ACTE V, SCÈNE IV
Mon père, accablez-moi du poids de vos mépris; Je ne m'en plaindrai pas. Oui, c'est le digne prix Du ridicule orgueil qui m'avait entraînée. Malheureuse! oubliant dans quel rang je suis née, Et rougissant de ceux dont j'ai reçu le jour, A l'amour-propre enfin sacrifiant l'amour, J'ai rcvé des grandeurs la brillante chimère! Mais vous êtes vengé, pardonnez-moi, mon père. Un seul jour, un instant vient de me rendre à moi; Le prestige est détruit; mes yeux s'ouvrent : je voi Qu'à l'égard de vous tous ma conduite est affreuse.
Jetant les yeux sitr Durai.
Je vois que je dois être à jamais malheureuse.
MONSIEUR DUPRÉ, viveiueut.
Non, tout n'est pas perdu, ma fille; écoute-moi. Ton repentir me plaît, je suis content de toi : Pour t'égarcr long-temps, je ne te crois pas faite; Du fils de mon ami je serai l'interprète.
// regarde ce dernier qui est embarrassé. Malgré tes torts, c'est lui qui sera ton époux; J'en suis sûr, il consent à les oublier tous.
Laure, Durai et Claire ont un air contraint ; monsieur Dupré les considère avec surprise quelques instants.
MADAME D U P R É , J Sa fille .
Oui, mon enfant, c'est lui qui te convient.
LAURE
Mon père, Cessez de vous flatter d'une vaine chimère. Ah! j'ai trop méconnu son cœur tendre et loyal; Il n'est plus temps, je suis indigne de Duval.
210 l'éducation ou les deux cousines
Sourde à la voix de Claire, à la sienne, à la vôtre, Je l'aimais, et pourtant j'en accueillais un autre! Son cœur, las à la fin de se voir rebuté, A fait un autre choix, je l'ai bien mérité.
MADAME DUPRÉ
Que dit-elle?
CLAIRE, à part.
Grand Dieu!
SCÈC^E V
CLAIRE, LAURE, MONSIEUR DUPRÉ, DUVAL PÈRE, IVIADAME DUPRE, DUVAL fils, BABET, dans U fond. Diival pcre entre sans être vu, et se tient dans Je fond du théâtre.
LAU RE
Je n'accuse personne. Tous les torts sont à moi, ma cousine est si bonne! Elle a voulu cent fois me rapprocher de lui; En mille occasions, et surtout aujourd'hui, Elle a prouvé pour moi son amitié, son zèle. Laure ne sera pas moins généreuse qu'elle!
Prenant la main de Claire.
Unissez-les, mon père, et comblez tous leurs vœux; Vous ferez mon bonheur en les rendant heureux.
ACTEVjSCÈNEV 211
M A D A ME D u P R H , s' l'iaiiçaiit Vt'rs Lanrc. Ma fille!... chère enfant!... quelle délicatesse.
CLAIRE, à sa coiisi)n'.
Laure...
DU VAL FILS, à Lanrc.
Mademoiselle...
MADAME DUPRÉ, rt Claire avec transport. Embrassez-la, ma nièce.
DU VAL PÈRE, 5t-' vionlrant.
Bravo! je suis content de ce que je vois là. Elle a du bon, ta fille, et se corrigera.
MONSIEUR DUPRÉ
Je suis de ton avis; oui, ma Laure est charmante.
A sa fille.
Bien, fort bien, mon enfant, ta conduite m'enchante. J'aime à revoir en toi ces doux épanchements, Et reconnais ma fille à de tels sentiments. Te voilà corrigée! oui, je te crois capable De faire le bonheur d'un époux estimable; Et tu le trouveras.
Se tournant vers Diival et Claire.
Pour ces jeunes gens-ci...
DU VAL PÈRE
11 faut les marier.
MONSIEUR DUPRÉ
J'y consens, mon ami.
Mais crois-tu leurs amours sincères, véritables?
DU VAL PÈRE
Tiens, regarde plutôt la rougeur des coupables.
MONSIEUR DUPRÉ
Malgré tous les projets que j'aimais à former, Je dois en convenir, je ne puis te blâmer; Je sens que ta conduite est celle d'un bon père, Et vois avec plaisir l'hymen qui va se faire. Mais, puisque j'ai chez moi ramené la raison.
Se tournant vers sa femme.
Dès demain, je prétends que tout, dans la maison, Soit sur le même pied qu'auparavant.
BABET, se précipitant vers nmdame Diiprê.
Madame, Un moment. S'il en est ainsi, moi, je réclame Une grande faveur.
MADAME DUPRÉ
Qu'est-ce donc, s'il te plaît?
Parle, je ne puis rien te refuser, Babet.
BABET
J'y tiens par dessus tout, madame.
Mais encore.
Quelle est cette faveur?
BABET
C'est de tutoyer Laure.
Je l'en prie.