SCÈNE XVII
CLAVIJO, seul.
Le cœur me bat!... Ses paroîes m'ont troublé jusqu'au fond de l'âme... et j'ai failli lui dire : (Tirant une lettre.) Prenez cette lettre!... Que prouve-t-elle cette lettre?... L'innocence de son père?... Oui, pour des niais!... Quand on veut trahir, la première chose qu'on fait, c'est d'écrire : «Je ne trahirai pas!... » D'ailleurs, n'a-t-il pas brisé ma vie, lui aussi ? Ne m'a-t-il pas déshonoré, chassé ?(Siience ) Gomme cette jeune fille pleuriiitl... Puis, après, quelle énergie dans ses anathèmes!... C'est affreux cependant d'être exécré ainsi ! (Mettant la main sur son cœur.) Si là, du moins, j'étais heureux! Que dans la rue un homme qui est mon obligé me tende la main... il regarde autour de lui pour voir si on ne le voit pas. Le soir surtout, le soir, quand je rentre, et que, là, tout seul, je me rappelle tous les mépris dont je suis l'objet... oh! alors, ma maladie de haine me prend, et, en vérité, je ferais pitié à mes plus crueis enrîemis! (suence.) Si je renonçais à cette vie-là? La vieillesse accourt... Comme je serai triste quand je serai vieux! (Silence.) Parfois, lorsque je rencontre un de ces hommes de bien, dont la plume a toujours été pure et généreuse, j'éprouve à sa vue je ne sais quel sentiment de honte et d'envie. Comme on le salue avec respect! comme les regards, en s'attachant sur lui, sont pénétrés de sympathie et d'estime!... Ce doit être bien doux d'être regardé ainsi!... Si je pouvais un jour... Pourquoi non?... (H se lève.) J'ai autaut de talent qu'eux... Qui m'empêche, un matin, dans quelque écrit public, de me confesser de toutes mes vengeances, de demander pardon à Dieu et
:!02 c.omkdip:s en un acte.
aux hommes du mal que j'ai fait, et d'inaugurer une nouvelle vie?... Ce serait grand! Quel effet dans tout M'drid!... Oui, effet d'un jour!... On en parlerait vii quatre heures au Prado... puis, le lendemain, on dirait : «Vous ne savez pas?Clavijo est devenu imbécile!... » ^ui-iat avec amertume.) Clavijo vcrlueux!... qucllc idée! Plus de force! plus de crédit! je n'ai de talent que quand j'attaque. Et tous ces puissants qui me flattent aujourd'hui, en me détestant, comme ils se rueraient sur le vi tigre édenté, pour le frapper du pied comme le misérable chien qu'ils tiennent en laisse!... Aux orties, mon froc de pénitent! Est-ce ma faute, à moi, si Dieu o; diable me condamne à être un fléau?... Allons, mau'lissez-moi, vous tous!... Vos malédictions sont le témoignage de ma force. Oui, en dépit de vos anathèmes, je veux grandir encore, et je grandirai! Je veux un rôle. --^ l'aurai!... Je veux plus! je veux que l'on me en: dore!... je veux que tput ce que l'Espagne compte >\plus illustre vienne ici, chez moi, chez Clavijo! Et i'-
viendront! (ll s'assied à droite et prend une plume.) 0 plum^
plume! penser qu'avec cet instrument fragile je < quiers tout : richesses, plaisirs, honneurs!... que branle les renommées! que je brise les àmesî qui triomphe même du mépris public!... Oh! qu'il y a de joie dans cet orgueil!