ISABELLE, VIOLANTE
VIOLANTE
Puis-je faire entrer?
ISABELLE, éperdue.
Pas encore. Que vais-je lui dire? Comment lui faii avouer? Mon Dieu! je ne suis qu'une pauvre fille sanesprit, sans finesse, et mon ennemi est le plus artificiou\ des hommes... Mais je veux défendre l'honneur de mon père. Prenez pitié de moi!... Donnez-moi la force d'étouffer mes larmes et mon indignation! Donnez -moi l'art de faire tomber le masque derrière lequel il cache, et de réduire sa haine à l'impuissance, en lui en arrachant l'aveu !... (a violante.) Qu'il entre! Allons! de la force !
SCKNE \VI
I S A ii E L L E . C L A \ i .1 0. VI u L A N 1 lO. VIOLANTE introduit Clavijo et sort.
Voici ma maîtresse. •
CLAVIJO, à Isabelle.
Veuillez excuser mon exactitude indiscrète, Madame ; mais l'espoir de vous rencontrer peut-être encore...
ISABKLLE, tremblante.
Monsieur !... (Apart.) Je ne puis lui parler.
CLAVIJO
Vous semblez souffrante, Madame, et si ma présence vous était importune?...
ISABELLE, vivement.
Restez, Monsieur, restez!... une douleur passagère... déjà passée. (Avec bienveillance.) D'aillcurs, cc Serait à moi de sortir, car vous êtes chez vous.
CLAVIJO
C'est trop de bonne grâce, Madame. (Apart.) Quel charmant visage !
ISABELLE, à part.
Par où commencer ?
CLAVIJO
Mais voulez-vous me prouver, Madame, que je suis réellement chez moi ?
Vous le prouver. Monsieur?... Comment?
CLAVIJO, lui désignant un siège.
En me faisant l'honneur de vous y arrêter un moment.
ISABELLE
Monsieur... (Eiie s'assied. A part.) Qucl supplicc !
CLAVIJO va prendre une chaise, et à part.
Je n'ai jamais vu de plus jolie femme ! (U s'assied.) Voilà une faveur qui m'est bien précieuse. Madame... et me sera-t-il permis de m'autoriser de notre voisinage pour vous offrir quelquefois mes respects et mes services ?
ISABELLE, l'observant.
Qui ne serait heureux de recevoir l'homme le plus spirituel de Madrid ?
■2di COMEDIES EN UN ACTE.
CLAYIJO^ avec joie, s'inclinaot.
Madame î...
ISABKLLK, à part.
Il est vaniteux !
CL A vu 0, à part.
Elle me Halte... Est-ce qu'elle aurait quelque chose à mo demander? (Avec plus de retenue.) Aurais-jc donc, vu effet, le bonheur d'être connu de vous, Madame? isabi:lle.
De qui ne Tôtes-vous pas, Monsieur ?
Plus attaqué encore que connu !
ISABELLE
Comme tous les hommes qui ont beaucoup...
CLAVIJO
De crédit... n'est-ce pas?
ISABELLE
Je parlais d'une autre puissance.
CLAVIJO
Ah !... (A part.) Je me trompais.
ISABELLE
Je parlais de l'autorité qui entoure nos grands historiens publicistes : don Lopez, don HurtadodeMendoza...
CLAVIJO
Don Hurtado !... un nom si j^rave dans une bouche >i jeune !...
ISABELLE
Le vôtre y est bien plus souvent encore, Monsieur.
CLAVIJO
En vérité?... Oh î voilà qui chatouille singulièremonf ma vanité d'auteur ! m'cntondre louer par une femme de vingt ans, par une femme aussi charmante !
ISABELLE, jouant avec le livre.
Monsieur.'
CLAVIJO, apercevant le livre avec lequel Isabelle joue.
Oh I mais je vois, en effet, que vous vous occupez de lectures sérieuses... et ce livre...
ISABELLE
Ce livre?...
CLAVIJO
Oui... je ne me trompe pas... ce sont les Mémoires sur nos dernières campagnes.
ISABELLE
Vous connaissez ce livre ?
CLAVIJO
Oui... un peu... Et qu'en pensez-vous, Madame?
ISABELLE
Oh ! Monsieur... juger un ouvrage d'esprit devant vous... je n'oserais... Qu'en pensez-vous vous-mômo?
CLAVIJO
Parlez la première, je vous en prie... J'ai quelques raisons de le désirer.
ISABELLE
Oh! non, Monsieur.
CLAVIJO
Je vous en supplie !
ISABELLE
Eh bien! alors, et puisquevousle voulez absolument...
Oui, absolument !
ISABELLE
Eh bien ! je vous avouerai que ce livre m'a singulièrement émue... je veux dire charmée !...
CLAVIJO
Ah ! vraiment ?
ISABELLE
J'ai eu tort, peut-être 1
CLAVIJO, vivement.
Je ne dis pas cela... Mais en quoi ce livre ?...
ISABELLE, l'observant.
Tant de finesse!... tant d'élégance!... tant d'énergie !... Du reste, il n'y a pas lieu de s'en étonner; et quand ui: en connaît l'auteur...
CLAVIJO
Vous le connaissez, Madame ?
ISABELLE
Je voudrais surtout le connaître davantage.
CLAVIJO, avec satisfaction.
Ah!.., mais vous savez donc son nom ?
ISABELLE
Je le crois.
C'est singulier ! je pensais... on m'avait dit, du moiiH. que cet écrit était anonyme.
ISABELLE
Il est vrai, mais n'est-il pas signé à chaque page ?
CLAVIJO
Et de qui est-il, Madame ?
ISABELLE
De qui serait-il, sinon de l'écrivain le plus populaire de l'Espagne?... du célèbre... |
CLAVIJO
Du célèbre ?...
ISABELLE
Du célèbre don Hurtado de Mendoza.
CLAVIJO, un peu piqué.
Hurtado ?... Ah ! vous croyez que cet écrit est de di-n Hurtado?
ISABELLE
J'en suis presque certaine... D'abord, on me l'a affir-
mé...Puis, quel autre que lui sait allier ainsi l'éloquence à la raillerie ?... Quel autre...?
CLAVIJO
Prenez garde, Madame!... Ne vous hasardez pas trop... car je crois, moi, que cet écrit n'est pas de don Ihirtado.
1 s A B i: L L E , s'effor.;ant de garder le ton du badinage.
Et moi, Monsieur, à moins de preuves évidentes, je continuerai à croire qu'il est de lui.
CLAVIJO, souriant.
Et si je vous donnais des preuves évidentes?
ISABELLE
Des preuves?... (Se remettant.) Eh bicu ! je crois que je ne vous croirais pas encore.
CLAVIJO
Et si je vous disais le nom du véritable auteur?
ISABELLE
Le nom?... Eh bien! Monsieur, je... je ne dirais rien... car c'est impossible!... Go style, cette éloquence...
CLAVIJO
Arrêtez, Madame... Ma modestie souffre trop de tant d'éloges!...
ISABELLE
Votre modestie?... Comment! l'auteur de ce livre?...
CLAVIJO
C'est moi, Madame !
ISABELLE, avec explosion.
Vous!... c'est vous!... (Se levant.^ Eh bion î Monsieur, puisque c'est vous qui avez éciit ce livre... je me nonimi» Isabelle Tordova.
Isabelle Tordova!...
ISABELLE
Votre pâleur me dit que vous me comprenez.
C L A V IJ 0 , avec colère.
Un pareil piège î...
ISABELLE
Un piège!... Auriez-vous laissé tomber votre masqu^ si je ne vous l'avais pas arraché ?
CLAVIJO
Mon masque!... Vous êtes bien impudente, jeune fille... car, le masque tombé, c'est le juge qui vous apparaît... le juge offensé et vengeur!...
isabi:lle.
Je l'attends sans peur!... Monsieur, mon père vous a blessé mortellement; on vous représente comme redoutable, même comme cruel... Les hommes les plus brave vous craignent... Moi, je ne vous redoute pas... J'espèi en vous, car vous avez les traits d'un homme... et, si vous repoussiez ma prière, vous ne seriez pas un homme, vous seriez un monstre!...
clavuo.
Votre prière?...
ISABELLE
Dites-moi que l'on vous a trompé... que demain vourétracterez...
Me rétracter!... Mademoiselle, je ne me rétracte jamais! Quand j'avance un fait, c'est que je suis certain qu'il est vrai.
ISABELLE
Il ne l'est pas!...
CLAVIJO
Avez-vous des preuves qui le démentent?
ISABELLE
En avez-vous qui l'attestent?
CLAVIJO
J'en ai.
ISABELLE
Où sont-elles?
CLAYIJO.
Mademoiselle, de grâce, n'insistez pas!... Mon devoir est déjà assez pénible.
ISABELLE
Votre devoir?... Quel devoir peut vous obliger à déshonorer un honnête homme?
CLAVIJO
Un honnête homme!... Eh! sans doute, je dois respecter et défendre tous ceux qui sont dignes de ce titre; mais ceux qui l'usurpent, ceux qui, sous un masque d'héroïsme, cachent une trahison!...
Monsieur!...
CLAVIJO
Pardonnez-moi, Mademoiselle, mais puisque vous m'interrogez, je répondrai. Eh bien! ceux-là je les poursuis, je les flagelle sans pitié! C'est mon rôle, à moi, c'est ma mission. On m'appelle pamphlétaire... que m'importe?... Il y a là une force qui brave tout et domine tout... ma conscience!...
ISABELLE
Votre conscience?... Eh bien! c'est à elle seule que j'en appelle; car ne croyez pas que je viens implorer une grâce... C'est la vérité que je veux, rien que la vérité!... Vous citez mon père à votre tribunal... Qui l'accuse? Des preuves écrites? montrez-les-moi... Des témoins? faites-les paraître. Confrontez-nous ensemble; qu'ils apportent leurs preuves, j'apporterai les miennes, moi aussi... Ce ne sont pas quelques vaines paroles... un discours tronqué ou défiguré... Ce sont des milliers de défenseurs vivants et respectés : les vieux soldats qui ont combattu sous lui... les chefs qui l'ont commandé...
300 (0 M Kl) 1RS B:N UN ACTE.
les amis qui pleurent encore son absence... Ce sera ma mère!... Oh! Monsieur, je me jette à vos pieds!
CLAYIJO.
Mademoiselle!...
ISABELLE
Je ne parle plus de droit, de justice, non!... je veux tout devoir à votre bonté. Vous avez des motifs de ressentiment contre mon père, je le sais; mais vous ne briserez pas, pour une vengeance stérile, la vie de trois êtres qui ne vous ont jamais fait de mal... car, sachez-le. Monsieur, cette parole... cette parole serait un triple arrôt de mort! J'ai une vieille mère malade... elle en mourrait. J'aime, depuis trois ans, le marquis de Urrcaz... Si cette tache ne s'efface pas, notre union est rompue I... N'ost-co pas, Monsieur, que vous ne voudrez pas faire couler tant de larmes? Oh! ne détournez pas les yeuxl... Ecoutez-moi... écoutoz-moi!...
CLAVUO.
Mademoiselle, croyez que jamais sacrifice ne m'a cie plus douloureux; mais, je vous l'ai dit, je suis certain de ce que j'ai avancé; et quand mon devoir parle... je suis inflexible.
ISABELLE, se levant.
Misérable! sois maudit!... Tu oses couvrir du nom de devoir tes atroces projets de haine? Tu oses appeler mi-fiion ton infûme métier?Sois maudit avec tous tes pareil- Car, sachez-le bien, ce qui vous attend tous, ce n'est ])as seulement le mépris de tout ce qui porte un cœur d'homiiuc'est l'exécration et ranathème de toutes les femme- Ce sont les mères, les filles, les sœurs que vous avez outragées dans leurs sentiments les plus chers, et (Mil vous disent par ma voix : « Violateurs du foyer don lifpie... profanateurs de la gloire publicjue et de la venu privée... destructeurs de la paix et de l'honneur des fa-
milles... au nom do toutes les familles, soyez maudits!... » (KUe sort.)