SCÈNE V OCTAVE, LA MARQUISE
OCTAVE, se levant et allant à elle.
Vous irez à ce bal?...
LA MARQUISE, assise.
Eh! pourquoi n'irais-je pas, mon cher monsieur?...
OCTAVE
Pourquoi ? pourquoi ? (Avec expansion.) N'cssaycz pas de dissimuler, pauvre femme ! Ne tâchez pas de cacher votre désespoir sous ce sourire qui me navre!... Laissez éclater vos larmes... vos sanglots!...
LA MARQUISE
Monsieur I
OCTAVE
Ne voyez-vous donc pas que c'est un ami qui vous
parle... un ami qui souffre comme vous? Je sais loutl c'est à moi quil a écrit en partant : j'ai là sa lettre, t. rible en son obscurité... et voici les vôtres ! (n ii» montre
lettres.)
LA MAROLISE.
Les miennes ?
OCTAVE
Les vôtres, qu'il ma chargé de vous remettre... h fatal! legs de mort peut-être î... Oh!... non !... non : je ne veux pas croire à cette issue sanglante... Pourtai j'hésitais, je tremblais de vous apporter une telle d< leur; mais quand j'ai pensé que cette atroce nouvt viendrait peut-être vous saisir en pleine fête, aux yr de tous, j'ai trouvé, dans la crainte de voire désespoir, force de vous porter moi-même ce coup, que je peux al geren le frappant, et... Mais qu'avez-vous. Madame? V un mot?... Pas un mouvement? Oh!... répondez-moi, grâce! Pleurez donc !... Pleurez! tout me semble moins affreux que ce silence.
LA MARQUISE, après un moment de silence, se levant.
Veuillez me remettre ces lettres !
OCTAVE
Mai>. Madame !...
LA MARQUISE
N'êtes-vous pas chargé de me les remettre?...
OCTAVE
Sans doute !... mais... je ne sais pourquoi... j'hésite.
LA MARQUISK.
.\h !... .\vcz-vous lu ces lettres ?
Lu. >.'... non, Madanu
LA MAH^iUlSE.
Non ?
OCTAVE
Non!
LA MARQUISE
Je le regrette. Elles vous auraient appris que vous ne savez pas tout, Monsieur.
OCTAVE
Comment ?
LA MARQUISE
J'entrevois dans votre démarche, dans votre langage,
une triste vérité, et qui serait une bien grave accusation
ntre M. Hubert, si ce n'est pas vous seul qu'elle accuse.
OCTAVE
Je ne comprends pas.
LA MARQUISE
Que vous a écrit M. Hubert en partant?
OCTAVE
Mais... son départ, son désespoir.
LA MARQUISE
Eh ! que vous a-t-il dit pour moi?
OCTAVE
Il m'a chargé de vous annoncer ces fatales nouvelles et de vous apporter ce portefeuille.
Rien de plus?
Rien de plus.
OCTAVE
LA MARQUISE
Et qu'avez-vous conclu de cette mission et de ces lettres renvoyées?... (octave hésiteoYoyons!... Parlez!.. Vous êtes-vous dit qu'elles avaient pu être dictées par un sentiment pur et avouable, que, peut-être même, n'étaienlelles que l'expression d'une amitié de sœur, de conseillère, de consolatrice?... Répondez! Que vous êtes-vous dit?
OCTAVE, embarrassé.
Madame...
LA MARQUISE
Vous ne répondez pas? je comprends. Il suffit! J'irai à ce bal.
OCTAVE
Quoi!
LA MARQUISE
Je vois qu'il faut songer à me défendre!... je vois q les amis de M. Hubert, armés et trompés par ses contidences vaniteuses, se préparent à faire tomber sur moi la responsabilité de son malheur, et vont chercher unf» excuse à sa faute dans la mienne!... Souffrez, Monsiei que je ne donne pas moi-même raison à ces calomiii-en n'allant pas à ce bal. Mon absence ressemblerait ù un aveu. Ma présence sera une justification... J'irai ! Ce matin c'était un plaisir, maintenant c'est un devoir!
OCTAVE, allant à elle, et «'datant.
Vous n'irez pas!...
LA MARQUISE, avec hauteur.
Eh! qui m'empêchera?
OCTAVE
Moi!
LA MARQUISE, froidement.
Mes lettres, Monsieur, et sortez !
OCTAVE
Vos lettres!... sortir!... non! Madame!... Non'
(Mouvement de la marquise.) Oh! VOUS ne SaveZ paS à qui V(»
avez affaire! Je ne suis pas un de vos petits gandins salon... moi! Je suis un ami! je suis un homme!... un homme indigné, révolté, exaspéré, et qui vous di' « Vous n'irez pas à ce bal parce que je vous le défends
LA MARQUISE, remontant à lachemiQ<^e etpronant le cordon pour soui
Voilà ma seule réponse' V'^!-^"'...
OCTAVE, y courant aussi.
Eh bien! soit!... Allez-y! j'y vais aussi, moi!... vos lettres à la main!
LA MARQUISE, avec uq cri.
Mes lettres ! . . .
OCTAVE, appuyé sur la cheminée, en face d'elle.
Oui!... vos lettres!... Je vous ai menti... Je les connais!...
LA MARQUISE, avec mépris.
Je le savais bien!
OCTAVE, vivement.
C'est lui qui me les a lues!... toutes, page k page, ligne à ligne. Je sais ce qu'elles contiennent... je sais ce qu'elles révèlent! Et si vous avez l'audace d'aller h ce bal, si, au moment où ce malheureux agonise dans un coin, désespéré, sanglant, et nommant peut-être encore avec amour celle pour qui il meurt... vous osez, vous, aller promener dans une fête votre sourire de reine, votre front couronné de fleurs... et, qui sait? écouter ... écouter peut-être les tendres paroles d'un de ceux dont ce misérable était jaloux hier!... Alors...
LA MARQUISE, avec dédain, et descendant en scène.
Eh bien, alors?...
OCTAVE, hors de lui,
Eh bien, alors, j'oublie tout... comme vous avez tout oublié... et, aux yeux de tous, au milieu de votre triomphe, je vous marque au visage avec vos paroles mêmes, avec ces paroles d'amour, écrites là, de votre main, signées de votre nom... je lis vos loltres tout haut!...
LA MARQUISE
Vous auriez la lâcheté de déshonorer une femme''
OCTAVE
Vous avez bien eu le courage de tuer un homme!...' oui, tuer! Qu'importe qu'il se soit fait ou non sauter la
cervelle? il n'en est pas moins mort! car son honnoni est mort! (Avec exaspération.) 0 Parisiennes implacablevous méprisez les malheureuses qui vendent le nom d mour! mais elles, au moins, elles ont pour excuse la misère, la cupidité, la passion, parfois. Si elles vendfi l'amour, elles ne le profanent pas!... Vous... vous imm leriez un homme pour un succès de coiffure... et, l'hommo mort, vous porteriez son deuil en costume de bal! r ne croyez pas m'abuser!... ce n'est pas votre réputali' que vous allez défendre à ce bal, c'est votre toilette qi vous allez montrer! Mais cette fois, du moins, le venge i est venu! un homme qui ne craint rien, un sauvai: comme vous dites!... Voici vos lettres! je les garde! les garde comme une menace éternelle... comme uii^ expiation! Et maintenant, si vous voulez aller à ce bal. allez-y I... Vous m'y trouverez,,. Adieu !... (ii fait un pas p
sortir.)
LA MARQUISE, avec autorité.
A mon tour, je vous défends de sortir, Monsieur!
OCTAVE
Que dites-vous?
LA MARQUISE
Que j'ai assez longtemps accepté la position d'une accusée; il est temps que les rôles changent, et qu* voie enfin à quel devoir je manque, en refusant de sac fier ma réputation à M. Hubert, et qui de nous deux été la victime!... Restez, Monsieur! restez I Asseyez-vt
là, et écoutez. (Klle s'assied à gauche, près du piano.)
OCTAVE, s'asseyant au milieu de la scène.
Que va-t-elle me dire?...
LA MARQUISE, après un silence.
Eh bien, oui, j'ai aimé M. Hubert! Qui a pu me donn à lui? Ce n'est pas l'intérêt... vous me faites l'honneur croire qu'on ne m'achète pas avec quelques bouquet-
Ce n'est pas la vanité. . . Vous l'avez dit vous-même : il était roturier, j'étais une grande dame : il était obscur, j'étais presque illustre!... il n'ajoutait aucun éclat à ma vie, il ne jetait aucun reflet de gloire sur ma faute... Pourquoi donc iai-je aimé?... Pourquoi?... (Avec attendrissement.) Pour tout ce qu'il n'avait pas! pour tout ce qu'il n'était pas!... oui!... en voyant cet amour si humble et que je croyais si profond, en regardant ce pauvre jeune homme si craintif et pour qui la fortune me semblait si dure, une invincible ivresse de pitié me saisit!... j'éprouvai le besoin d'aller à lui, de me pencher vers lui, comme les bonnes fées de nos contes s'inclinent vers le malheureux endormi sur la route, et, le touchant de leur baguette, font que le mendiant se réveille roi!... Eh bien! j'aimai M. Hubert pour voir dans ses yeux les joies de ce réveil I... je l'aimai pour tout le bonheur que je lui donnerais!... pourtoutesles injustices du sortdontje le consolerais!... pour sa surprise... pour sa reconnaissance... pour son amour, surtout!... je l'aimai pour être adorée de lui en étant tout pour lui!...
OCTAVE, à part, regardant la marquise qui a porté la main à ses yeux et s'est arrêtée attendrie.
Est-ce bien la môme femme?... Cette voix si hautaine, devenant tout à coup si affectueuse et si douce!...
LA MARQUISE
Trois mois s'écoulèrent!... Quel réveil!... au lieu de cette âme héroïquement tendre que j'avais rêvée, que trouvé-je en lui? Un être bon, sans doute, mais faible et vulgaire. Un cœur affectueux, je le veux bien, mais sans élévation et sans grandeur. Un caractère petit comme sa fortune!
OCTAVE, se récriant.
Madame!
LA MARQUISE
Oh! VOUS VOUS récriez!... Mais si vous aviez été pendant deux ans, comme moi, martyre de sa faiblesse!...
OCTAVE, avec ironie.
Martyre !
LA MARQUISE
Oui, martyre!... Notre monde, qui m'aurait pardonné un amant de mon rang, me reprochait avec amertume et comme une déchéance, ce qu'il ne croyait pourtant qu'une amitié. La jalousie de ses rivaux, car, enfin, l'avais préféré aux plus grands noms, le poursuivait <i mille dédains perfides, de mille railleries déguisées... Gomment y répondait-il?... En les bravant? en opp sant orgueil à orgueil, esprit à esprit? Non! Il courba la tête! au lieu d'en être exaspéré, il en était hontenx. C'était à lui de me défendre ! . . . c'était moi qui le défenda i
OCTAVE, avec force, et se levant.
Ah! je ne vous laisserai pas plus longtemps calomni un ami!... Que, pour les besoins de votre cause, vc^ vous métamorphosiez en fée bienfaisante... que vo traduisiez en pitié céleste votre préférence pour 1 beaux endormis de vingt-cinq ans... Soit!... j'y consens!... je veux même le croire. Mais quand vous dégr.idez à mes yeux celui qui fut pour moi... presque un frère, je vous arrête... et je vous dis : La preuve, Madame!... la preuve!
LA MARQUISE, assise, et froidement.
Quelle preuve?... la preuve que c'était une àme m'^^quine et vulgaire?
Oui!...
LA MARQUISE
La preuve qu'il était indigne do l'amour dont il était l'objet?
OCTAVE, avec colère.
Oui! oui!
LA MARQUISE, avec force.
Eh! quelle preuve plus accablante puis-je vous donner, que celle que vous m'avez apportée vous-même?... (Mouvement d'Octave.) ccUe quc VOUS avcz là... flagrante... vivante dans vos mains, mes lettres!...
OCTAVE
Vos lettres!...
LA MARQUISE
Qui vous les a livrées?... qui vous les a lues?... qui vous a révélé le secret de mon déshonneur?... vous me l'avez dit vous-même... c'est lui!...
OCTAVE, avec impatience.
Eh! mon Dieu! Madame!...
LA MARQUISE, avec ironie et hauteur, et se levant.
Oh! oui! je le sais!... Déshonorer une femme? faute vénielle! le monde en rit! tous les hommes le commettent! Mais vous... Monsieur!... vous!... le chevaleresque!... le redresseur de torts... oserez-vous me dire en face que ce n'est pas une lâcheté? La feriez-vous?
Madame!
LA MARQUISE
Ne vous feriez-vous pas tuer mille fois plutôt que de payer l'amour d'une femme par une trahison?
OCTAVE, énergiquement.
Oh! cela! je le jure!
LA MARQUISE
Eh bien! lui, il a eu besoin de le trahir pour en être heureux!... Vous en auriez été fier; il n'a songé, lui, qu'à en être vain! Ce n'était pas ma tendresse qui le touchait, c'était la divulgation de ma tendresse.
OCTAVE, avec irritation
Madame!...
LA MARQUISE
Oh! j'ai bien le droit de me révolter! Il s'est vanté à vous; qui me dit qu'il ne s'est pa< v;i7ifp h iV:n]\vo<'>
OCTAVE
J'atteste le ciel que non !
LA MARQUISE
Qui vous donne le droit de l'attester? Je le conii mieux que vous, moi qui l'ai deviné presque au lenc main de ma chute.
OCTAVE , la regardant en face et nettement.
Si VOUS l'avez deviné, pourquoi ne l'avoir pas chas- Pourquoi n'avoir pas tout brisé quand vous avez t( compris?
LA MARQUISE
Si vous me demandez pourquoi, vous ne connaisguère le cœur des femmes !...
OCTAVE
C'est vrai ! ... je ne le connais guère ! et, en vous éc< tant, je vois que ce n'est pas un mystère, mais un abîi
LA MARQUISE, allant s'accouder debout sur le piano, derrière le faut
Pourquoi je ne l'ai pas quitté?... Pour mille nn\ étranges et confus... Par un nouveau mouvement compassion d'abord... il était capable de souffrir, n'était pas capable de se dévouer... Puis par un reste tendresse; le cœur ne se déprend pas en un jour, et celui qui a su vous toucher garde toujours, même dans sa i]<cadence, quelque chose du charme qui vous a séduit. Peut-être aussi par orgueil... je ne voulais pas convenir avec moi-môme que je me fusse trompée. ËnÛn, que vous dirai-je? par dignité!... (Souriant.) Nous la plaçons parfois bien singulièrement, notre dignité! Mais je me disais que quand on a fait une pareille faute, le seul
moyen de la justifier, c'est de la légitimer par sa durée, c'est de l'épurer à force de sacrifices, de dévouement, de
résignation... de douleurs même!... (EUe remonte vers le canapé, et s'y assoit en pleurant.)
OCTAVE, la regardant, et à part.
Très noble!... très touchant!... (S'asseyantenfaced'elleettrès
nettement.) Mais qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... ma phrase est peu polie... j'en conviens, mais je vous ai prévenue : je suis un sauvage. Puis j'assiste à un spectacle si étrange!... je trouve en vous un être si inconnu... si complexe !... Au moment où je crois vous accabler, vous me déconcertez tout à coup par une attaque si imprévue ; vous m'apparaissez sous tant de faces différentes... que...
LA MARQUISE, raillant.
Que je vous fais presque peur... Avouez pourtant que pour un être satanique, je suis une bien bonne femme. (Avec bonhomie.) Gomiaissez-vous beaucoup d'êtres de mon sexe qui écouteraient patiemment un tel langage? Et convenez que, si je suis une créature singulière dans mon espèce, vous êtes un fier original dans la vôtre!...
OCTAVE
Oh! pas de raillerie. Madame, le moment est grave! je suis ici comme juge, comme vengeur peut-être... Je tiens votre réputation entre mes mains, vous le savez bien I voilà pourquoi vous m'écoutez si patiemment ! Et voilà pourquoi aussi ma conscience inquiète se demande : Quelle part de vérité y a-t-il dans ce qu'elle me dit?...
(La regardant fixement à mesure qu'il parle.) A qui ai-jc affaire? à
une âme forte et haute quoique coupable ; ou à une maitresse en l'art de feindre? Se trompe-t-elle elle-même à moitié comme une habile comédienne qui finit par croire ;ï son rôle, ou cherche-t-elle à me désarmer en me trompant?
72 COMEDIES EN l \ A( ii:.
LA MARQUISE, avec une simplicité ironique.
Monsieur le juge, puisque juge il y a, je crois que la première qualité qu'exige voire mission, c'est le bon sens. Or le bon sens suffit pour apprécier la vérité de mes paroles. Chacun sait ce que jettent d'irritation, dans 1 âmes les plus fermes, les désordres d'affaires; je ne vd apprendrai donc rien en vous disant que nos entretie; se passaient en plaintes jalouses, en soupçons amei en récriminations déguisées et offensantes... Eh bic • comment ai-je répondu à ces injustices? je ne veux i> d'autre arbitre que vous-même. Relisez ces lettres. Monsieur, ces lettres dont vous voulez vous armer contre moi : relisez-les, et vous verrez s'il y en a une seule qui soit autre chose qu'un témoignage d'inaltérable affection... Mais pourquoi le cacherais-je? j'étais à bout de forces!... cette vie d'orages me devenait insupportable!... et quand vous êtes entré... quand vous avez commencé ce récit... A
OCTAVE, avec intérêt. T
Eh bien?...
LA MARQUISE
Eh bien!... (Se levant, et avec agitation.) Mais UOn, non, j'
n'achèverai pas.
OCTAVE
Ne pas achever?
LA MARQUISE, passant à droite et marchant.
J'en ai assez dit ! j'en ai trop dit ! j'ai trop subi cet ascendant étrange que je ne comprends pas moi-même, et qui m'a comme forcée de dévoiler tout mon cœur devant n homme que je ne connais pas... enfin je ne sava môme pas votre nom il y a une heure!... Non!... c'etrop do faiblesse!... En réalité, se défendre ainsi, c'est ^ rabaisser, car c'est obéir! Eli bien î... agissez à votre gr< Pensez ce qu'il vous plaira! Faites de ces lettres tel usât: que vous voudrez!... Je n'irai pas plus loin.
OCTAVE, vivement.
C'est impossible! vous n'en avez pas le droit!
LA MARQUISE
Pas le droit?...
Vous vous devez à vous-même de vous défendre.
LA MARQUISE
A quoi bon?
OCTAVE
Pour donner un démenti à mes accusations!... Pour me faire repentir de mes injustices! Pour vous relever, enfin !
LA MARQUISE, s'arrètant. et allant droit k lui.
Et si, en parlant, je m'abaisse encore à vos yeux?
OCTAVE
Gomment?
LA MARQUISE
Si l'aveu que vous me demandez vous fait bondir d'indignation?
OCTAVE
N'importe! il le faut! je vous le demande! je le veux!
LA MARQUISE
Vous le voulez? Soit donc!... Après tout... j'aime mieux cela ; tous ces voiles me pèsent. 11 faut que vous me connaissiez tout entière; et si, après, vous me haïssez encore, du moins ce sera bien moi que vous haïrez. Vous croyez m'avoir touchée par votre récit?... Vous croyez que le tableau de la ruine et de la honte de votre ami m'a remplie de pitié et de regret? Savcz-vous ce qu'il m'a inspiré? Un irrésistible sentiment de colère et de dégoût!... (Octave tombe assis sur le fauteuil près du piano.) Oh ! J'CU-
tends votre réponse!... C'est pour moi qu'il s'est perdu!... Et de quel droit s'est-il perdu pour moi? De quel droit m'a-t-il rendue complice de son crime en m'y associant? De l'amour cela!... Qu'entendoz-vous donc par le mot
74 t'OMEDIES i-;.\ IN A( i K.
amour?... On se bat pour la femme qu'on aime!... On meurt pour elle!... On peut tuer pour elle!... On ne vole pas pour elle!... car, en se déshonorant, c'est elle qu'on déshonore !
OCTAVE
Par le ciel ! voilà une étrange et admirable créature !
LA MARQUISE, marchant, et avec douleur.
Et encore... Le malheureux!... s'il n'avait l'ait qm cela!... je pourrais pardonner peut-ôtre... mais il n calomniée!... il m'a méconnue!...
OCTAVE
Lui!...
LA MARQUISE, allant à lui, sasseyant sur une chaise à côté de lui. et avec émotion.
Dites!... dites!... Si, pauvre et obscur comme lui, v< aviez été aimé d'une femme comme moi, auriez-V( rougi de votre pauvreté? Non!... C'est à elle que v< auriez couru la confier!... Vous n'auriez pas pensé à vr élever jusqu'à elle par quelques cadeaux llétris; vous ; lui en auriez fait qu'un, mais royal! Vous lui auriez dl fièrement... virilement : Je n'ai ni rang ni titre à donner; mais j'ai là, dans ce cœur, des trésors de U dresse que ton monde blasonné ne connaît pasi Et toi; mon àme vous eût crié merci! et je vous aurais b. d'avoir cru en moi !
0 C T A V E, avec trouble.
Madame!...
LA MARQUISE, avec amertume.
Je vous semble bien orgueilleuse, n'est-ce pas?, i Parisienne implacable... se permettre d'avoir une âme : Oser se comparer à voire austérité I
OCTAVE
Madame!...
A DEUX DE JEU. 7o
LA MARQUISE
Votre mépris m'a-t-il assez accablée! M'avez-vous traitée avec assez d'insolence et de cruauté!... Mon cœur bondissait de rage sous chacune de vos paroles! Tout mon orgueil de femme et de grande dame se révoltait comme sous une insulte matérielle... Il me semblait recevoir des coups de cravache!... J'aurais voulu vous tuer!...
OCTAVE
De grâce!... Madame!...
LA MARQUISE, avec un mélange d'enthousiasme involontaire et d'émotion.
Et en même temps... chose étrange!... mystère inexplicable!... j'éprouve tant de dégoût pour tout ce qui est faible et petit... ou plutôt... (Se levant.) Pourquoi ne pas relever la tête, et dire de moi le bien que j'ai le droit d'en dire? Je sens si énergiquement tout ce qui est fort et grand que, malgré moi, au milieu de vos insultes, j'étais saisie, frappée du côté héroïque de votre emportement! Cette amitié farouche, cette austérité impitoyable, si différente de tout ce que je vois... et même de tout ce que j'ai rêvé, me remplissait d'une sorte d'admiration involontaire ! Je n'entendais plus vos imprécations ; je nentendais que l'âme d'où elles partaient. Plus vous m'écrasiez, plus croissait en moi je ne sais quel plaisir amer et étrange, comme cette scène elle-même... et je me disais avec une sorte de fierté...
OCTAVE, qui s'est levé en même temps qu'elle.
Quoi!...
LA MARQUISE
Oui... de fierté,... car c'était bien le triomphe du noble orgueil sur la vanité mesquine, et, sentir ainsi un tel héroïsme, c'est s'élever à son niveau!... Je me disais... troublée... heureuse de ce que je sentais : Voilà donc
un homme, enfin!... Voilà donc un cœur sur lequel une femme serait fière de s'appuyer !...
OCTAVE, comme éperdu.
Assez!... assez!... pas un mot de plus !..
LA MARQUISE
Qu'avez-vous donc, au nom du ciel I... ^
OCTAVE, avec un accent fébrile.
Ne comprenez-vous pas?... Ne voyez- vous pas?
LA MARQUISE
Voir?... quoi?...
OCTAVE
Rien!... rien!... Adieu, Madame!... (ii fait un pas pour son. r
à gauche.)
LA MARQUISE
Adieu? Ah! oui, je comprends!... Votro mission, votr.^ vengeance! Eh bien! soit!... Adieu!... Portez dans (. monde qui vous attend le témoignage de ma honte, signr de ma main elle-même... Que m'importent maintenant ces lettres?
OCTAVE, revenant.
Ces lettres!... Vous croyez que je serai maintenant
assez inique, assez lâche pour?... (Jetant les lettres dans 1« l'eu
Tenez!...
LA MARQUISE
Que faites-vous?
OCTAVE
Ce qu'il ferait lui-môme.
LA MARQUISE, s'élançant vers la chemÎDée .
Non! je ne consentirai pas... ocuive larrète.) Brùli'0>:... toutes!...
OCTAVE
luuLes!... 11 ne reste plus rien qui pui>bL' vuub acruMM .
LA MARQUISE, regardant les papi(>rs (|ui achèvent de se consumer.
Plus rien ! Tout ce passé détruit!...
OCTAVE
Et maintenant, adieu, Madame!...
LA MARQUISE, l'arrêtant avec coquetterie et raillerie.
Un moment encore... de gcâce!...
OCTAVE
Quel changement de visage!... Il me semble qu'un sourire. Que veut dire?...
LA MARQUISE, s'approchant de lui, et avec raillerie.
Cela veut dire, Monsieur, que j'ai toujours eu un goût particulier pour les sauvages,... les farouches,... les lions du désert! Ils sont si bonnes gens, ces braves lions!... Ils poussent des rugissements terribles... Ils montrent des griffes effroyables... Leur gueule ouverte semble prête atout dévorer... Puis arrive une petite main gantée, qui entre dans cette gueule sanglante^, qui joue avec cette crinière hérissée... et, soudain, voilà les griffes qui rentrent, les yeux pleins d'éclairs qui s'éteignent... et le lion se couche vaincu et tremblant aux pieds de celle qu'il croyait faire trembler... Brave lion!... Et il se croit le roi des animaux!
OCTAVE, qui est tombé assis et tout stupéfait.
Quoi?... Madame?...
LA MARQUISE, debout.
Ainsi, vous voilà, vous. Monsieur!... Vous êtes arrivé chez moi, armé de mes lettres comme de la foudre du dieu vengeur!,., vous alliez tout réduire en poudre pour votre ami! Nisus pleurant la mort d'Euryale!... Pylade venant venger Oreste des rigueurs de la princesse de Sparte... que sais-je?... Toute l'antiquité!... Une demiheure s'écoule... et voilà Pylade faisant presque une déclaration àHermione. . . Oh ! vous en avez été bien près ! . . . et si je vous avais laissé continuer!... mais ces lettres brûlées me suffisent... J'espère du moins que cette petite leçon ne sera pas perdue pour vous et que vous aurez un
peu plus d'indulgence pour notre pauvre sexe si faible, < voyant la faillibilité du vôtre... si fort!... Et maintenan: adieu, Monsieur, je ne vous relions plus!...(Eiie le cong.
poliment du geste. Octave reste assis.)
LA MARQUISE, avec etonnement.
Eh bien?...
OCTAVE, après un silence, et avec une tranquillité gracieuse.
Pas encore, pas encore. Madame! Un seul moment.
LA MARQUISE, étonnée.
Que veut dire?
OCTAVE
Gela veut dire que j'ai assisté dans ma vie à bien d. spectacles curieux et piquants, mais que tout s'effa^ devant la scène dont vous avez daigné me rendi témoin... Asseyez-vous donc, je vous en supplie... (La mai
quise s'assied.)
OCTAVE
La carte que je vous ai fait remettre n'est pas la mienne je ne m'appelle pas M. de Néris, mais bien M. Charl. Hubert.
LA MARQUISE
Son frère !...
OCTAVE
Précisément.
LA MARvL i:^!-
Vous avez osé vous jouer de moi à ce point, et par ( tissu d'histoires mensongères?...
OCTAVE, vivement.
Mensongères? Madame! mensongères? pas toutehélas! Ilien de plus vrai que la position de mon frèi perdue, que sa fortune ébranlée, que son honneur n: instant compromis!... Heureusement, mon père est arrix à temps pour le sauver, et hier... un miracle de la Pr< videncc qui a eu pitié de nous... l'offre d'un mariai:
inespéré, est venu tout réparer ! mais le malheureux hésitait à l'accepter... « Elle en mourra ! » s'écriait-il... Elle... c'était vous ! C'est alors... (Se levant et allant à eiie.) C'csL alors que j'ai eu l'idée de cet entretien, qui, rapporté fidèlement, suffira, j'espère, pour lui faire accepter ce mariage, je ne dis pas sans regret... mais du moins sans remords.
LA MARQUISE
Vous êtes un maître comédien. Monsieur !...
OCTAVE, la regardant en souriant.
Un élève tout au plus.