LA MARQUISE, [JULIE
JULIE, entrant gaiement.
Vous me demandez, mère? (Apercevant la toilette de sa mère.)
Ohî que vous êtes jolie ainsi!
LA MARQUISE, vivement.
Tu trouves?
JULIE
A la bonne heure! Voil«\ comme je vous aime!... Vous êtes plus jeune de dix ans!... Oh! les beaux cheveux!
LA MARQUISE, émue.
Vraiment?
JULIE
Oh! mais!... un moment!... Si vous continuez ainsi... vous allez être plus jolie que nous toutes... Je vous défends... (Apercevant aux mains de la marquise sa fleur, à part, avec un geste de trouble.) Ma flCUr!
LA MARQUISK.
Qu'as-tu donc? Tu semblés troublée...
JULIE
Moi?
LA MARQUISE
Oui... on dirait que c'est la vue de cette fleur...
JULIE
De cette fleur?
LA MARQUISE
Oui! ne te semble-t-elle pas très jolie?
Certainement... très jolie !... Dites-moi donc, more?... Est-ce que le colonel n'était pas ici?...
LA MARQUISE
Quand je suis entrée?... En cfl'et...
JULIE
Ah!... Vous a-t-il parlé?
LA MARQUISE
Parlé... de quoi?
JULIE
Que sais-je?... de son neveu... peut-être? C'est lui qui vous a donné cette fleur?...
LA MARQUISE
Non ! Je l'ai trouvée là... par terre...
JULIE, vivement.
Parterre!... (a pan.) Il ne l'a pas même ramassée!
LA MARQUISE
Ah! çà, mais qu'as-tu donc avec cette fleur? Elle t'intéresse donc beaucoup?
JULIE, éclatant de rire.
lia! ha! ha! Tout est possible!... Les hommes sont si fats!
LA MARQUISE
Que veux-tu dire?
JULIE
Que je vois bien que vous savez tout!... Le colonel vous a tout conté... et, à votre air sévère... à votre physionomie de mère grondeuse... je vois bien que vous (toyez que votre fille... (Riant de nouveau) Est-ce qu'il n'a pas compris, par hasard ?...
LA MARQUISE
Compris ? quoi ?
JULIE
Que je faisais de la couleur locale... que je jouais une comédie algérienne ?
LA MARQUISE
Mais !
JULIE, riant plus fort.
Est-ce qu'il aurait pris mon bouquet jeté pour une déclaration ?... ha! ha! Je le voudrais bien!... ha! ha!
ha!... (S'interrompant tout à coup de rire.) Eh biCU , aU fait... jC
ne suis pas née pour mentir !... Je le lui ai jeté parce que
je Taimo...
LA MARQUISE
Tu l'aimes !
Oui!
A son âge !.
JULIE
Les héros n'ont pas d'âge !
LA MARQUISE
Un homme que tu ne connaissais pas hier !
JULIE
Il y a des âmes qu'on connaît en une heure, comme il y en a qu'on ne connaît pas en dix ans I
LA MARQUISE
Tu es folle I
JULIE
Folle!... folle!... detôte? soit ; d'imagination?... oui... mais de cœur ? non ! car ce cœur, je le tiens de vous, et il est ferme et sérieux comme le vôtre... (Mouvement de la marquise.) Ce langage vous étonne dans ma bouche... il m'étonne moi-même !... Il me semble que tout ce que jo vous dis naît en mon âme h mesure que je l'exprime Et pourtant... c'est mon âme même!... Oui, dans ceUi' petite fille fantasque, capricieuse, extravagante, il y a une femme !
LA MARQUISE
Une femme qui prétend aimer un inconnu.
JULIE
Je le connais depuis plus de trois ans, car voilà trois ans que je l'attends..
Tu l'attends I
JULIE
Oui, je l'ai pressenti... deviné, au dédain irrité que m'inspirent tous les jeunes gens qui nous entourent!... Si vous saviez quelle colère sourde j'éprouve à la vue de ces petits porte-cigares si bien pommadés, de ces petites moustaches si bien cirées, de ces petites mains si bien gantées, et de ces petits cœurs si mal placés!... Votre Sévin si hypocrite !... M. LouisdeSacpievillesi peureux!... Vous n'étiez pas là tout à l'heure avec nous dans ce bateau !... Si vous l'aviez vu... tout blême... se cramponnant aux bords do cette barquo, se laissant faire peur par une petite lille, osant avoir peur près de la femme qu'il aime !... Mais lui! lui! voilà un cœur! Je ne pail pas de son courage... ce n'est pas du courage pour Im que de se jeter à la nage pour sauver une femme!... Mais avec quelle présence d'esprit il a sauté hors du bateau pour le relever! avec quelle grâce énergique et
souple il poussait cette frêle embarcation au rivage ! Et tout à l'heure... là... en me parlant de son neveu, quel regard affectueux et bon ! Gomme cette voix, habituée au commandement, savait se faire douce et tendre... je me trompe.., s'adoucissait naturellement pour parler à une jeune fille!... 11 avait presque des larmes dans les yeux !... Je suis sûre qu'il a aimé ! ce que j'appelle aimé ! Je suis même sûre qu'il a souffert ! oui ! je sentais en lui je ne sais quelle tristesse cachée, quel souvenir douloureux qui m'attache encore à lui ! (Avec tendresse.) Il doit être si doux de consoler un grand cœur ! Et je crois que je le consolerais si bien !... Je vois clair en moi-même, ô ma mère!... Mon premier besoin est d'être fière de l'homme dont je prendrai le nom ! Il faut que je ne puisse pas prononcer ce nom sans respect ! 11 faut que, quand mon mari sera absent, je puisse penser à ce qu'il a fait de bien et de beau ! Il faut que, quand je sortirai avec lui, je voie les regards me suivre avec envie... Je suis orgueilleuse ! Je ne puis épouser qu'un homme supérieur... De quel droit, et à quel titre? je ne le sais... mais je ne peux pas aimer moins !...
LA MARQUISE, après un silence.
Mais si... lui... il ne t'aimait pas?
JULIE
C'est impossible!...
LA MARQUISE.-
Impossible?... Et ce bouquet... qu'il n'a pas môme ramassé!
JULIE, suffoquée do douleur.
Ce bouquet? mon bouquet!... oh!... malheureuse!... J'avais tout oubhé! (Avec énergie.) Eh bien, je veux le savoir! ce bouquet laissé... ne dit peut-être rien!... Un fat s'en fût vanté, un sot en aurait ri! Un honnête homme peut feindre de n'avoir pas compris I Je suis plus jeune
que lui, plus riche que lui... Ce dédain apparent n» peut-être que de la délicatesse... En tous cas, dédain réserve, je veux le savoir!... Je veux que vous lui ofïV ma main de ma part... et s'il la refuse, je sais ce qui in>reste à faire !... (La marquise sonne.) Quc faitcs-vous?
(Une femme de chambre pa. t.)
LA MARQUISE
Veuillez me donner mon bonnet et mon mantelet q-^ j'ai laissés là... dans ma chambre.
JULIE
Comment! mère! vous allez remettre ce bonnet que je déteste!
LA MARQUISE, souriant.
Oui! Ohl l'on veut en vain échapper à son âge! En t'écoutant... l'émotion... le trouble... Je sens le froid qui me gagne.
La femme de chambre rentre. La marquise met son bonnet et s'enveloppe de son manteau. A ce moment le colonel rentre.