devant la porte.

N'approchez pas!

FERNAND

Rieil ne m'arrêtera!... (Il s'élance vers la porte et reste terrifié. Il pousse ua cri terrible et tombe dans les bras de sa mère.) Ah 1 il ne

me reste plus que toi! (La toile tombe.)

MÉDÉE

TRAGÉDIE EN TROIS ACTES ET EN VERS THÉÂTRE-ITALIEN I 8 avril 1856.

PREFACE

Je désirerais expliquer en quelques mots comment j'ai été conduit à écrire cette tragédie, dans un moment où la tragédie est si peu en honneur.

11 est certaines grandes figures légendaires qui ressemblent à des sphinx : elles ne disent jamais leur dernier mot. Telle e-t Médée. Médée est à l'amour maternel ce qu'Othello est à l'amour, l'image de la passion qui tue. Mais si on comprend sans peine un amant ou un mari meurtrier, le crime d'une mère infanticide apparaît toujours comme un effroyable mystère, comme un abîme! Le génie a beau y plonger, y porter sa splendide lumière... toujours on y entrevoit des profondeurs pleines de ténèbres et de terreur. C'est ce qui m'a attiré vers ce sujet.

Les ouvrages immortels où figure Médée, la montrent tous, égorgeant ses enfants pour désespérer son mari. Elle se débat entre son amour pour eux et sa haine contre lui; son amour Wt immense : de là les admirables combats de la Médée d'Euripido; mais enfin la haine est la plus forte, et elle les frappe pour le frapper; c'est une vengeance d'épouse et d'amante.

l'ai pensé qu'on pouvait peindre en même temps, dans ce meurtre, une vengeance de mère. J'ai pensé qu'on pouvait faire sortir son attentat contre ses fils, de l'excès de son amour pour eux.

De là, pour moi, la nécessité de peindre cet amour tout

entier, dans toutes ses phases; de là par conséquent une autre composition du personnage. Je l'ai donc présentée d'abord errante et proscrite avec ses enfants, mendiant pour ses enfants, désespérée des souffrances de ses enfants, et j'ai fait luire, à travers ce sombre tableau, le souvenir de sa poétique jeunesse, afin qu'elle apparût à nos yeux entourée du double charme de l'amour dévoué et de la maternité tendre, avant de figurer si terriblement la passion et la maternité meurtrières.

Ensuite, et comme second aspect, au moment même où elle apprend la trahison infâme de Jason, je l'ai fait voir désaimée par ses fils comme par lui, jalouse d'eux comme de lui, délaissée par eux comme par lui et pour la même femme, de telle sorte que cette âme, ivre de douleur et de fureur, saisie à la fois par la jalousie maternelle et la jalousie conjugale, frappée dans tout ce qu'elle aime, torturée par tout ce qui devrait l'aimer, en arrivât par degrés à un tel excès de désespoir qu'elle nous y entraînât après elle, nous transportât, pour ainsi dire, de son même transport, et qu'au moment où elle frappe nous pussions dire : C'est effroyable, mais je comprends!... J'ai voulu, pour faire comprendre encore davantage, car le cœur n'est ému que de ce que la raison accepte, j'ai voulu donner un trait de plus à la physionomie de Médée. J'ai fait d'elle, en m'appuyant sur l'histoire, non pas une Grecque plus ou moins farouche, mais une véritable barbare. Les travaux si curieux des Allemands sur les religions sanguinaires de ces races de la mer Noire m'ont permis d'éclairer cette tragique figure d'une lueur nouvelle et sinistre, de la rendre à la fois plus terrible et moins atroce, d'expliquer enfin son crime en le rattachant au culte où elle a été nourrie, à la contrée dont elle est sortie : je lui ai donné ses dieux pour complices. - Deux autres causes m'ont encore attiré vers ce tragique sujet.

J'y ai vu une importante idée morale à dramatiser, et un côté intéressant de l'antiquité à mettre en relief.

Quand on étudie sérieusement les âges demi-historiques et demi-fabuleux du monde antique, un fait vous frappe : c'est que la société naissante repose alors presque tout entière sur deux personnages, toujours joints l'un à l'autre, car ils sont

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indispensables l'un et l'autre à l'œuvre sociale, et toujours ennemis l'un de l'autre, car ils représentent deux principes contraires qui se combattront jusqu'à la fin du monde; ces deux personnages sont le poète et le héros. Regardez et vous verrez qu'ils marchent toujours par couple : Hercule et Linus, et Amphion, Jason et Orphée; les uns, civilisateurs par la force, les autres, civilisateurs par la pensée; les uns combattant les bêtes farouches, desséchant les marais, exterminant les brigands... en étant un peu brigands eux-mêmes; les autre- poliçant les mœurs, dictant les lois, établissant la famille, fondant la religion. Certes, ce sont là deux pouvoirs également utiles, deux pouvoirs frères; mais ce sont des frères ennemis! le héros, c'est-à-dire le corps, finit toujours par rencontrer comme adversaire l'âme, c'est-à-dire le poète; et Hercule, brisant la tête de Linus avec sa lyre, représente au vif ce duel éternel qui fait le fond même de l'humanité!

La légende, qui donne Orphée pour compagnon à Jason dans l'expédition des Argonautes, me fournissait donc un élément à la fois trop poétique et trop historique pour que j'hésitasse à m'en emparer, d'autant plus que ce personnage d'Orphée me permettait de mettre en lumière l'idée morale que je voyais dans cet ouvrage.

En réalité, s'il fallait définir d'un mot la légende de Médée, je dirais : c'est le plus terrible chapitre de Y histoire de la séduction dans le monde. Qu'est-ce en effet que Jason, ce Grec, ce civilisé, s'en allant à la poursuite d'un trésor chez des peuplades sauvages, séduisant une fille de ces rudes contrées, se servant d'elle pour l'accomplissement de ses desseins, l'arrachant, déjà mère, à son pays comme à sa famille, et l'abandonnant ensuite, dès qu'il a mis le pied sur sa terre natale; qu'est-ce? sinon le symbole lointain et poétique de ces vils corrupteurs de nos jours qui, entraînant à Paris, du fond de nos provinces, les tristes victimes de leurs promesses, déshonorent notre société par leur cynisme et leur ingratitude impunie! trouvez-vous pas les traits de cette grande et malheureuse coupable qu'on appelle Médée, dans ces pauvres filles séduites «om me elle, abandonnées comme elle, désespérées ' ■'•mine elle, et, comme elle, meurtrières, par désespoir, du

fruit de leurs entrailles! Seulement dans notre société, à défaut de la loi, fatalement indulgente pour le séducteur, la conscience publique s'unit au cri d'anathème de ces malheureuses quand elles font remonter le crime jusqu'au véritable criminel, au corrupteur; quelquefois même les juges l'absolvent, elle, parce qu'ils n'ont pas le droit de le condamner, lui! Mais dans l'antiquité, ni la conscience ni la loi ne faisaient écho à ces légitimes indignations; il semblait donc impossible de faire retomber sur Jason une part du sang versé, sans altérer les mœurs antiques. Heureusement Orphée était là : Orphée, par son céleste amour pour Eurydice, devenait naturellement l'accusateur de la perfidie brutale de Jason; Orphée, par le caractère des chants si purs qui nous restent de lui, s'offrait de lui-même comme l'interprète poétique de la pensée morale que je voulais mettre en lumière; Orphée, enfin représentant à la fois, comme tous les grands poètes, son temps et l'avenir, avait le droit, dans mon ouvrage, d'aller au delà des idées grecques en restant Grec, de ressemblera un penseur moderne sans cesser d'être un personnage antique; j'en ai profité, et c'est grâce à lui que j'ai pu terminer le drame par ce mot qui le résume, par le cri de Médée à Jason : Toi!

Voilà ce que j'ai voulu faire; ai-je réussi? Je n'ose le croire, mais j'espère qu'on comprendra que je l'aie tenté.

PERSONNAGES

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