SCÈNE VI ET DERNIÈRE
Les Mêmes, DESGRANGES.
DESGRANGES, à la cantonade.
Par ici!... apportez la table par ici!... Ah!... ma foi!... je meurs de faim!... Il est six heures!... Gomme les jours
baissent! (Aux domestiques qui apportent la table.) Allcz chcrcher
le potage! Eh bien, fillette, ta robe te plaît-elle, te vat-elle bien?
MADELEINE
Oui, père!
Et toi, ma femme? Quelle robe mettras-tu? Il s'agit de produire ce que tu as de plus beau. N'oublie pas tes dentelles pour faire honneur à tes diamants. Je suis sûr que la monture... Une idée!... Voyons donc l'effet qu'ils font à la lumière!
MADAME DESGRANGES, tronM<'-e.
Quoi?
DESGRANGES
Tes diamants! Prends-les donc!
MADELEINE, à Henri.
Je tremble.
DESGRANGES
Eh bien!...
MADAME DESGRANGES
C'est que je ne sais pas...
DESGRANGES
OÙ ils sont? Je le sais, moi. Tu les as mis 1;\, dans ce
petit secrétaire. (Il se dirige vers le secrétaire.) MADAME DESGRANGES.
Mon ami!... (Bas à ses enfants.) Nous sommes perdus!...
DESGRANGES, qui a ouvert le secrétaire.
Ils n'y sont plus!... Où sont-ils donc?... Te voilà toute
tremblante!... (Se retournant vers Henri et Madeleine ) Et VOUS la
tête basse et l'air confus!... Qu'y a-t-il donc?... Où sont ces diamants? Répondez-moi?... Je te l'ordonne!... Qu'en as-tu fait?... Tu te tais!... C'est donc à moi de parler! Tu les as vendus! vendus pour payer l'imprudence de ton gendre !
MADAME DK^GRANGES.
Mais...
DESGRANGES
Je sais tout!... Cet homme d'affaires qui sort d'ici, m'a appris le désastre, et ta lettre au marquis d'Ormoy..., je viens de la voir aux mains du domestique..., m'oxplicpic la disparition de ces diamants! Ainsi, parce qu'il a plu à monsieur de s'associer à une entreprise chimérique, parce qu'il a fait la folie de donner sa signature à des coquins qui l'ont trompé, il a fallu que toi, pour payer sa dette, tu m'arrachasses le plus cher souvenir de ma mère, le
plus cher témoin de notre tendresse, que tu empoisonnasses la joie de ce jour... Ah! c'est bien mal!
MADAME DESGRANGES
Mon ami!...
MADELEINE
Mon père!
DESGRANGES
Silence! voici les domestiques. Allez vous mettre à vos places.
(Les domestiques apportent la table servie. — M""» Desgranges, Henri et Madeleine gagnent tristement leurs places.)
DESGRANGES, aux domestiques.
C'est bien! laissez-nous, (ils sortent.)
MADAME DESGRANGES, poussant un cri, après avoir déplié sa serviette, sous laquelle se trouve l'écrin.
Ciel!
HENRI, de même.
Mon Dieu!
MADAME DESGRANGES
Mes diamants î mon écrin !
HENRI , avec un cri de joie, montrant un papier.
Ce bon sur le Trésor ! ce bon de vingt-cinq mille francs !
TOUS TROIS, courant à lui.
Mon père!... mon ami!... cher monsieur Desgranges!
DESGRANGES, se dégageant de leurs embrassenients.
C'est bon! c'est bon! vous ne m'appelez plus égoïste, maintenant! Eh bien! ma prévoyance avait-elle raison? Comprenez-vous enfin qu'il faut qu'un père reste toujours plus riche que ses enfants, ne fût-ce... ne fût-ce, mes amis, que pour pouvoir les sauver parfois de la ruine et du désespoir!... Seulement, mon gendre, ne recommencez plus... parce que je ne pourrais pas recommencer.
La toile tombe.)
ANNE DE RERVILER
PRÉFACE
Dans ma carrière dramatique, peu d'idées de pièces de théâtre m'ont plus séduit que celle d'Anne de Kerviler. Elle me semblait nouvelle et forte. Le directeur de la Comédie-Française, M. Emile Perrin, à qui je lus d'abord mon drame, fut ému, en l'écoutant, jusqu'à avoir des larmes dans les yeux. Le Comité la reçut avec une faveur marquée. Tout le temps que durèrent les répétitions, les acteurs se montrèrent enchantés de leurs rôles, et prédirent un grand succès à l'ouvrage. Je convoquai à la répétition générale quelques amis, Sardou, Sandeau, Labiche. Ils partagèrent le sentiment des acteurs ; un seul, M. Jules Simon, me dit ; « Votre pièce est très dramatique, très intéressante, mais vous aurez bien du mal, dans les circonstances où nous sommes — c'était en 1873 — à faire accepter au public un homme tourmenté du besoin de se confesser. Je sais bien que vous avez mis la pièce en Bretagne, pendant la guerre de Vendée. N'importe! le public juge toujours le passé avec les sentiments du présent; et aujourd'hui, oti les idées religieuses rencontrent tant d'hostilité, je crains que votre héros, si sincère et si intéressant qu'il soit selon moi, ne rencontre que des sympathies très vives peut-être, mais isolées.»
M. Jules Simon eut raison. Gela me prouva une fois de plus que la date joue un grand rôle dans l'effet des premières représentations. La pièce marcha sans encombre, mais l'accueil du public fut contraint et réservé. La presse, presque
tout entière, s'éleva contre moi. Un ministre déclara, me dit-un, que j'avais fait une pièce monarchique. Les journaux républicains m'accusèrent d'avoir calomnié la République. Les journaux libres penseurs m'appelèrent clérical. Telle fut môme l'indignation d'un homme dont j'estime beaucoup la critique, qu'il ne voulut rendre compte de l'ouvrage que dix jours après, par sympathie pour moi, pour laisser à sa colère le temps de se calmer. Quand je lus son article, je dis : « Qu'aurait-ce donc étéily a huit jours. » La pièce donna lieu à un fait assez singulier: les représentations étaient absolument différentes les unes des autres. Un jour, le public était froid et silencieux. D'autres fois, sa sympathie allait jusqu'à l'enthousiasme. Je n'ose croire que le lecteur ressemble à ces derniers spectateur?, mais j'espère qu'il ne ressemblera pas aux premiers.
PERSONNAGES
LE COMTE DE KERVILER .... MM. Febvrb.
ÉLIE MORÉAC Worms.
LAMBERT, sergent dans l'armée
RÉPUBLICAINE BaRRÉ.
UN JARDINIER Masquilibr.
UN SOLDAT JoLiET.
ANNE, FEMME DU COMTE M"« DuDLAY.
La scène se passe à Bressuira
Un salon. — Porte au fond. — A droite, en pan coupé, une large fenêtre donnant sur un jardin. — A gauche, également en pan coupé, une porte d'appartement. — A droite, sur le premier plan, une porte latérale donnant sur une terrasse. — A gauche, en face, une porte cachée sous tenture. — Sur la scène, à gauche, une table, avec un fauteuil à droite et une chaise à gauche. — Au lever du rideau, le jardinier, debout près de la table, lit un papier imprimé, avec un geste de crainte, puis il le pose sur la table et vu à la fenêtre du jardin, comme quelqu'un qui observe. — Moréac entre par la porte sous tenture.