DUBREUIL, MAURICE
Do grâce, écoutez-moi!...
DUBREUIL
Je ne fais que cela, Mon cher Monsieur, depuis qu'avec vous je suis Ki.
MAURICE
Je Taime éperdûment!...
DUBREUIL
Oh! je vous «rois sans peine!
Elle a d'assez beaux yeu.x pour que je le conipronne.
UN JEUNE HOMME QUI NE FAUr RIEN. 339
Et VOUS le répétez assez pour qu'on ait foi Dans vos discours...
MAURICE
Mais...
DUBREUIL
Mais, de grâce, écoutez-moi!
Vous êtes un charmant garçon : belle fortune ! Une éducation solide et peu commune!
Iilxcellentes façons, de la grâce, du goût! En outre, des parents bien posés! enfin tout, Tout ce qui dans Paris forme un parti superbe; Et ma conclusion, c'est celle du proverbe : Vous n'aurez pas ma fille !
MAURICE
Et vos motifs?
DUBREUIL
Mon cher, C'est que vous n'avez pas d'état.
Mais...
DUBREUIL
Mais, c'est clair!
iï'ai travaillé, je veux que mon gendre travaille. Pour faire une fortune à ma chère marmaille, f'ai sué sang et eau, s'il vous plaît, vingt-cinq ans : fe veux qu'il sue aussi pour doter ses enfants! Test bourgeois, c'est crétin, comme on dit chez vous autres, Vfessieurs les jeunes gens! Mais tous vos grands apôtres ^e feront pas qu'ici soit jamais accepté Jn jeune homme inutile à la société, i Jn oisif.
MAURICE
Un oisif! c'est trop fort! A quelle heure Vous levez- vous?
DUBREUIL
Ah! ah! vous raillez!
MAURICE
Que je meure Si j'y songe! En hiver, quand fait-on votre feu?
DUBREUIL
A sept heures, je crois!
MAURICE
Sept heures! ah! bon Dieu!
Sept heures!... Quand au jour vous ouvrez la paupièi Moi. j'ai déjà brûlé i)Our vingt sous de lumière; Et jai beau me presser... ce qui reste du jour Pour ce que je veux faire est mille fois trop court
DUBREUIL
Parbleu! je voudrais bien savoir ce que vous faites!
MAURICE
Ce que je fais? Les arts n'ont pas de nobles fêtes
Que je n'en sois témoin! Un beau livre paraît;
Toujours i\ l'applaudir je suis le premier prêt.
Pas une inventitjn que mon œil n'y regarde!
Pas une expérience où je ne me liasarde!
Et les fleurs? faut-il pas les respirer un peu? -
Et le ciel?... Dieu, pour nous, Ta-t-il donc fait si bleu "»
Pour qu'on ne prenne pas le temps de lui sourire?
Ce que je fais? J'apprends, je contemple, j'admire I
La musique et les vers, la science et les arts.
Les voyages lointains et leurs mille hasards,
Tout ce qu'ont vu de grand les vieux temps et le nôtr
Ce qu'on fait dans ce monde, et même un peu dans l'autr
L'Ame humaine, en un mot, l'âme avec ses élans,
Ses travaux, ses espoirs, ses conquêtes, ses plans,
Je m'occupe de touti j'aime toiiLl je m'enivre De l'univers entier! Ma vie enfin, c'est vivre I
Tudieuî... quel chapelet I... C'est sans doute fort beau,.. Mais cela n'entre pas dans mon petit cerveau. Je n'ai que du bon sens; et ce qui s'en écarte... Néant!... Que mettez-vous, dites, sur votre carte?
MAURICE
Eh! pourquoi voulez-vous savoir?
DUBREUIL
Je le voudrais.
MAURICE
Maurice de Verdière.
DUBREUIL
Et puis après?
MAURICE
Après?
Rue Olivier!
DUBREUIL
Et puis après?
MAURICE
Numéro seize.
DUBREUIL
Et puis après ?
MAURICE
Après ? Rien.
Rien ! Ne vous déplaise, Ma fille, cher monsieur, n'épousera jamais Quoiqu'un qui ne met rien sur sa carte...
MAURICE
Mais...
DUBREUIL
Mais...
I^renez une carrière I
MAURICE
Eh! laquelle?
DUnRKl'IL.
f^aquolle?
Dans le Conseil d'Ktat votre oncle vous apjxlle. Passez vos examens d'auditeur.
MAURICE
Mais, hélas !
Si je vaux quelque peu, ne comprenez-vous pas Que c'est mon goût des arts, mon ardeur sympathiqii-
DUBREUIL
Eh bien ! faites-en donc, des arts, de la musique,
Voire môme des vers, des tableaux ! Ecrivez
Othello, Jocelyn, tout ce que vous voudrez!
Mon Dieu î. je ne. suis pas exigeant ! Vers ou prose.
Mais quelque chose enfin, par giàcc, quelque chose I
Ou, sinon, je dirai jus({u'à satiété
Qu'un jeune homme...
M.\URICE, r interrompant.
Inutile à la société!
Mais en quoi donc, enfin, trouvez-vous Dufournclle Plus utile que moi ?
DUBREUIL
Vous nous la donnez belle !
Lui qu'une compagnie élisait aujourd'hui Membre de son conseil !
MAURICE
C'est utile pour lui, Qui se fait adjuger des jetons de présence; Mais en quoi, je vous prie, est-ce utile à la France ?
DUBREUIL
Lui qui créa, fonda cet établissement...
Un établissement de cuir bouilli ! Vraiment,
Yoilà qui bien importe au salut de l'empire !
Le sort du cuir bouilli, sans lui, sera-t-il pire?
Mon Dieu! s'il n'en fait pas, soit! quelque autre en fera...
Et ce cher cuir bouilli ne mourra pas pour ça !...
DUBRKUIL.
Je sais votre dédain, Messieurs, pour le commerce. Mais permettez que moi, qui comme lui l'exerce...
Vous î c'est bien différent ! Vous avez simplement, Sans vous intituler homme de dévouement, Gagné dans le négoce une fortune honnête; C'est bien, c'est honorable, et j'incline la tête. Mais Dufournelle! mais tous ces vieux de trente ans. Qui se croient en tous lieux des hommes importants Pour s'habiller de noir ainsi que des notaires, Et mettre le matin, en personnes austères. Une cravate blanche à déjeuner ! ces gens Qui, personnels, tranchants, insolents, intrigants. Usurpent vingt emplois dont ils sont incapables. Sous prétexte qu'on doit ses jours à ses semblables; Qui vendent leur denrée à quatre cent pour cent, Et veulent que l'État leur soit reconnaissant; Qui, gagnant en dix mois de quoi doter deux filles, Nomment cela nourrir trois cents braves familles !...
DUBREUÏL.
Monsieur!
MAURICE
Je me défends ! Il m'a discrédité I Qui, trafiquant de tout, même de piété. Prennent, dans leur ferveur hypocrite et savante. Des kirs de marguillier qui poussent à la vente;
3r» COMÉDIES EN UN ACTE.
Et qui, n'ayant au cœur d'autre amour diligent
Que gagner de l'argent, entasser de l'argent.
Déshonorent du nom de têtes sans cervelles
Des gens... qui ne sont pas sans doute des modèles.
Mais qui, vrai Dieu! du moins ont quelque chose là !
Alors je me redresse, et je dis : Halte là !
Il gagne des écus ? Eh bien I moi, j'en dépense!
Que diable ! c'est utile aussi cela, je pense î
Et si j'étais un père, et si j'avais l'honneur
D'avoir à prononcer pour l'enfant de mon cœur,
Et que je rencontrasse en ce temps mercantile
Quelque jeune homme, à qui son savoir, inutile
Par hasard, par dédain, ou par infirmité
Si vous voulez, jamais n'aurait rien rapporté:
Ouvrant mes bras tout grands afin de les lui tendre,
Viens, lui dirais-je, viens, sois mon fils, sois mon gendre
Toi qui, sous le veau d'or refusant de fléchir.
As vécu pour aimer et non pour t'enrichir !
DUBRELIL.
Oh ! que c'est éloquent I C'est du parlementaire ! Faites-vous orateur... c'est le moment!
MAURICE
Un père...
DUBREUIL
J'entends, je crois, ma fille, allez et dites-lui Votre désir...
MAURICE
Eh quoi ! vous voudriez?...
Oui ! oui I Vous verrez sa réponse !
MA uni CE.
Ah ! Monsieur! moi? lui dm
fe la préparerai !