SCENE
OCTAVE, LA MARQUISE, entrant par la droite. LA MARQUISE, avec ironie.
Je me rends à vos ordres, Monsieur...
OCTAVE
Madame, un tel mot...
LA MARQUISE
En connaissez-vous un autre pour caractériser vos paroles, Monsieur? N'avez-vous pas dit à ma femme de chambre : « Je vous commande d'aller dire à votre maitresse que je l'attends... et qu'il faut qu'elle vienne? »
OCTAVE, se récriant.
Oh! madame la marquise!... Ce n'est pas à vous...
LA MARQUISE, avec une raillerie un peu hautaine .
Ne vous en défendez pas... C'est ce qui m'a immédiatement décidée à venir. Je ne suis pas habituée à ce langage et je n'ai pas été fâchée de voir de près un homme qui envoie un pareil message à une femme comme moi.
OCTAVE
Mon récit me servira d'excuse, j'espère...
Parlez donc! Mais il aura bien de la peine à valoir votre début... (Lui montrant un siège.) Je VOUS écoutc, Monsieur.
OCTAVE, sasseyant à gauche .
(A part.) Est-ce quc je vais me troubler, moi?,jiaut.) Madame, vous connaissez, je crois, un jeune homme nommé M. Edouard Hubert?
LA MARQUISE, cherchant.
M. Edouard Hubert?... Hubert? Je suis si brouillée avec les noms!
OCTAVE, vivement.
Comment! vous ne vous rappelez môme pas...
LA MARQUISE
Oh! pardon! pardon! Ingrate que je suis!... Un jeune homme blond... pas très grand!... Une jolie tête... et un valseur. . . Oh ! un valseur, comme je n'en ai jamais trouvé qu'à Vienne!... Vous disiez donc que M. Hubert?
OCTAVE, avec surprise.
Mais, Madame... jo le croyais de vos amis.
LA MARQUISE
nrestcneiret...Commentdonc!...Toutcequi le tou' m'intéresse au plus haut degré... Eh bien! que lui arrr t-il?
OCTAVE
Plus qu'un malheur. Madame.
LA MARQUISE, avec une sorte d'intérêt.
Oh! mais, contoz-moi donc cela!
Vous savez, .Madame, qu'il ocmpait un posh» très i porlant chez un des premiers ban(|uicrs de Paris?
LA MARQUISE, avec dédain.
Lui! chez un banquier!... Une place... chez... Pardon... vous dites... un poste, je crois; un poste donc... Je lïgnorais absolument... Je le croyais de notre monde.
OCTAVE
Gomment?ilne vousapas dit?... C'est juste! c'est juste! Il ne devait pas vous dire... Non, Madame, il n'était pas de votre monde; et le jour où il y mit le pied, il y laissa plus que sa vie.
LA MARQUISE, avec plus d'intérêt.
Que voulez-vous dire?
OCTAVE, avec énergie.
Qu'il fut saisi, en y entrant, d'une de ces passions invincibles... aveugles...
LA MARQUISE, gaiement.
M. Hubert!... ce jeune homme si blond!... Une passion!... Vous aurez bien de la peine à me faire croire cela...
OCTAVE
Vous le croiriez sans peine, Madame, si je vous nommais la femme... qui...
LA MARQUISE, riant.
Grâce!... Je la vois d'ici!... Des yeux en amande!... des dents semblables h des perles !... des lèvres de corail !...
OCTAVE, la regardant.
Non! Madame!... non !... rien de ces fades beautés de keepsake, aussi inanimées et aussi inofïensives que le froid vélin où figure leur image. Non !... Mais la pâleur aux lèvres !... l'orgueil au front!... l'éclair aux yeux!... et, dans l'attitude, ce je ne sais quoi de royal et de dédaigneux qui subjugue les âmes tendres et faibles!
LA MARQUISE, riant.
Quel portrait!... Mais vous devriez écrire des romans, Monsieur?
OCTAVE
Le malheineiix l'aima de tout ce qui le séparait d'ell- ' Elle était duchesse, il était roturier; elle était riche, i était pauvre. Pauvre !... Quand on aime une femme habituée à toutes les élégances!... Comment satisfaire à ci mille désirs qui éclosent à chaque instant sur ces lèvr^ aimées, et comment résister à les satisfaire?... Il n'y r« sista pas !... L'argent qui lui manquait, il le demanda a des spéculations... il l'emprunta à la caisse qui lui était confiée!
LA MARQUISE, vivement.
Lui !... (Se remettant.) Comment? M. Hubert! ce jeune homme qui semblait si honnête?... Il a...? Je n'aurai< jamais cru cela de lui.
OCTAVE, vivement.
Attendez!... S'il était trop faible pour éviter la fautt il était trop probe pour l'accepter... et hier...
LA MARQUISE
Hier?
Il a disparu !.
OCTAVE
LA MARQUISE
Disparu!... Oh!... que c'est triste! Disparu! Et où est-il?
OCTAVE
Qui lesait?ou, plutôt, qui ne Icdevine !... qui ne comprend à quel désespoir le remords peut pousser un homnu' d'honneur qui a cessé de l'être ?
SCfv''^ ^V
Les MhMLi, LOUISE.
LOUISE, trant vivement.
Un télégramme pour madam»^ la marquise!
LA MARQUISE
Un télégramme?...
LOUISE, à demi-voix k la marquise.
De madame de Luxeuil! sans doute pour la toilette...
LA MARQUISE, lisant le télégramme.
« Chère : BloSSaC : Bleu I » (A mi-voix et en souriant.) Du
bleu !... elle est perdue !...
LOUISE
Elle ose affronter le bleu !... avec son teint I... Perdue... Quelle parure Madame mettra-t-elle?...
Émeraudes et diamants !...
LOUISE, avec joie.
Celle qui va si bien à Madame !... (a part, en s'en allant.) L'honneur du pavillon est sauvé. (Eiie sort.)