SCENE X GUILLEN, ISABELLE
ISABELLE
Veuillez m'expliquer, Monsieur...
G U 1 L L K N , vivement.
Eh bien ! c'est donc vrai ? la présentation a donc lieu ce j soir? Ah ! quand j'ai appris cette nouvelle, je n'ai pas pu y résister, je me suis dit : Il faut que je la voie au moins une fois !... Donnez-moî votre main, que je la presse !
ISABJ^^LLE.
Mais, Monsieur...
GUILLEN
Laissez-vous donc faire, que diable I Je n'ai déjà pas tant de bonheur dans ce monde I
ISABELLE
Mais, qui êtes-vous, Monsieur?... votre nom?
GUILLEN
Au fait, c'est vrai, vous ne m'avez jamais vu. Ce n'est pas ma faute, c'est celle de Henri î II prétendait que les regards d'un triple diable comme moi souilleraient un ange comme vous !
ISABELLE
Henri !
GUILLEN
Il avait tort... C'est plutôt l'ange qui aurait séduit le diable!
ISABELLE
Henri?... Quoi ! vous seriez?...
GUILLEN
Précisément! le seigneur sans seigneurie, l'aventurier sans aventures, Fbéritier sans héritage, le don Quichotte sans Dulcinée... un extravagant, un bandit, un vaurien, ot peut-être un quart de héros... don Guillen de Azagra !
ISABELLE, avec effusion.
Vous?... que je suis heureuse I Je puis vous remercier.
GUILLEN
De quoi ?
ISABELLE
Et ce que vous avez dit à la mère de Henri ?... et l'offre que vous avait faite votre oncle le commandeur?...
GUILLEN
De payer mes dettes ?... n'en croyez rien! Oh ! le vieux ladre! il savait bien ce qu'il faisait : il ne me Ta proposé que parce qu'il était sûr que je refuserais.
ISABELLE
Et votre dévouement pour moi?
GUILLEN
Ah! cela, c'est vrai, je vous aime!... je pleure quand
:>84 rOMKDIKS EN UN ACTE.
Henri me lit vos lettres... ma parole d'honneur! je pleure... et cela me fait plaisir, parce que je me dis : tf* ne suis donc pas si mauvais qu'ils le prétendent loupuisque j'ai des larmes pour ce qui est si par !
I s A D H L L E, lui LiiidaDt la main.
Ah! don (iuillen 1
GUII.LEN, la lui prenant.
Eh bien î quand je vous disais tout à l'heure que ce n'élait pas la peine de la retirer!... Ah çà ! parlons de ma visite... car c'est probablement la première et la derni('i'e que je vous ferai...
ISABELLE
Comment? Est-ce que vous partez?
GUILLEN
Oui, comme vous dites, je pars... je m'embarque.
ISABELLE
Ce voyage est-il long?
GUILLEN
Oui, oui, assez long! Il y a des gens qui disent qu'on en revient... mais c'est rare !
ISABELLE
C'est donc par delà les m^rs?... En Améii«nic. piiilêtre.
GUILLEN
En Amériquo... oui, préf^i-^t'UT^nt... dans un .iiit;. monde!
ISABKLLE.
Dans un nutre monde? pourquoi?
GUILLKN, j:ai«ment.
Pourquoi, ma pauvre curant? parce que je Irouve celuici trop bête. Hue voulez-vous qu'on fasse aujourd'hui'' . Ah! si j'avais vécu il y a seulement quatre mille an du temps des grands bandits mythologiques : don lii r cule et don Bellérophon!... voilà une viel... assommer
des géants!... s'habiller avec des peaux de lions, tuer des
monstres, des hydres Ohl une hydre! qui est-ce qui
pourrait m'indiquer une hydre?
ISABELLl::, souriatrt.
Ah! ce n'est pas moi! Mais ce que je puis vous dire, c'est le vrai motif de votre départ. Don Guillen, combien avez vous perdu au jeu la nuit dernière?
GUILLEN
Est-elle fine ! (Tirant sa bourse qui est complètement vide.) Voilà! ISABELLE.
Vous êtes donc ruiné?
GUILLEX.
A fond.
ISABELLE, aaïvement.
Eh bien! qu'est-ce que cela fait?
GUILLEN
Comment! qu'est-ce que cela fait?
ISABELLE
Sans doute : qu'importe votre pauvreté puisque nous sommes riches?
GUILLEN, la regardant et k lui-même.
Comme c'est bon! comme ça a de l'âme! (Haut.) Merci; mais quant à cela, jamais!... Pour des dettes, soit; cela ne déshonore que les oncles qui ne les payent pas; mais à l'aumône, don Guillen de Azagra... non!
ISABELLE
A l'aumône! Est-ce que vous n'en feriez pas autant pour nous?
GUILLEN
Pour vous, je donnerais tout!
ISABELLE
Acceptez donc alors, ou vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer. Écoutez, don Guillen : Heuri m'appelait
quelquefois son bon ange. Eh bien! permettez-moi d'être le vôtre!...
GUILLEN
Vous voulez me ranger?... Voilà une idée!... Elle devait vous venir.
ISABELLE
Ne me refusez pas.... Si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour nous!... Quand un grand bonheur nous arrive, on ne le conserve, dit-on, qu'en le méritant par une bonne action!... Eh bien! vous serez notre bonne action !
GUILLEN
Serpent!... (Passant à droite.) Alléz-vous-en au diable! A-t-on jamais vu?... Parlons sérieusement. Isabelle, une seule considération pourrait me déterminer à... rester.
ISABELLE
Laquelle?
GUILLEN
Puis-je vous rendre un grand service? Je n'ai plus le sou, mais il me reste ma vie... Ce n'est pasgrand'cho- La voulez-vous?
ISABELLE
Votre vie?
GUILLEN
Oui!... Auriez-vous besoin pour vos intérêts, pour vos plaisirs, pour une fantaisie même, que quelqu'un se fit casser pour vous les deux bras et les deux jambes?...
ISABELLE, avec reproche.
Don Guillen!
GUILLE.N
Cela pourrait se rencontrer!... Enfin, cela ne von pas?... n'en parlons plus. Et maintenant que je vous ai lait mon offre... et que vous l'avez refusée, ingrate! je
pars tranquille, content... quand je dis content... ah! bah!... Adieu!
ISABELLE
Quel adieu!... On dirait que vous partez pour toujours.
GUILLEN
Dame! tout est possible... surtout quand on a follement perdu sa vie, comme moi; quand, comme moi, on n'a eu autour de sa jeunesse ni une mère... ni une sœur...
ISABELLE
Vous en avez une maintenante
GUILLEN
Trop tard!... Ah! si j'avais rencontré sur ma route un ôtre comme vous, j'aurais été capable... Allons, en voilà assez... en voilà trop!... Adieu, et si nous ne nous revoyons pas, parlez quelquefois de don Guillen avec
Henri... Adieu! (Il sort précipitamment par le fond.)